Dans cette chronique, Didier Aubourg revient sur la tragédie de Gaza et interroge ce que nos mots disent — ou refusent de dire — face aux morts. À partir d’une étude du Lancet et d’une scène intime, il montre combien compter et nommer les victimes devient un acte essentiel pour résister au déni et à la déshumanisation.
C’était un déjeuner chez moi, entre amis proches. Dehors, le soleil de la Côte d’Azur. Sur la table, les plats, le vin, la familiarité des gestes répétés depuis des années.
Puis Gaza est entré dans la pièce.
Je ne me souviens plus exactement comment. Une phrase entendue la veille, un titre de journal, quelqu’un qui a posé la question. Ce dont je me souviens, c’est du moment où tout a basculé. Une voix, celle d’un ami que je connais depuis longtemps, a lâché : « Tous les Palestiniens sont responsables. Ils doivent tous payer. Ces chiens. »
Je me suis arrêté.
Pas de colère immédiate. Quelque chose de plus profond, plus désorientant : la stupeur de celui qui croit reconnaître un visage et découvre qu’il ne le reconnaît plus.
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J’ai essayé d’argumenter. Les mots sont venus, puis se sont heurtés à quelque chose d’imperméable. La discussion s’envenimait. J’ai cherché du regard un autre ami, resté silencieux depuis le début. Il m’a fait un signe discret : laisse tomber.
J’ai laissé tomber.
Mais la question ne m’a pas lâché. Comment convaincre quelqu’un qui a déjà rangé les morts dans un cadre acceptable, habillé son indifférence en raisonnement ? Et d’abord : de quoi, exactement, faudrait-il convaincre ?
Ce que la science établit
Quelques semaines après ce déjeuner, je suis tombé sur une étude publiée le 18 février 2026 dans The Lancet Global Health. Je l’ai lue attentivement. Puis une deuxième fois.
Elle s’intitule : Violent and non-violent death tolls for the Gaza conflict: new primary evidence from a population-representative field survey — Bilan des morts violentes et non violentes dans le conflit de Gaza : nouvelles preuves primaires issues d’une enquête de terrain représentative de la population. Sept chercheurs, affiliés à des universités britanniques, norvégiennes, américaines et belges, ainsi qu’au Palestinian Center for Policy and Survey Research. Une équipe internationale, des méthodes rigoureuses, des données rendues publiques.
Sa portée est claire : c’est la première enquête indépendante et représentative de la population conduite par sondage de ménages depuis le début du conflit. Entre le 30 décembre 2024 et le 5 janvier 2025, 2 000 ménages interrogés, 9 729 personnes documentées. En pleine guerre.
Les résultats sont nets dans ce qu’ils établissent malgré l’incertitude.
Entre le 7 octobre 2023 et le 5 janvier 2025, l’étude estime 75 200 morts violentes, avec un intervalle de confiance de 63 600 à 86 800 : environ 3,4 % de la population de Gaza avant le conflit. Parmi elles, 22 800 enfants de moins de 18 ans, 16 600 femmes entre 18 et 64 ans. Les femmes, les enfants et les personnes de plus de 64 ans représentent ensemble 56,2 % des morts violentes estimées.
À ces morts violentes s’ajoutent 16 300 morts non violentes totales, dont 8 540 décès excédentaires au-dessus de la mortalité attendue en temps de paix. Et le chiffre officiel du ministère de la santé de Gaza, pour la même période, est inférieur de 34,7 % à l’estimation centrale de l’étude. Autrement dit : les chiffres officiels, déjà contestés par certains comme exagérés, sous-estiment la réalité.
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L'intelligence n'est pas ce qui nous manque : sur un présupposé silencieux de notre époqueJean Cocteau, le passeur des miroirs : quand la poésie devient passageLa langue avant la règle : brève histoire d'un effacementCe qui retient l’attention autant que les chiffres, c’est la manière dont les auteurs les présentent. Ils détaillent méthodiquement les limites de leur propre travail : zones inaccessibles représentant 20 à 22 % de la population, ménages entièrement détruits non échantillonnables, statut incertain des 12 200 personnes portées disparues. Ils écrivent eux-mêmes que leurs résultats sont des estimations avec incertitude, non des comptes définitifs.
Cette prudence renforce l’étude. Car face au déni, ce n’est pas un chiffre brandi comme une arme qui désarme. C’est la démonstration qu’on a compté sérieusement, honnêtement, dans des conditions que personne ne devrait avoir à affronter.
La science établit cela. Elle assume ses limites. Et cela suffit déjà.
Le verrou
Revenons à cette phrase. « Tous les Palestiniens sont responsables. Ils doivent tous payer. Ces chiens. »
Mon ami n’est pas ignorant. Il lit, il s’informe, il raisonne. C’est précisément ce qui rend la phrase plus troublante qu’une simple brutalité de comptoir. Elle était habillée. Construite. Défendue.
Le déni de masse n’a pas toujours le visage qu’on lui prête. Il ne nie pas forcément les faits de front. Il les range dans un cadre où ils cessent d’atteindre la conscience. Les morts finissent par être justifiés. Les chiffres absorbés. Rendus inoffensifs. « C’est la guerre. » « Ils ont commencé. » « Que voulez-vous qu’Israël fasse ? » Chaque phrase est un verrou supplémentaire posé entre l’information et la conscience.
Hannah Arendt, en couvrant le procès Eichmann à Jérusalem en 1961, a donné sa formulation la plus célèbre : la banalité du mal. Ce qu’elle voyait n’était pas la figure démoniaque qu’on attend volontiers du criminel absolu, mais un homme ordinaire, abrité derrière les clichés, les automatismes de langage et l’effacement du jugement. Quelques années plus tard, dans The Life of the Mind, elle écrira : « The sad truth is that most evil is done by people who never make up their minds to be good or evil. » La triste vérité, c’est que la plupart du mal est accomplie par des gens qui n’ont jamais vraiment décidé d’être bons ou mauvais.
Ce mécanisme qu’Arendt a décrit ne se limite pas aux régimes totalitaires. Il opère aussi là, dans un déjeuner entre amis, quand les mots glissent sans résistance. La déshumanisation ne commence pas dans les camps. Elle commence dans le langage. « Ces chiens. » Deux mots. Et soudain, les 75 200 morts estimés par le Lancet ne sont plus des êtres humains à pleurer. Ce sont des dommages acceptables dans un raisonnement qui s’est fermé sur lui-même.
On sait combien une croyance liée à l’identité résiste à la contradiction. Argumenter, dans ces conditions, ne fait souvent que renforcer les défenses.
Alors comment atteindre ce qui reste, en chacun, d’ouvert ?
Nommer
Il y a une phrase dans l’étude du Lancet que je n’ai pas citée encore. Elle se trouve à la fin de la discussion, sobre dans un article qui l’est tout au long. La voici : le travail du ministère de la Santé de Gaza fournit une valeur qui dépasse largement les chiffres agrégés. En nommant chaque victime individuellement, il accorde à chaque personne sa dignité humaine.
Des épidémiologistes. Des statisticiens. Des chercheurs en santé publique. Et ils écrivent cela.
Parce qu’ils ont compris ce que les chiffres seuls ne disent pas. Compter les morts, dans les conditions où cette étude a été conduite, n’est pas un exercice abstrait. Les équipes de terrain du Palestinian Center for Policy and Survey Research ont interrogé des familles déplacées dans des tentes et des abris de fortune. Ils ont documenté des morts auprès de populations dispersées à travers des zones de guerre et coordonné leur travail en temps réel par GPS et téléphone sous supervision continue. Pour que les chiffres soient justes. Pour que chaque mort compte.
Ce geste rejoint ce que Mahmoud Darwich a passé sa vie à faire. Nommer ce qui a été effacé. Birwa. Jaffa. Haïfa. Les villages rasés, les oliviers arrachés et les morts sans sépulture. Darwich replantait des mots là où les bulldozers étaient passés. Ces chercheurs plantent des chiffres là où les bombes sont tombées. Le geste est différent. La conviction est la même : ce qui n’est pas nommé disparaît deux fois.
75 200 morts violentes estimées. 22 800 enfants. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des visages que, ce jour-là, autour de cette table, on a refusé de regarder.
Ce que nous choisissons de voir
Alors je reviens à cette table. À ces amis. À cette phrase.
Ce jour-là, la brutalité des mots m’a moins choqué que leur aisance. La facilité avec laquelle on peut, entre gens cultivés, autour d’un repas, désigner un peuple entier comme coupable et méritant sa destruction. Sans malaise. Sans silence après. Parce que la chose allait de soi.
Et je me demande : qu’est-ce que cela révèle sur nous ?
L’empathie n’est pas une faculté universelle et constante. Elle se distribue de manière sélective, selon des frontières que nous traçons sans toujours les voir. On pleure les morts qui nous ressemblent. On comptabilise les autres. Tout indique que la déshumanisation n’est pas l’apanage des régimes totalitaires : elle est une tentation ordinaire, activée dès lors qu’un groupe est présenté comme une menace. Comme un autre radical. Ou comme une masse indistincte plutôt que comme une collection d’individus singuliers.
22 800 enfants. Chacun avait un prénom, un lit, des habitudes, une voix, une place dans une maison.
Ce que l’étude du Lancet accomplit, au fond, c’est cela : elle force à compter un par un. Elle s’oppose à la masse, à l’indistinct ou au dommage acceptable. Elle dit : ces morts ont eu lieu. Ils sont mesurables. Et leur réalité résiste au déni.
Aucune donnée, ici, ne remplacera le point décisif : au bout du compte, c’est un choix moral. Et ce choix se rejoue chaque jour, dans chaque conversation. A chaque table où quelqu’un prononce ou se tait face à une phrase qui déshumanise.
Je n’ai pas su convaincre ce jour-là. Je ne suis pas certain qu’on convainque jamais dans ces moments. Peut-être que la question n’est même plus de convaincre. Peut-être est-elle seulement de savoir où l’on se tient soi-même, et qui l’on consent encore à voir.
Darwich écrivait : « Nous avons sur cette terre ce qui mérite vie. » Il parlait depuis la Palestine. Et depuis là, il touchait une vérité plus vaste : ce reste d’humanité que la violence cherche toujours à éteindre, et que chaque regard posé sur un visage, sur un chiffre, sur un nom, aide encore à maintenir vivant.
Pendant que j’écrivais ces lignes, une autre nouvelle est tombée. Le 8 avril 2026, Israël a mené ce qu’il a présenté comme sa plus vaste vague de frappes contre le Liban depuis le début de sa guerre avec le Hezbollah. Au 9 avril, le bilan actualisé donné par le ministre libanais de la Santé était de 203 morts et de plus de 1 000 blessés. Des immeubles résidentiels au cœur de Beyrouth. Des voitures calcinées. Des ambulances dans la fumée.
Ces frappes sont intervenues quelques heures après l’annonce d’un cessez-le-feu entre les États-Unis et l’Iran. Israël a affirmé que cet accord ne s’appliquait pas au Liban. Il y a eu des condamnations internationales, notamment de l’ONU, mais rien qui ait empêché, ce jour-là, l’écrasement de quartiers entiers sous les bombes.
Gaza. Puis Beyrouth. Un même glissement : celui par lequel la destruction massive de civils cesse d’être un scandale absolu pour devenir un objet de langage diplomatique. Un sujet de prudence verbale. Un dossier de plus dans l’ordre du monde.
Le Liban brûle. Gaza continue. Et quelque part, des équipes de chercheurs comptent les morts en pleine guerre, pour que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas.
Ce n’est pas suffisant. Mais c’est un acte. Comme écrire. Comme refuser de regarder ailleurs.
Didier Aubourg (*)
(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles.

