La langue avant la règle : brève histoire d’un effacement

Didier Aubourg nous invite à remonter le fil oublié de la langue française, là où la règle n’était pas encore dogme et où le mot savait nommer le monde sans hiérarchie imposée. En revisitant Racine, les grammairiens du XVIIᵉ siècle et les féminins effacés de l’histoire, il dévoile comment une norme s’est fabriquée, comment elle s’est imposée et ce que la langue a perdu en chemin.

En 1691, dans Athalie, Racine écrit : « ces trois jours et ces trois nuits entières ». L’adjectif s’accorde au féminin, parce qu’il s’accorde avec le nom le plus proche, nuits. Racine, que l’école française a longtemps donné comme l’un des modèles absolus de la langue classique, écrit ici une phrase que la grammaire scolaire du XIXᵉ siècle aurait corrigée. Il aurait fallu écrire entiers. Le masculin devait l’emporter.

Le déplacement est étrange. Racine n’est ni un poète médiéval, ni un auteur marginal. Il écrit dans la langue la plus surveillée de son temps, à la cour de Louis XIV, dans un siècle où l’Académie travaille déjà à fixer l’usage. S’il accorde entières avec nuits, ce n’est pas par négligence ni par archaïsme. Cet usage est encore vivant en 1691. Il reste légitime, défendu par une partie des grammairiens, présent chez les meilleurs auteurs de son siècle. La règle qui le condamnera n’est pas encore tranchée.

Deux siècles plus tard, dans les exercices d’orthographe des écoles primaires de la Troisième République, un enfant qui écrirait entières après nuits serait corrigé. On lui apprendrait que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Cette maxime, devenue une évidence pédagogique, sera répétée à des générations d’élèves. Elle entrera dans la mémoire commune comme une loi de la langue, aussi naturelle que l’accord du verbe avec son sujet.

Entre Racine et l’école républicaine, une transformation s’est produite. Une grammaire s’est fabriquée. Des règles ont été choisies parmi d’autres possibles, d’autres ont été écartées, certaines ont été justifiées par des arguments qui ne relèvent pas tous de la linguistique. Et ce travail de fabrication a été assez efficace pour qu’aujourd’hui, lisant Racine, beaucoup de lecteurs perçoivent dans son vers une licence poétique, une coquetterie d’auteur, alors qu’il s’agit simplement d’un usage que la langue a longtemps connu.

D’où vient ce déplacement ? Comment une pratique courante, attestée chez les plus grands écrivains, devient-elle une faute ? Et que perd-on, en route, quand une langue oublie ce qu’elle savait dire ?

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Ce que disait l’ancien français

L’ancien français connaissait des accords plus souples que la norme scolaire moderne. L’accord de proximité, qui consiste à accorder l’adjectif avec le nom le plus proche, y était courant, sans être le seul usage possible. On le rencontre déjà en grec ancien et en latin, puis en ancien français et dans plusieurs langues romanes. Une formule qui nous paraît aujourd’hui fautive pouvait alors relever d’une logique grammaticale recevable : l’oreille suivait parfois le dernier terme de la phrase, plutôt qu’une règle de hiérarchie.

Cette liberté ne concerne pas seulement l’accord. Elle se retrouve aussi dans les noms de métiers. La langue médiévale et renaissante disposait de tout un répertoire de féminins que nous avons oubliés. Autrice désigne celle qui écrit. Philosophesse, celle qui pense. Médecienne ou miresse, celle qui soigne. Les documents parisiens de la fin du XIIIᵉ siècle mentionnent une « Ameline la miresse » parmi les praticiennes recensées. Peintresse, celle qui peint. Poétesse, celle qui compose. Capitainesse, celle qui commande.

Ces termes ne sont pas des reconstructions modernes. Certains apparaissent chez des auteurs canoniques, d’autres dans des documents administratifs, professionnels ou religieux. Christine de Pizan, en 1405, dans La Cité des Dames, emploie vainqueresse. Le mot capitainesse, en particulier, circule longtemps. Saint François de Sales écrit « nostre capitainesse la sacrée Vierge ». Amyot, traduisant Plutarque, parle d’une femme tenue par les autres « comme pour leur Capitainesse ». Marie de l’Incarnation l’emploie en Nouvelle-France pour désigner des femmes autochtones de pouvoir. Le mot apparaît encore chez Montaigne et Brantôme. La liste pourrait s’allonger.

Une langue qui possède ces mots dispose d’une capacité simple : nommer les femmes là où elles agissent. Quand une femme écrit, elle est autrice. Quand elle soigne, elle est médecienne. Quand elle commande, elle est capitainesse. Le geste linguistique suit le geste réel. La grammaire ne précède pas la pratique, elle l’enregistre.

Cette adéquation entre les mots et les actes n’est pas anodine. Elle suppose que les femmes ont des activités à nommer, et que la langue se charge de le faire. Elle suppose aussi que le genre grammatical ne porte pas, en lui-même, de hiérarchie symbolique. Le féminin n’est pas une exception, une faveur, un suffixe ajouté à une norme masculine. Il est l’autre versant d’un système à deux genres, l’un et l’autre légitimes, l’un et l’autre productifs.

Cet équilibre s’est perdu. Reste à voir quand, sous quelles plumes, et au nom de quelle idée de la langue.

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La fabrique d’une règle (1647-1767)

En 1647, Vaugelas publie ses Remarques sur la langue françoise. Il y discute une phrase associée à Malherbe : « Ce peuple a le cœur et la bouche ouverte à vos louanges. » L’adjectif ouverte s’accorde avec bouche, le nom le plus proche. Faut-il, demande Vaugelas, écrire ouverts pour faire prévaloir le masculin ? Sa réponse est célèbre, et révélatrice. Il invoque d’abord la « grammaire latine » : le genre masculin, écrit-il, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. Mais il ajoute aussitôt que l’oreille a de la peine à s’y accommoder, parce que l’usage courant ne l’a pas accoutumée à entendre cette construction. Vaugelas, dans cet exemple précis, finit par préférer ouverte. La théorie dit une chose, l’usage en dit une autre, et le grammairien hésite encore entre les deux.

Quatre ans plus tard, Scipion Dupleix tranche. Dans la Liberté de la langue françoise dans sa pureté (1651), il écrit : « Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut tout seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif. » L’exemple qu’il donne est sans ambiguïté : le travail, la conduite et la fortune joints ensemble peuvent tout. La règle est posée. La justification glisse de la description grammaticale vers une hiérarchie de valeur. Le masculin l’emporte parce qu’il est dit plus noble.

En 1675, l’abbé Bouhours condense l’axiome dans la formule qui traversera trois siècles : « Lorsque deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » La maxime acquiert sa forme définitive. Elle entrera dans les manuels, puis dans la mémoire commune, sous la forme simplifiée que l’école française enseignera longtemps : « le masculin l’emporte sur le féminin ».

À la même époque, l’autre versant du dispositif se met en place : la condamnation des noms féminins de métiers. En 1689, Andry de Boisregard publie ses Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise. Il y dresse une liste explicite des féminins qu’il juge à proscrire : « Il faut dire cette femme est poète, est philosophe, est médecin, est auteur, est peintre ; et non poétesse, philosophesse, médecine, autrice, peintresse. » La phrase mérite d’être lue attentivement. Elle ne dit pas que ces féminins n’existent pas. Elle dit qu’il faut cesser de les employer. Boisregard ne décrit pas la langue, il la corrige. Et ce qu’il corrige, ce sont précisément les noms qui désignaient des femmes engagées dans les activités de pensée, de savoir ou de création.

Sur la capitainesse, sa formulation est plus saisissante encore : « On dit bien la galère capitainesse, mais on n’appelle pas une femme capitainesse, quoiqu’elle soit femme d’un capitaine ou qu’elle conduise des troupes. » L’aveu est ici complet. Le mot existe. Il s’applique à un navire. Mais il ne doit pas s’appliquer à une femme, même si cette femme commande effectivement. La grammaire est ouvertement convoquée pour interdire ce que la langue, pourtant, sait dire.

En 1767, Nicolas Beauzée, dans sa Grammaire générale, donne enfin à la règle son fondement assumé : « Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. » La phrase a le mérite de la clarté. Le mot noble, jusqu’alors employé dans un sens vaguement linguistique, se déploie ici dans toute son extension sociale. La grammaire ne fait plus mystère de ce qu’elle entérine. Elle ne décrit pas une langue, elle institue un rapport.

Entre Vaugelas et Beauzée, cent vingt ans ont passé. Une règle s’est formée, par strates, par reprises, par durcissements successifs. La langue n’a pas changé d’elle-même. Elle a été corrigée, redressée, alignée sur une conception hiérarchique que ses usages antérieurs ne rendaient pas nécessaire, et que ses meilleurs auteurs continuaient d’ignorer. Racine, en 1691, écrit toujours « ces trois jours et ces trois nuits entières ». Il n’a pas encore reçu la consigne.

Quand la règle devient évidence

Une règle, pour s’imposer, doit cesser d’apparaître comme une règle. Tant qu’elle se discute, qu’elle se justifie, qu’elle invoque la noblesse ou la supériorité du mâle, elle reste visible comme construction. Elle pourrait être contestée, amendée, abandonnée. C’est précisément ce qui s’est passé brièvement pendant la Révolution. En 1792, la Requête des dames à l’Assemblée nationale, sous forme de projet de décret, propose à son article 3 : « Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble, attendu que tous les genres, tous les sexes et tous les êtres doivent être et sont également nobles. » La phrase est presque oubliée aujourd’hui. Elle prend la maxime de Bouhours par les mots et la retourne, démontrant que la noblesse dont il parlait n’avait rien d’une catégorie linguistique neutre.

Cette parenthèse n’a pas tenu. Le Code civil de 1804 place l’épouse sous l’autorité du mari. Les femmes restent exclues de la citoyenneté politique, et le resteront longtemps. Le droit de vote ne leur sera reconnu qu’en 1944. Pendant ce temps, la grammaire scolaire continue son chemin, sans rencontrer d’opposition assez organisée pour inverser le mouvement. La règle posée par Dupleix, condensée par Bouhours, fondée par Beauzée, devient simplement ce que l’on enseigne.

C’est l’école qui scelle l’évidence. À la fin du XIXᵉ siècle, les lois scolaires de Jules Ferry instaurent l’instruction primaire obligatoire, gratuite et laïque. La grammaire devient l’un des piliers de l’instruction républicaine, au même titre que l’histoire ou le calcul. Elle unifie le territoire linguistique, elle uniformise les usages régionaux, elle forme le citoyen par l’orthographe. Dans ce dispositif, la maxime « le masculin l’emporte sur le féminin » trouve sa place naturelle. Elle est courte, mémorisable, applicable. Les enfants l’apprennent par cœur, l’utilisent dans leurs dictées, la transmettent à leur tour.

Une règle apprise à six ans, répétée pendant dix années de scolarité, n’a plus besoin de justification. Elle est entrée dans les corps, dans les automatismes, dans la manière même de construire une phrase sans y penser. Personne ne demande plus pourquoi le masculin l’emporte. La question elle-même paraît étrange, presque saugrenue. Le masculin l’emporte parce qu’il l’emporte. C’est ainsi.

Ce mécanisme dépasse la seule grammaire. Pendant la même période, les femmes restent largement écartées des fonctions politiques, des professions savantes, des académies, des fonctions de commandement. Quand elles y entrent, elles le font souvent sous des dénominations masculines : les féminins correspondants ont été discrédités, marginalisés ou rendus suspects depuis deux siècles. Une femme qui écrit est un auteur. Une femme qui soigne est un médecin. Une femme qui peint est un peintre. La langue ne dispose plus, dans son usage courant, des mots pour les nommer autrement.

Il ne s’agit pas d’un complot grammatical, mais d’une cohérence culturelle : la langue, le droit, l’école et la politique ont longtemps reconduit la même hiérarchie symbolique. Aucun de ces domaines n’a produit l’autre. Mais aucun n’a contredit les autres. Les grammairiens du XVIIᵉ siècle, les rédacteurs du Code civil, les pédagogues de la Troisième République et les législateurs qui ont retardé le vote des femmes ont puisé à des sources voisines. Ils ont partagé une même évidence sur la place respective des hommes et des femmes dans l’ordre social. La grammaire n’a pas causé l’exclusion politique. Elle l’a accompagnée, formulée, naturalisée. Quand un système tient si longtemps, c’est qu’aucune de ses pièces ne dit quelque chose de très différent des autres.

Une règle qui n’est plus interrogée n’est plus une règle. C’est un réflexe.

Ce que la langue se rappelle

Depuis quelques années, le débat sur l’écriture inclusive occupe une place régulière dans la presse, les institutions, les conversations. Le point médian est dénoncé, défendu, ridiculisé. Les noms de métiers féminisés font l’objet de circulaires contradictoires. L’Académie française publie des avis. Les ministères tranchent dans un sens, puis dans l’autre. Et la discussion, presque toujours, se déroule comme s’il s’agissait d’une innovation contemporaine, d’une nouveauté militante, d’une atteinte portée à un état stable de la langue.

Ce que les recherches d’Éliane Viennot, parmi d’autres, ont contribué à établir depuis vingt ans, c’est que l’histoire oblige à renverser la perspective. L’usage ancien, le bon usage attesté chez les auteurs, ne se confond pas avec la grammaire scolaire du XIXᵉ siècle. Ce sont les accords souples, les noms féminins de métiers, le répertoire que Christine de Pizan, Saint François de Sales, Amyot, Montaigne, Racine, et tant d’autres pratiquaient sans difficulté. La masculinisation, elle, est l’innovation. Elle date du XVIIᵉ siècle, elle a été défendue par des grammairiens nommés et datés, elle a été imposée par l’école au XIXᵉ siècle. Reféminiser les noms de métiers, ce n’est pas féminiser le français : c’est revenir sur un processus historique de masculinisation. Le titre du livre d’Éliane Viennot le résume mieux que n’importe quelle paraphrase : Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin.

Cette inversion de perspective change la nature du débat. La vraie question devient : faut-il continuer à imposer une norme construite au XVIIᵉ siècle pour des raisons que ses propres défenseurs assumaient comme axiologiques ? Une langue qui a connu autrice, philosophesse, médecienne, capitainesse, vainqueresse peut les retrouver. Le matériau existe. Les attestations existent. La continuité, paradoxalement, irait dans le sens du retour, pas dans celui du maintien.

Toutes les propositions actuelles ne relèvent cependant pas du même geste. Le point médian est une stratégie graphique. Les formes en -eure, comme auteure ou professeure, relèvent de compromis contemporains. Le retour d’autrice, de médecienne ou de capitainesse appartient à une autre logique : celle d’une mémoire lexicale attestée. Confondre ces débats obscurcit l’enjeu.

Reste une question plus profonde, qui dépasse la grammaire : pourquoi cette résistance, aujourd’hui, à des féminins que la langue connaissait depuis des siècles ? Pourquoi autrice paraît-il étrange à des oreilles qui acceptent sans hésiter actrice, traductrice, directrice ? Pourquoi capitainesse paraît-il ridicule, médecienne artificiel, alors que ces formes sont attestées ou formées selon des logiques anciennes ? La réponse n’est pas seulement dans la langue. Elle est dans ce que ces mots rendent visible. Nommer une femme autrice, c’est rappeler qu’elle est l’auteur de son texte. Nommer une femme capitainesse, c’est rappeler qu’elle commande. Nommer une femme philosophesse, c’est rappeler qu’elle pense. Pendant trois siècles, une partie de la culture française a travaillé à ne pas avoir à formuler ces évidences. Le travail a été suffisamment efficace pour que les mots eux-mêmes aient été oubliés.

La première hypothèse pour expliquer la résistance contemporaine, la plus directe, tient à l’effet d’habitude. Trois siècles de masculinisation, deux siècles de scolarisation républicaine ont produit une norme intériorisée. Tout écart paraît étrange parce qu’il rompt l’automatisme. Cette explication est juste, mais incomplète. L’habitude ne suffit pas à comprendre l’agressivité que ces termes suscitent parfois, l’ironie qui les accueille, la fermeté avec laquelle certains défendent une grammaire dont ils ignorent le plus souvent la généalogie.

Une seconde hypothèse, plus politique, mérite d’être posée. Reféminiser les noms de fonctions, c’est rendre visibles les femmes qui les exercent. Une langue où autrice, capitainesse, philosophesse circulent normalement est une langue qui ne peut plus dire qu’une femme qui écrit, commande ou pense est l’exception confirmant la règle. Elle inscrit dans son tissu même la normalité de ces fonctions féminines. Pour qui considère que cette normalité va de soi, le retour des mots est une simple correction. Pour qui la conteste, consciemment ou non, le retour des mots est une perte. À cet endroit, le débat linguistique révèle une question sociale : que sommes-nous prêts à reconnaître comme allant de soi dans l’organisation commune ?

Cette dimension explique aussi pourquoi la question revient avec tant de constance dans le débat public, alors que d’autres évolutions linguistiques passent inaperçues. Beaucoup d’évolutions lexicales, notamment venues de l’anglais ou du vocabulaire technique, s’installent avec une résistance limitée dans l’usage quotidien. Elles suscitent parfois des rappels officiels, mais rarement la même intensité affective. Qu’une femme se dise autrice, en revanche, et le débat surgit aussitôt. Cette asymétrie est instructive. Toutes les transformations de la langue ne suscitent pas la même inquiétude. Certaines deviennent sensibles parce qu’elles rendent les femmes plus visibles.

La langue n’a pas changé d’elle-même au XVIIᵉ siècle. Elle ne changera pas d’elle-même au XXIᵉ. Dans les deux cas, des choix collectifs sont en cause, qui engagent une vision du monde. Les grammairiens du XVIIᵉ siècle assumaient ouvertement la leur : la noblesse du masculin, la supériorité du mâle. Ceux qui aujourd’hui défendent l’usage hérité ne reprennent plus ces formulations. Mais ils défendent leur résultat. Et le résultat, c’est une langue qui parle moins facilement des femmes que des hommes, dans l’ordre du commandement, du savoir, de la création.

Racine, en 1691, écrivait « ces trois jours et ces trois nuits entières » sans savoir qu’il serait, un jour, dans son dos, déclaré fautif. Christine de Pizan, en 1405, écrivait vainqueresse sans imaginer qu’elle serait, un jour, déclarée militante. La langue les connaissait. La langue s’en souvient encore. Il suffit, parfois, de la laisser parler.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire Passeurs & Rêveurs des mots sur Radio Top Side et a cofondé l’association Les Plumes des Rivieras. Son recueil de poésie Ce que l’Univers murmure est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF.

Notes et références

  • Vaugelas, Claude Favre de, Remarques sur la langue françoise, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire, Paris, Veuve Jean Camusat et Pierre Le Petit, 1647.
  • Dupleix, Scipion, Liberté de la langue françoise dans sa pureté, Paris, Denys Béchet, 1651, p. 696-697.
  • Bouhours, Dominique, Remarques nouvelles sur la langue françoise, Paris, Sébastien Mabre-Cramoisy, 1675.
  • Andry de Boisregard, Nicolas, Réflexions sur l’usage présent de la langue françoise, ou Remarques nouvelles et critiques touchant la politesse du langage, Paris, Laurent d’Houry, 1689 ; édition citée 1692, p. 164 (sur capitainesse).
  • Beauzée, Nicolas, Grammaire générale, ou Exposition raisonnée des éléments nécessaires du langage, pour servir de fondement à l’étude de toutes les langues, Paris, J. Barbou, 1767.
  • Christine de Pizan, Le Livre de la Cité des Dames, 1405. Édition moderne : trad. Thérèse Moreau et Éric Hicks, Paris, Stock, coll. Moyen Âge, 1986.
  • Racine, Jean, Athalie, 1691, acte I, scène 1.
  • François de Sales, saint, Sermons recueillis, in Œuvres complètes, Annecy, J. Niérat, t. IX, p. 341 et suiv.
  • Amyot, Jacques (trad.), Plutarque, Vies parallèles (notamment Vie de Thésée, Vie d’Alcibiade, Vie d’Antoine).
  • Montaigne, Michel de, Essais, II, 12 (sur la galère capitainesse d’Antoine).
  • Marie de l’Incarnation, Correspondance, éd. Guy-Marie Oury, Solesmes, Abbaye Saint-Pierre, 1971.
  • « Requête des dames à l’Assemblée nationale », projet de décret attribué à 1792, article 3.
  • Viennot, Éliane, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Paris, Éditions iXe, 2014.
  • Viennot, Éliane, Et la modernité fut masculine. La France, les femmes et le pouvoir 1789-1804, Paris, Perrin, 2016.
  • Sur miresse et médecienne : Dictionnaire du moyen français (1330-1500), ATILF-CNRS, 4ᵉ édition, 2010 ; et Dall’Ava-Santucci, Josette, Des sorcières aux mandarines. Histoire des femmes médecins, Paris, Calmann-Lévy, 1989, rééd. 2004.