La préférence des siens ou quand s’ouvre la digue de l’égalité en droits

Didier Aubourg montre dans cette chronique que remplacer l’amour des siens par la préférence, et en faire une exigence morale, revient à ouvrir la digue qui protégeait l’égalité des hommes en droits.

Je viens de lire sur LinkedIn une phrase qui m’a interpellé. Elle se présente comme une distinction philosophique, presque modérée. Elle prétend défendre le patriotisme contre ses caricatures. Elle tient en quatre lignes :

« Patriotisme ne signifie pas haine des autres. Il signifie préférence pour les siens. Et cette préférence n’est pas un vice. Elle est une exigence morale. »

L’auteur est Thibault Le Moal. La citation est un extrait de son livre, L’animal politique : nature, valeur et destin de l’homme, publié sous sa signature et disponible sur Amazon. Le post est diffusé devant une communauté de plus de treize mille abonnés, accompagné de hashtags assumés, parmi lesquels #choc, #patriotisme, #civilisation et #occidentale. Une image promotionnelle reprend la citation en lettres blanches sur fond noir, à côté du portrait de l’auteur. La couverture du livre apparaît à droite : un détail du David de Michel-Ange, le titre L’animal politique, et au-dessus, en petits caractères, Aristocratie stoïcienne.

Rien n’est accidentel ici. Le texte est signé, le livre est en vente, la scène de diffusion existe déjà. Il ne s’agit pas d’une formule lâchée dans une conversation, ni d’une provocation isolée. C’est une thèse publiée et défendue.

C’est sur cette phrase que je voudrais m’arrêter.

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L’amour des siens contre la haine des autres

La formule de Le Moal ne surgit pas dans un vide. Elle commence par les mots mêmes d’une phrase célèbre : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens. Le nationalisme, c’est la haine des autres. » Cette phrase est de Romain Gary. La formule appartenait déjà assez à la mémoire politique française pour que Macron, lors du centenaire de l’armistice de 1918, puisse la reprendre aux Champs-Élysées sans longue explication.

Or la phrase de Gary n’a pas été écrite dans un cabinet. Romain Kacew, devenu Romain Gary, avait fui Vilnius, gagné la France, rejoint les Forces aériennes françaises libres en 1940. Il avait combattu le nazisme avant d’en faire l’un des arrière-plans moraux de son œuvre. Quand cet homme oppose l’amour des siens à la haine des autres, il sait de quoi il parle. La distinction fonctionne chez lui comme une digue. Elle dit : on peut aimer ce qui est à soi sans en faire un argument contre les autres.

Gary opposait deux mouvements de l’âme. L’un tourné vers le proche : amour. L’autre tourné contre le lointain : haine. Et il refusait que le premier serve à justifier le second. Aimer les siens n’autorise rien contre quiconque. C’est un sentiment qui n’oblige personne d’autre que celui qui l’éprouve.

La phrase de Le Moal commence dans les mots de Gary, et bifurque au point exact où Gary plaçait amour. À cet endroit, amour devient préférence. Beaucoup de lecteurs français reconnaissent le début de la formule originelle. Ils s’attendent à la suite qu’ils connaissent. Ce qu’ils reçoivent est autre. Le sentiment est remplacé par un classement.

Cette substitution n’est pas neutre. Elle remplace ce qui n’oblige personne par ce qui hiérarchise tout le monde.

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La préférence des siens ou la discrimination assumée

Reprenons la phrase de Le Moal et examinons-la mot après mot. « Patriotisme ne signifie pas haine des autres. Il signifie préférence pour les siens. Et cette préférence n’est pas un vice. Elle est une exigence morale. » L’enchaînement progresse en trois temps. Le premier substitue « préférence » à « amour ». Le second lave la préférence du soupçon de vice. Le troisième érige la préférence en exigence morale.

Chacun de ces pas opère une bascule.

L’amour est un sentiment. Il peut être intense et exclusif sans pour autant établir une hiérarchie de droits. J’aime mes enfants plus que les enfants des autres, et personne ne m’en demandera compte. Cet amour ne retire rien à personne. Il occupe dans mon cœur une place qui ne réclame rien à l’extérieur. Le sentiment est privé, et il le reste.

La préférence est autre chose. Préférer A à B, c’est classer. C’est, dans toute situation où une décision doit être prise, accorder à A ce qu’on refuse à B. Au repas du soir, préférer ses enfants n’a aucune conséquence. Le repas est privé, le geste est domestique. Mais transposée à l’ordre politique, là où se distribuent les emplois, les soins, les logements, les droits, la préférence cesse d’être un mouvement intime. Elle devient une règle d’attribution. Elle institue deux catégories : ceux qui passent en premier, et ceux qui passent après. Et passer après, quand les ressources sont finies, signifie souvent ne pas passer du tout.

Le deuxième pas de Le Moal anticipe l’objection : « cette préférence n’est pas un vice ». Le mot vice est habilement choisi. Il fait surgir, pour mieux l’écarter, le soupçon moral et politique qui pèse depuis deux siècles sur toute hiérarchie d’appartenance. Le soupçon est nommé pour être aussitôt désarmé. Mais l’absence de vice n’a jamais valu vertu. Beaucoup de positions moralement neutres ne sont pas pour autant des devoirs. Que la préférence ne soit pas un vice ne dit rien sur ce qu’elle doit être.

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Le troisième pas franchit alors la ligne. « Elle est une exigence morale. » Ici, la préférence cesse d’être permise pour devenir obligatoire. Elle ne dit plus seulement : vous avez le droit de préférer les vôtres. Elle dit : vous le devez. Le sentiment privé est devenu norme publique. Et c’est à cet endroit précis que la phrase entre en contradiction frontale avec un texte que la France a placé au fondement de son ordre politique moderne.

L’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 est connu : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Le verbe demeurent est essentiel. L’égalité de droit n’est pas un point de départ qu’on pourrait nuancer ensuite par des préférences ; c’est un état permanent, une condition qui traverse toute la vie politique. La Déclaration universelle de 1948, à son article premier, a repris la même architecture, et son article 2 précise : sans distinction aucune, notamment d’origine nationale.

Une préférence érigée en exigence morale demande au citoyen de traiter cette égalité comme secondaire. Lorsqu’elle s’applique à la distribution des biens publics, elle lui demande de placer les siens au-dessus des autres. Le mot exact pour cette opération existe en droit français : discrimination. Et la discrimination, quand elle est érigée en devoir, n’est plus un sentiment qu’on excuse. Elle est un programme qu’on assume.

L’amour n’oblige personne d’autre que celui qui l’éprouve. La préférence érigée en devoir oblige tout le monde, et d’abord ceux que l’on prétend ne pas haïr.

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La promesse d’un choc civilisationnel

Revenons un instant au dispositif qui entoure la phrase. Il dit, en images et en mots, ce que la phrase elle-même prétend ne pas dire.

Le titre d’abord. L’animal politique renvoie évidemment à Aristote. Dans la Politique, le philosophe grec définit l’homme comme zōon politikon, l’animal qui vit naturellement dans la cité. La référence est noble, classique, instituée. Mais Aristote ne s’arrête pas là. Dans le même livre, il défend aussi l’idée d’un esclavage par nature, distinguant ceux qui sont faits pour commander de ceux qui seraient faits pour obéir. Sa pensée politique n’est donc pas seulement une théorie de la cité ; elle contient aussi une hiérarchie des êtres assignée par la nature. Convoquer aujourd’hui zōon politikon dans un dispositif qui parle d’aristocratie et de préférence, et qui se réclame d’une civilisation située, sans s’en distancier, c’est laisser cette part hiérarchique de l’héritage revenir à l’arrière-plan.

La couverture ensuite. Elle montre un détail du David de Michel-Ange. Le marbre et la nudité héroïque inscrivent le livre dans cette statuaire qui, depuis le XIXᵉ siècle, sert souvent d’emblème aux pensées se voulant continuatrices de l’idéal grec. Au-dessus du titre, une mention en petits caractères : Aristocratie stoïcienne. Le mot est posé. Il n’est pas commenté, il n’a pas besoin de l’être. Une aristocratie suppose, par définition, que certains sont plus aptes que d’autres à gouverner et à incarner une forme supérieure de valeur.

Les hashtags achèvent le cadrage. #choc annonce la méthode : provoquer pour circuler. #civilisation et #occidentale indiquent le territoire symbolique dans lequel la « préférence pour les siens » doit être comprise. Les siens, dans ce dispositif, ne flottent pas dans l’abstrait. Ils ont déjà été situés.

L’ensemble forme un cadre. Et ce cadre dit autre chose que la phrase. La phrase se présente comme une distinction philosophique paisible : non, je ne hais pas, je préfère seulement. Le cadre, lui, mobilise l’antiquité grecque et l’aristocratie, sous la promesse d’un choc civilisationnel. Ces éléments convergent. Ils dessinent ensemble une vision que la phrase isolée pourrait laisser ignorer, et que le livre, pris dans son tout, organise.

Les digues de 1789 mises à l’épreuve

La phrase de Le Moal n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans un mouvement intellectuel plus large, qui depuis quelques années réécrit peu à peu les formules par lesquelles la République s’était dotée de digues. Préférence nationale, préférence pour les siens, priorité aux nôtres : les variantes circulent, présentées comme des évidences morales. Chacune procède du même geste. Elle déplace un attachement intime vers le terrain de la règle commune. Et dès qu’elle arrive là, elle ne se contente plus d’aimer : elle classe.

Romain Gary avait construit une digue. Aimer les siens sans haïr les autres : la formule séparait l’attachement de la discrimination. Cette digue tenait grâce à un seul mot, amour. Le remplacer par préférence, et plus encore en faire une exigence, c’est ouvrir la digue. Ce qui restait du côté de l’intime passe du côté de la règle. Ce qui n’engageait que celui qui aimait engage désormais tous ceux qui sont préférés, et par contraste, tous ceux qui ne le sont pas.

Pour beaucoup de lecteurs, cette opération n’est pas abstraite. Ils sont héritiers d’exils, de doubles appartenances, de cette expérience particulière qui consiste à être traité, dans un pays, comme appartenant à la mauvaise préférence. Ils savent ce que coûte une politique fondée sur le tri des appartenances. Ils savent que les digues, une fois ouvertes, ne se referment pas par décret moral.

L’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen tenait en une phrase : les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Cette formule ne contient aucune obligation d’aimer ses compatriotes davantage que les autres. Elle n’en a pas besoin : c’est un fait psychologique banal que personne ne conteste. Cette égalité de droit n’empêche aucun amour. Elle interdit seulement que l’amour devienne loi.

C’est là que se tient la frontière. D’un côté, le sentiment, qui peut être aussi exclusif qu’il veut, parce qu’il n’engage que celui qui l’éprouve. De l’autre, le droit, qui ne peut pas hiérarchiser les hommes selon leur origine sans cesser de protéger l’égalité qu’il proclame. Une phrase qui demande de franchir cette frontière, même au nom d’une morale qui se dit modérée, demande au fond de renoncer à 1789.

Voilà pourquoi cette phrase m’a interpellé : elle déplace un fondement.

Et cela, aucun #choc éditorial, aucune Aristocratie stoïcienne, aucun David en couverture ne peut le faire passer pour une exigence morale.

C’est l’inverse exact d’une exigence morale. C’est sa démission.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire Passeurs & Rêveurs des mots sur Radio Top Side et a cofondé l’association Les Plumes des Rivieras. Son recueil de poésie Ce que l’Univers murmure est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF.