Jean Cocteau, le passeur des miroirs : quand la poésie devient passage

Dans cette chronique, Didier Aubourg nous invite à suivre Jean Cocteau sur les seuils qu’il n’a cessé de traverser, ceux des arts, des identités, des miroirs, pour comprendre comment un poète devient passeur entre les mondes.

« Les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer les images. »
Jean Cocteau, Le Sang d’un poète

Le Bastion face à la mer

À Menton, sur le vieux port, un fortin du XVIIe siècle regarde la Méditerranée. Cocteau l’a découvert abandonné, pendant le chantier de la Salle des Mariages. Il a entrepris de le restaurer, de le concevoir comme écrin pour ses œuvres. Le musée ouvrira après sa mort, en 1966. Aujourd’hui encore, le Bastion garde ses mosaïques de galets, ses tapisseries, ses dessins au trait pur. Un lieu-seuil, entre France et Italie, entre terre et mer, entre visible et invisible.

Pourquoi Menton ? Cocteau aurait pu rester à Paris, où il était au cœur des avant-gardes. Il aurait pu choisir la Côte d’Azur mondaine, Saint-Tropez ou Cannes. Il a préféré cette ville-frontière, ce passage entre deux pays, ce lieu où la lumière frappe différemment.

En 1957-1958, le maire de Menton lui confie la décoration de la Salle des Mariages de l’Hôtel de Ville. Cocteau transforme cette pièce administrative en sanctuaire mythologique. Orphée et Eurydice y veillent sur les époux. Les murs racontent des noces entre le réel et le rêve. Les jeunes mariés signent leur union sous le regard d’un poète qui savait que l’amour, toujours, traverse des miroirs.

Ce n’était pas une commande parmi d’autres. C’était un testament. Cocteau avait soixante-huit ans. Il lui restait six ans à vivre. Il choisissait de laisser sa trace dans cette ville de passage, sur cette frontière, face à cette mer qui ne cesse de recommencer.

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L’homme aux mille visages

Poète, romancier, dramaturge, cinéaste, dessinateur, librettiste, académicien. Cocteau a tout fait, tout tenté, tout traversé. On lui en a voulu. On lui en veut encore.

« Touche-à-tout », disaient les gardiens des genres. « Mondain », ajoutaient ceux qui confondent la légèreté avec la superficialité. « Fumiste », tranchaient les sérieux qui ne comprenaient pas qu’on puisse sourire en disant des choses graves.

Cocteau a passé sa vie à n’être jamais là où on l’attendait. Trop artiste pour les salons, trop mondain pour les artistes. Trop léger pour les philosophes, trop profond pour les amuseurs. Il dérangeait par son refus des cases, par cette liberté qui ressemblait à de l’insolence.

Gide fut souvent acide sur Cocteau. Il lui reprochait ce que Cocteau revendiquait : échapper aux définitions, traverser les formes, ne jamais se laisser enfermer.

Car Cocteau savait une chose que ses détracteurs ignoraient : la poésie n’est pas un genre littéraire. Elle est une manière d’être au monde. On peut la pratiquer en vers, en prose, en images, en gestes. On peut la déposer sur une toile, sur une pellicule, sur un mur de mairie. La poésie est un état, non un format.

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L’exilé de l’intérieur

Cocteau n’a jamais quitté la France. Il n’a connu ni la guerre civile, ni la dictature, ni le déracinement. Et pourtant, toute son œuvre parle d’exil.

L’homosexualité, d’abord. Dans une époque qui ne la nommait qu’à mots couverts, qui la tolérait dans l’ombre des salons mais la condamnait au grand jour, Cocteau a vécu une clandestinité permanente. Ses amours avec Raymond Radiguet, puis avec Jean Marais, puis avec Édouard Dermit, furent à la fois publiques et indicibles. Tout le monde savait. Personne n’en parlait. L’exil était là : dans ce silence imposé, dans cette vie double, dans cette impossibilité de coïncider pleinement avec soi-même.

L’opium, ensuite. Cocteau y est venu après la mort de Radiguet, en 1923. Le jeune prodige qu’il avait découvert, aimé, lancé, mourait à vingt ans d’une typhoïde foudroyante. Cocteau a plongé dans la drogue pour fuir une douleur insupportable. Il en est sorti, y est retourné, en a fait un livre, Opium, où il décrit avec une précision clinique les visions et les manques. L’opium ne fut pas seulement une faiblesse. Ce fut aussi un autre exil : hors du temps ordinaire, hors de la souffrance immédiate, dans un ailleurs chimique où la perte devenait supportable.

Et puis l’exil critique. Cocteau n’a jamais été pleinement reconnu par ceux qui se prenaient au sérieux. Les surréalistes le méprisaient pour sa mondanité. Les existentialistes l’ignoraient. Il fut longtemps tenu à distance par une partie de la critique universitaire. Il était trop brillant, trop rapide, trop élégant. La profondeur, croyait-on, devait être lourde. Cocteau prouvait le contraire, et on ne le lui pardonnait pas.

Il faut dire aussi que Cocteau a parfois nourri le malentendu. Par goût du masque, par élégance, par refus de se justifier. Il préférait qu’on le croie frivole plutôt que de plaider sa cause. Le dandy ne s’explique pas.

Cocteau aimait résumer ainsi sa méthode : « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité. » Cette formule, qu’on a souvent prise pour un bon mot, contenait l’essentiel. L’artiste n’est pas celui qui copie le réel. Il est celui qui, par le détour de la fiction, du masque, du mensonge assumé, atteint une vérité que le réalisme manque.

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Le passeur

Cocteau a aussi passé sa vie à découvrir les autres. Non pas à les utiliser, à les absorber, à les phagocyter. À les reconnaître. À leur tendre la main pour les faire passer du côté de la lumière.

Raymond Radiguet avait quinze ans quand Cocteau l’a rencontré. L’adolescent écrivait des poèmes d’une maturité stupéfiante. Cocteau l’a pris sous son aile, l’a introduit dans les cercles littéraires, l’a encouragé à écrire Le Diable au corps. Le roman, publié en 1923, fit scandale et triomphe. Quelques mois plus tard, Radiguet mourait. Cocteau n’a jamais cessé de porter cette perte. Mais il avait fait passer un génie adolescent dans la mémoire des lettres.

Jean Genet était alors un voleur, un marginal, un écrivain né dans l’ombre des prisons. Cocteau a reconnu en lui un poète. Il a écrit des lettres, sollicité des soutiens, obtenu sa grâce présidentielle. Sans Cocteau, Notre-Dame-des-Fleurs serait peut-être restée dans un tiroir de prison. Genet n’était pas reconnaissant : il mordait la main qui l’avait sauvé. Cocteau ne lui en voulait pas. Le passeur ne demande pas de merci.

Jean Marais était un jeune acteur sans formation quand Cocteau l’a choisi. Il en a fait une star, un mythe, le visage d’Orphée et de la Bête. Leur amour a duré des décennies, transformé au fil du temps en amitié profonde. Marais a porté l’œuvre de Cocteau sur les écrans et les scènes. Cocteau a donné à Marais les rôles qui l’ont révélé à lui-même.

Édouard Dermit était peintre. Cocteau l’a adopté symboliquement, en a fait son héritier, lui a transmis le flambeau. Après la mort de Cocteau, Dermit a veillé sur l’œuvre, protégé la mémoire, maintenu la flamme.

Dans chaque cas, le même geste : reconnaître ce que le monde ne voit pas encore, tendre la main, faire passer. Cocteau n’était pas un maître qui forme des disciples. Il était un passeur qui ouvre des portes.

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Orphée, toujours

Un mythe traverse toute l’œuvre de Cocteau : celui d’Orphée. Le poète qui descend aux Enfers chercher celle qu’il aime. Qui obtient de la ramener. Qui la perd en se retournant.

Cocteau y revient sans cesse. En 1926, la pièce Orphée. En 1930, le film Le Sang d’un poète, qui n’est pas explicitement orphique mais en porte la marque. En 1950, le film Orphée avec Jean Marais. En 1960, Le Testament d’Orphée, son dernier film, où il joue son propre rôle de poète traversant les miroirs.

Pourquoi cette obsession ? Parce qu’Orphée est le mythe du passeur par excellence. Il passe entre les mondes, entre les vivants et les morts, entre le visible et l’invisible. Il échoue, certes. Mais son échec même est fécond : il en ramène un chant que personne d’autre n’aurait pu rapporter.

Les miroirs, chez Cocteau, ne reflètent pas. Ils ouvrent. Ce sont des passages, des seuils, des frontières qu’on peut franchir si l’on accepte de perdre ses repères. Orphée traverse le miroir pour rejoindre la Mort. Le poète traverse le miroir pour rejoindre ce que les mots ordinaires ne peuvent pas dire.

« Les miroirs sont les portes par lesquelles la Mort va et vient », dit un personnage d’Orphée. La formule n’est pas macabre. Elle dit simplement que la poésie touche à ce qui dépasse la vie quotidienne, à ce qui la fonde et la traverse, à ce qui lui donne sens.

Ce qui demeure

Cocteau est mort le 11 octobre 1963, quelques heures après que la France eut appris la mort d’Édith Piaf. Son cœur, déjà fragile, n’a pas supporté le choc, dit-on. Il avait soixante-quatorze ans.

Il repose à Milly-la-Forêt, dans la chapelle Saint-Blaise-des-Simples qu’il avait décorée de ses propres mains. Sur sa tombe, cette épitaphe qu’il avait choisie : « Je reste avec vous. »

À Menton, le Bastion continue de veiller sur le port. La Salle des Mariages accueille toujours des époux qui signent sous le regard d’Orphée et d’Eurydice. Le musée Jean Cocteau-Collection Séverin Wunderman, inauguré en 2011, constitue l’un des ensembles publics les plus importants au monde consacrés à l’artiste.

Cocteau n’a pas eu d’exil géographique. Mais il a connu tous les autres : l’exil de celui qui aime autrement, l’exil de celui qui crée autrement, l’exil de celui qui refuse les frontières entre les arts et les genres. Son œuvre est un passage permanent entre les mondes, entre les formes, entre les êtres.

Et peut-être est-ce pour cela qu’il a choisi Menton. Cette ville-frontière, cette lisière entre deux pays. Là, le passeur a trouvé sa demeure. Non pas un refuge, mais un poste de veille. Un endroit d’où continuer à faire signe, à tendre la main, à inviter les autres à traverser.

Car c’est cela, au fond, que Cocteau nous lègue : la certitude que la poésie n’est pas un ornement mais un passage. Qu’elle ne décore pas le réel mais le traverse. Qu’elle ne s’adresse pas aux lettrés mais à tous ceux qui acceptent, un instant, de regarder de l’autre côté du miroir.

« Je reste avec vous. »

Il n’a pas menti.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.