Chrétiens d’Orient : le silence révélateur d’une droite française

Du Liban au Saint-Sépulcre, les chrétiens d’Orient subissent depuis des années une pression croissante sur leurs lieux de culte, leurs prêtres et leur présence même en Terre Sainte. Didier Aubourg dresse une chronologie documentée de cette escalade et pose la question qui dérange : pourquoi ceux qui en France se proclament leurs défenseurs se taisent-ils aujourd’hui ?

Il y a trois semaines, le père Pierre el-Raï, curé maronite de Qlayaa, dans le sud du Liban, mourait sous les obus israéliens. Il portait secours à des paroissiens blessés par une première frappe. Il avait refusé d’abandonner son village malgré les ordres d’évacuation. Le pape Léon XIV rappela que son nom, en arabe, signifiait berger. Il était mort en berger.

Dimanche 29 mars 2026, le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem, a été bloqué par la police israélienne à quelques pas du Saint-Sépulcre et contraint de rebrousser chemin, avant que Netanyahu, sous la pression du tollé international, ne revienne précipitamment sur cette décision dans la journée même. Le cardinal se déplaçait à titre privé, sans procession, sans foule. Un homme d’Église se rendant à l’office le plus solennel de sa charge, en ce dimanche des Rameaux qui ouvre la Semaine sainte. Pour la première fois depuis des siècles, les chefs de l’Église ont été empêchés de célébrer cette messe au cœur du lieu-source de la mémoire chrétienne.

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Ces deux faits ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une chronologie longue, documentée, qui devrait faire hurler ceux qui, en France, se posent depuis des années en défenseurs des chrétiens d’Orient.

Une escalade silencieuse

Depuis 2012, les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem ont recensé d’innombrables incidents : agressions physiques et verbales contre des prêtres, vandalisme d’églises, profanations de cimetières, intimidation systématique des fidèles chrétiens. En octobre 2023, pendant la fête juive de Souccot, des dizaines de juifs ultraorthodoxes ont été filmés en train de cracher sur des pèlerins chrétiens dans la vieille ville de Jérusalem. Le ministre de la Sécurité nationale israélien, Itamar Ben Gvir, déclarait publiquement ne pas considérer ces crachats comme un acte criminel. Une impunité assumée au plus haut niveau de l’État.

Le 19 octobre 2023, une frappe aérienne israélienne a tué au moins 16 civils réfugiés dans l’enceinte de l’église grecque orthodoxe Saint-Porphyre de Gaza, la plus ancienne encore en service dans l’enclave, où des centaines de personnes s’étaient abritées. Le Patriarcat orthodoxe de Jérusalem a qualifié cette attaque de crime de guerre. L’armée israélienne a reconnu la frappe, invoquant une cible militaire à proximité.

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Au printemps 2023, Israël a imposé des restrictions réduisant de 80% le nombre de fidèles autorisés au Saint-Sépulcre pour la Pâque orthodoxe, annulant dans le même temps plus de 700 permis accordés à des chrétiens palestiniens de Gaza qui espéraient se rendre à Jérusalem pour Pâques. Les Églises ont qualifié ces décisions d’autoritaires et refusé de s’y soumettre.

En novembre 2024, lors d’une visite officielle à Jérusalem, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a refusé de pénétrer dans le domaine français de l’Éléona sur le mont des Oliviers, après que la police israélienne y était entrée armée et sans autorisation. Après son départ, deux gendarmes français sous statut diplomatique ont été arrêtés par les forces israéliennes, l’un d’eux plaqué au sol. La France a convoqué l’ambassadeur d’Israël. Ce n’était pas la première fois : en 2020, Macron avait déjà été bousculé devant la basilique Sainte-Anne, en 1996, Chirac avait dû menacer de remonter dans son avion.

En janvier 2026, les 12 écoles chrétiennes de Jérusalem se sont mises en grève après l’annulation des permis de 171 enseignants venus de Cisjordanie par les autorités israéliennes.

Le 9 mars 2026, le père Pierre el-Raï tombait sous les obus à Qlayaa.

Le 29 mars 2026, le patriarche latin était bloqué devant le Saint-Sépulcre.

Une blessure immense

C’est une blessure immense infligée à des centaines de millions de fidèles tournés vers Jérusalem en ces jours saints. La guerre impose ses propres lois terribles. Mais la décision d’interdire à leurs représentants les plus hauts l’accès au lieu même où leur foi trouve son origine et son centre va au-delà de ces lois. Elle touche à une profondeur que les calculs militaires ne mesurent pas.

Le Saint-Sépulcre est un lieu-source de la mémoire chrétienne, porteur d’un héritage plurimillénaire partagé par des centaines de millions d’êtres humains. Le barrer à celui qui porte la plus haute responsabilité catholique sur ces Lieux saints, fût-ce au nom de la sécurité, c’est un héritage sacré qui se fissure.

Macron a condamné. Meloni a parlé d’offense à toute communauté qui reconnaît la liberté religieuse. Le pape Léon XIV a rendu hommage aux chrétiens du Moyen-Orient qui ne peuvent vivre pleinement les rites de ces jours saints. La Jordanie a dénoncé une violation flagrante du statu quo historique et juridique des Lieux Saints.

Où sont-ils ?

Depuis des années, la droite française fait des chrétiens d’Orient l’un de ses étendards. Pas une élection, pas un débat sur l’identité, sans que leurs souffrances soient invoquées. Pas une tribune sans références aux persécutions, aux exodes, aux martyrs de Mossoul ou d’Alep. Ces chrétiens-là servaient d’argument. Ils nourrissaient un récit. Ils donnaient une profondeur civilisationnelle à des discours politiques.

Mais quand c’est l’armée israélienne qui bombarde un curé maronite en train de porter secours à ses paroissiens, quand c’est la police israélienne qui bloque le patriarche latin devant le Saint-Sépulcre un dimanche des Rameaux, quand ce sont des ultranationalistes israéliens qui crachent sur les prêtres dans les ruelles de Jérusalem alors que le ministre de la Sécurité nationale refuse de le qualifier d’acte criminel, le silence est assourdissant.

À cette heure, de ceux qui invoquent si volontiers les chrétiens d’Orient, on n’entend rien.

Laurent Wauquiez, président des Républicains, qui ne manque jamais une occasion de défendre les racines chrétiennes de la France : silence.

Éric Ciotti, qui a fait de la défense des chrétiens d’Orient l’un de ses thèmes de prédilection : silence.

Éric Zemmour, qui cite volontiers Chateaubriand et les croisades : silence.

Marine Le Pen, dont le parti se présente comme le rempart de la civilisation chrétienne : silence.

Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, catholique revendiqué : silence.

Philippe de Villiers, qui a consacré une partie de son oeuvre à la défense des chrétiens d’Orient et construit le Puy du Fou sur l’idée d’une Europe de racines chrétiennes : silence.

Un seul mot suffirait pourtant. Une seule phrase. Le même courage que Meloni, qui n’est pas connue pour sa timidité avec Israël, a eu dimanche.

Ce silence n’est pas de la prudence. Ce n’est pas de la nuance. C’est de la cohérence révélatrice : les chrétiens d’Orient n’ont jamais été, pour ces hommes et ces femmes politiques, qu’un instrument. Le jour où les défendre devenait diplomatiquement délicat, ils ont disparu de leurs discours.

Jérusalem porte en son nom l’idée de paix. Lorsque ses gardiens en sont exclus, c’est un héritage sacré qui se fissure. Et lorsque ceux qui prétendent le défendre se taisent, c’est leur propre parole qui s’effondre.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.