- On parle beaucoup, ces dernières années, de la « défiance envers la science ». Le diagnostic est juste, mais incomplet.
- La défiance envers la science est un symptôme. Elle dit quelque chose de réel : que la science a parfois perdu le contact avec ses propres fondements.
Le 2 janvier 2026, la plus grande bibliothèque de la NASA fermait ses portes. Cent mille volumes, des manuels techniques, des journaux de mission, des archives datant de l’ère Apollo, dont une grande partie n’a jamais été numérisée. Le personnel de bibliothèque a reçu l’autorisation de sauvegarder au mieux 10 à 15 % du fonds. Le reste, soit 85 à 90 %, entre dans le circuit d’élimination des biens fédéraux. Pour une bibliothèque dont une grande partie n’a jamais été numérisée, cela revient au même. Ce n’est pas une métaphore. Ce n’est pas un accident administratif. C’est un fait, documenté, daté, assumé.
On parle beaucoup, ces dernières années, de la « défiance envers la science ». Le diagnostic est juste, mais incomplet. Il suppose que le problème vient du public : son irrationalité présumée, sa méfiance instinctive, son incapacité à distinguer l’expertise du charlatanisme. Cette lecture est confortable pour les institutions. Elle l’est moins pour la vérité.
Car la défiance envers la science a aussi une cause interne : la science elle-même, parfois, s’y prête. Et ce qui se passe aujourd’hui aux États-Unis révèle quelque chose de plus grave encore : la destruction délibérée des conditions mêmes du savoir.
Premier mouvement : le malentendu de la défiance
La défiance envers la science n’est pas, dans sa grande majorité, une affaire de croyance. Elle naît d’un écart réel, structurel, entre ce que la science produit et ce que le public perçoit.
Le public reçoit des conclusions. Rarement les méthodes. Jamais les tâtonnements, les révisions, les controverses internes, les hypothèses abandonnées. La science se présente souvent en résultat définitif, là où elle est en réalité un processus permanent d’ajustement et de remise en question. Quand ce processus est invisible, le doute du profane ressemble à de l’ignorance. Quand il est visible, il ressemble à de la rigueur.
Karl Popper l’avait formulé avec clarté : ce qui distingue la science de la croyance, c’est la réfutabilité. Une théorie scientifique est celle que l’expérience peut contredire. « Une théorie qui ne peut être réfutée par aucun événement concevable est dépourvue de caractère scientifique », écrivait-il dans La Logique de la découverte scientifique (1934). Or, quand la science s’enferme dans ses certitudes, quand elle refuse de rendre publics ses mécanismes de validation, elle perd ce caractère. Et elle mérite, alors, une partie de la défiance qu’elle reçoit.
Deuxième mouvement : le filtre social du savoir
Mais le problème va plus loin que la communication. Il y a, dans la science contemporaine, un filtre social qui précède l’examen des arguments.
La légitimité d’un raisonnement est aujourd’hui indexée sur les titres académiques de celui qui le produit. Un chercheur sans affiliation institutionnelle est souvent disqualifié avant même que son raisonnement ne soit analysé. Les publications passent par des réseaux intégrés où les mêmes acteurs évaluent les travaux de leurs pairs, valident les approches dominantes et filtrent ce qui en dévie. Ce n’est pas une conspiration : c’est une logique institutionnelle ordinaire, dont l’effet cumulatif est puissant.
L’histoire des sciences est jalonnée de figures qui ont été rejetées par ces filtres avant d’être reconnues. Semmelweis, défenseur du lavage des mains à une époque où la médecine refusait d’envisager que les médecins eux-mêmes puissent transmettre la maladie. Wegener, dont la théorie de la dérive des continents fut moquée pendant des décennies. Mais aucun cas n’illustre mieux ce phénomène que celui d’Ibn Khaldoun.
Ibn Khaldoun, né à Tunis en 1332 dans une famille andalouse en exil, a écrit au XIVe siècle ce que les historiens reconnaissent aujourd’hui comme l’acte fondateur de la sociologie, de la démographie historique et de la philosophie de l’histoire. Sa Muqaddima (Introduction à l’histoire universelle) propose une méthode d’analyse des sociétés humaines fondée sur des causes observables : la cohésion sociale (asabiyya), les cycles dynastiques, l’économie des échanges. Aucun appel à la providence divine, aucun recours aux mythes fondateurs. Une rigueur analytique qui ne trouvera d’équivalent en Europe qu’avec Montesquieu, trois siècles plus tard.
Pourquoi ce penseur a-t-il été ignoré pendant si longtemps par la tradition intellectuelle occidentale ? Ses arguments étaient solides. La raison de son effacement est ailleurs : il écrivait en arabe, depuis le Maghreb, dans une civilisation que l’Europe médiévale puis moderne considérait comme périphérique. Le filtre n’était pas épistémique. Il était géographique, linguistique, civilisationnel. Le raisonnement a été disqualifié avant d’être lu.
C’est ce que dénonce Ibn Khaldoun lui-même, avec une acuité saisissante : « La réflexion peut atteindre la vérité, mais à condition que l’esprit ne soit pas obscurci par les préjugés, les imitations aveugles des anciens et la confiance excessive placée dans les sources écrites. » (Muqaddima, Prologue). Six siècles avant nos débats actuels, il avait nommé le problème.
Troisième mouvement : quand la cohérence remplace la confrontation au réel
Il existe un risque propre à la science contemporaine, que les physiciens eux-mêmes commencent à nommer : la primauté de l’élégance formelle sur la confrontation au réel.
Les mathématiques garantissent la cohérence interne d’un modèle. Elles ne garantissent pas son existence physique. Une théorie peut être formellement parfaite et empiriquement vide. La théorie des cordes, par exemple, propose une architecture mathématique d’une richesse extraordinaire, qui n’a pourtant produit, depuis un demi-siècle de développements, aucune prédiction testable que nos instruments puissent vérifier. Est-ce une limite de nos instruments ? Ou le signe que la théorie s’est éloignée du réel ?
Le physicien Lee Smolin, dans The Trouble with Physics (2006), posait cette question avec franchise : « Une théorie qui ne peut être testée, qui ne peut produire de prédictions falsifiables, est-elle encore une théorie scientifique ? Ou est-ce une forme de mathématique appliquée à la cosmologie ? » La question reste ouverte. Elle mérite d’être posée. C’est signe de santé que des scientifiques la posent eux-mêmes.
Ce n’est pas une attaque contre la science. C’est son exigence fondamentale retournée vers elle-même : toute connaissance doit rester en tension avec le réel. Le jour où cette tension disparaît, la méthode perd sa légitimité.
Quatrième mouvement : ce qui brûle aujourd’hui
Tout cela : la fermeture institutionnelle, le filtre social, la primauté de la cohérence sur le réel : tout cela constitue un problème sérieux mais surmontable. Ce qui se passe aujourd’hui dans certaines démocraties occidentales est d’une autre nature. Les États-Unis en offrent aujourd’hui l’exemple le plus documenté.
Le 2 janvier 2026, l’administration Trump a fermé la bibliothèque Goddard de la NASA, la plus grande bibliothèque de recherche de l’agence, située au Goddard Space Flight Center du Maryland. Cent mille volumes. Des manuels techniques, des journaux de mission depuis l’ère Apollo, des données de calibration d’instruments qui ne peuvent se trouver nulle part ailleurs. Le syndicat des ingénieurs de Goddard (GESTA) a confirmé que le personnel de bibliothèque avait reçu l’autorisation de sauvegarder au mieux 10 à 15 % du fonds. Le reste, soit 85 à 90 %, partirait dans le processus d’élimination de la General Services Administration.
Ce n’est pas la première. Sept autres bibliothèques de la NASA avaient déjà fermé depuis 2022, dont trois en 2025 seulement. La bibliothèque du centre Langley, l’une des plus anciennes collections de l’agence, avait été silencieusement vidée de ses personnels dès août 2025. Le chercheur David Williams, qui travaillait depuis 32 ans sur les archives de données spatiales, résumait ce qui est en jeu : « Ce n’est pas que nous soyons tellement plus intelligents aujourd’hui qu’hier. Pour restaurer des données, il faut savoir comment les instruments fonctionnaient, comment ils étaient calibrés. Ces manuels sont irremplaçables. »
Pendant ce temps, au Texas, l’Université Texas A&M interdisait à son professeur de philosophie Martin Peterson d’enseigner certains passages de Platon. Le Banquet, dialogue fondateur de la philosophie occidentale, rédigé il y a 2 400 ans, a été jugé contraire à la nouvelle politique universitaire interdisant tout contenu touchant à « l’idéologie de genre ». Peterson, incrédule, déclarait au New York Times : « Un professeur de philosophie qui n’est pas autorisé à enseigner Platon ? Quel genre d’université est-ce là ? » L’université a répondu que la mesure ne constituait pas une interdiction de Platon, mais que certains passages devaient être retirés du syllabus. La distinction est aussi fine qu’elle est vaine.
Platon, il convient de le noter, n’est pas un auteur progressiste. Il rejetait explicitement la démocratie au profit d’un gouvernement de philosophes-rois. Si un quelconque texte classique pouvait convenir à une administration qui souhaite concentrer le pouvoir et limiter la délibération publique, c’est bien lui. Que ce soit précisément Platon qui soit censuré dit quelque chose sur la nature de l’opération en cours : ce n’est pas une politique d’idées, c’est une politique de peur.
Plus systématique encore : le décret présidentiel du 27 mars 2025, intitulé Restoring Truth and Sanity to American History, a engagé une réécriture méthodique de la mémoire nationale. La Smithsonian Institution, qui administre les plus grands musées fédéraux du pays, a reçu des injonctions de « correction » de ses expositions sur l’esclavage. Dans les parcs nationaux, des panneaux historiques évoquant l’esclavage, le racisme ou la déportation des Japonais-Américains pendant la Seconde Guerre mondiale ont été retirés. Des bourses de recherche sur la mémoire de l’esclavage ont été suspendues. Et dans plusieurs États, des manuels scolaires ont dû être révisés pour effacer ou minimiser ce chapitre de l’histoire.
Ce que nous regardons n’est pas une querelle idéologique sur l’interprétation du passé. C’est l’attaque contre les conditions matérielles et institutionnelles du savoir : les archives, les bibliothèques, les universités libres, les programmes scolaires fondés sur des faits. Détruire ces conditions, c’est détruire la possibilité même de la connaissance.
Cinquième mouvement : le passeur et le bûcher
Ibn Khaldoun savait ce qu’il en coûte quand le pouvoir s’empare du savoir. Il avait vu les bibliothèques brûler, les lettrés exilés, les cours royales transformer les historiens en chroniqueurs complaisants. Il écrivait dans ce contexte, non contre lui : c’est pourquoi son œuvre a survécu à ceux qui auraient voulu qu’elle disparaisse.
La leçon qu’il tire de l’histoire des civilisations est implacable : quand une société cesse de transmettre son savoir, quand elle coupe le lien entre les générations par la destruction des archives et l’effacement des mémoires, elle entre en déclin. Ce n’est pas une loi morale. C’est une observation empirique, répétée à travers les siècles.
Ce que décrit Ibn Khaldoun dans sa théorie des cycles dynastiques trouve un écho troublant dans ce que nous observons : une puissance au sommet de sa force matérielle qui commence à détruire les instruments de sa propre intelligence. Les bibliothèques de la NASA ne sont pas des ornements. Ce sont des mémoires opérationnelles, sans lesquelles certains savoirs seront simplement perdus, comme ont été perdus tant de savoirs des civilisations qui croyaient que la force suffisait.
Ce que serait une science vivante
La défiance envers la science est un symptôme. Elle dit quelque chose de réel : que la science a parfois perdu le contact avec ses propres fondements : la confrontation au réel, la transparence des méthodes, l’ouverture aux voix des marges. Cette part du diagnostic est juste, et la science a la responsabilité de l’entendre. La critique renforce une méthode. La destruction supprime la possibilité même de méthode.
Mais la défiance est aussi, parfois, instrumentalisée. Ce que nous voyons aujourd’hui ne vise pas à rendre la science plus rigoureuse. Cela vise à la rendre plus docile, ou à la détruire quand elle résiste. Fermer des bibliothèques, censurer Platon, réécrire l’histoire de l’esclavage : ce ne sont pas des actes de scepticisme épistémique. Ce sont des actes de contrôle politique.
Une science vivante est celle qui reste en tension permanente avec le réel, qui s’ouvre aux voix que ses propres filtres ont d’abord rejetées, qui distingue ce qu’elle sait de ce qu’elle conjecture, et qui accepte d’être contredite. Cette exigence ne vient pas de l’extérieur. Elle est au cœur de la méthode. Socrate, dont Platon a rapporté la pensée, la formulait ainsi : la sagesse commence par reconnaître ce que l’on ne sait pas.
Nous vivons une époque où cette reconnaissance est devenue un acte de résistance. Où garder un livre, enseigner Platon, dire la vérité sur l’esclavage, maintenir une bibliothèque ouverte sont des gestes politiques.
Quiconque a vu sa mémoire effacée, son histoire réécrite, sa culture réduite au silence sait que cette destruction n’est pas abstraite. Elle a des précédents. Elle a des noms. Et elle a, toujours, trouvé des résistances.
Les livres brûlent. Les passeurs résistent. C’est ainsi depuis Ibn Khaldoun. Depuis Platon. Depuis toujours.
Didier Aubourg (*)
(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.
Sources et références
- Karl Popper, La Logique de la découverte scientifique (1934), trad. française, Payot, 1973.
- Ibn Khaldoun, Muqaddima (Introduction à l’histoire universelle), XIVe siècle, trad. française Vincent Monteil, Sindbad, 1967.
- Lee Smolin, The Trouble with Physics, Houghton Mifflin, 2006.
- NASA Goddard Space Flight Center Library Closure, Library Journal, 22 janvier 2026 ; NBC Washington, 3 janvier 2026 ; GESTA (syndicat des ingénieurs de Goddard), communiqué du 27 décembre 2025.
- Texas A&M / Platon, Daily Nous, 6 janvier 2026 ; Texas Tribune, 7 janvier 2026 ; WBUR/Here and Now, interview de Martin Peterson, 14 janvier 2026.
- Décret « Restoring Truth and Sanity to American History », 27 mars 2025 ;
- Slate.fr, « Comment Donald Trump musèle les musées fédéraux », 2 octobre 2025 ;
- Politis, « En Louisiane, Trump révise la mémoire de l’esclavage », 18 juillet 2025.

