Didier Aubourg nous entraîne au cœur d’un siècle d’effacement : celui du peuple kurde que l’histoire officielle a tenté de faire disparaître. La dissolution du PKK n’est qu’un point d’entrée pour comprendre ce silence. Chronique.
Le 12 mai 2025, le PKK annonçait sa dissolution. Quarante-sept ans de lutte armée, quarante mille morts, et soudain, une organisation qui se saborde. Les analyses ont afflué : victoire turque, épuisement militaire, fin d’un cycle. Certains ont parlé de la disparition d’un « groupe terroriste ». D’autres, plus prudents, ont évoqué une recomposition.
Presque personne n’a posé la question préalable : pourquoi des dizaines de milliers de Kurdes ont-ils pris les armes pendant un demi-siècle ?
Pour répondre, il faut remonter plus loin que 1978, date de fondation du PKK. Il faut remonter au moment où un peuple de plusieurs millions de personnes est devenu invisible. Non par accident, mais par décision politique.
Un peuple sans carte
Ouvrez un atlas. Cherchez le Kurdistan. Vous ne le trouverez pas.
Pourtant, quarante millions de personnes parlent kurde. Elles vivent sur un territoire continu, grand comme la France, à cheval sur quatre États : Turquie, Irak, Iran, Syrie. Montagnes, plateaux, vallées fertiles. Une géographie cohérente, une langue commune (avec ses variantes), une culture ancienne.
Mais aucune frontière ne porte ce nom. Aucun siège à l’ONU. Aucun passeport kurde. Les Kurdes sont le plus grand peuple sans État du monde. Ce n’est pas un hasard de l’histoire. C’est le résultat d’un siècle d’effacement méthodique.
La promesse trahie
En 1918, l’Empire ottoman s’effondre. Les vainqueurs redessinent le Moyen-Orient. Les peuples soumis au joug ottoman espèrent leur heure. Les Arméniens, les Arabes, les Grecs, les Kurdes : tous attendent une reconnaissance.
Le traité de Sèvres, signé en 1920, prévoit un Kurdistan autonome. Les articles 62 à 64 définissent ses contours. Pour la première fois, le mot apparaît sur une carte diplomatique. Trois ans plus tard, tout est effacé.
Le traité de Lausanne (1923) ne mentionne plus les Kurdes. Mustafa Kemal a renversé le rapport de force. La Turquie nouvelle, reconnue par les puissances occidentales, absorbe l’Anatolie orientale. Le Kurdistan prévu à Sèvres disparaît. Les Kurdes, qui avaient combattu aux côtés des Alliés, sont sacrifiés au nom de la stabilité régionale. Les Arméniens avaient subi le génocide. Les Kurdes subissent l’oubli. Les deux violences sont liées.
Arméniens et Kurdes : mémoires entremêlées
On ne peut pas parler des Kurdes sans parler des Arméniens. Les deux peuples ont partagé pendant des siècles les mêmes montagnes d’Anatolie orientale. Ils ont vécu côte à côte, parfois en conflit, souvent en voisinage.
Puis vint 1915. Le génocide arménien fut perpétré par l’État ottoman, mais aussi par des auxiliaires kurdes. Des tribus kurdes ont participé aux massacres, poussées par l’appât du gain, la pression du pouvoir, ou la haine religieuse attisée. C’est une vérité difficile, que certains Kurdes reconnaissent aujourd’hui.
Mais d’autres Kurdes ont protégé des Arméniens. Des familles ont été cachées, des enfants adoptés, des femmes intégrées. Dans certaines régions, la mémoire de cette protection s’est transmise. Des descendants d’Arméniens « islamisés » redécouvrent aujourd’hui leurs origines dans des villages kurdes.
Et surtout : après les Arméniens, ce fut le tour des Kurdes. La Turquie kémaliste, fondée sur l’homogénéité ethnique, ne pouvait tolérer qu’un seul peuple. Les Arméniens avaient été exterminés ou expulsés. Les Kurdes, trop nombreux pour être éliminés, devaient être assimilés. L’effacement prit une autre forme. Pas un génocide. Un ethnocide.
L’effacement systématique
À partir de 1923, la Turquie nie l’existence des Kurdes. Officiellement, ils n’existent pas. Ce sont des « Turcs des montagnes » qui ont oublié leur langue. Le mot « kurde » est banni des documents officiels.
La langue kurde est interdite. Interdite dans les écoles, dans l’administration, dans les tribunaux. Interdite dans les chansons, dans les journaux, à la radio. En 1967, un décret interdit même de prononcer les mots « Kurdes », « Kurdistan » ou « kurde » en public.
Les prénoms kurdes sont interdits. Les villages sont rebaptisés en turc. La toponymie elle-même est effacée. Ceux qui résistent sont écrasés.
1925 : révolte de Cheikh Saïd. Répression massive, pendaisons publiques, villages détruits. Le cheikh et quarante-six de ses compagnons sont exécutés.
1930 : révolte d’Ararat. L’armée turque, avec l’appui de l’Iran, écrase les insurgés. Des milliers de morts. Des populations entières déplacées.
1937-1938 : massacre de Dersim. C’est le plus méconnu et peut-être le plus terrible. Entre 13 000 et 70 000 morts, les chiffres variant fortement selon les sources turques et indépendantes. Usage attesté de gaz toxiques. Déportations massives. La région, rebaptisée Tunceli, est vidée de sa population. En 2011, le Premier ministre Erdoğan présentera des excuses officielles, avant de revenir sur ses propos.
Pendant des décennies, l’Europe ne dit rien. La Turquie est un allié de l’OTAN. La question kurde n’existe pas.
L’exil comme condition
Comme les Arméniens avant eux, les Kurdes ont pris le chemin de l’exil.
Dès les années 1920, des familles fuient vers la Syrie, l’Irak, l’Iran, le Liban. Elles emportent leur langue, leurs chants, leur mémoire. Elles s’installent dans des pays qui, eux aussi, nieront bientôt leur identité.
Dans les années 1960 et 1970, une nouvelle vague arrive en Europe. Des travailleurs kurdes de Turquie émigrent en Allemagne, en France, en Belgique, en Suède. Officiellement, ce sont des « Turcs ». Leur langue reste interdite, même dans l’exil intérieur.
Aujourd’hui, la diaspora kurde compte plusieurs millions de personnes en Europe. À Berlin, à Paris, à Stockholm, des communautés maintiennent la langue, la musique, la mémoire. Newroz, le nouvel an kurde, est célébré chaque 21 mars, parfois sous surveillance policière. Beaucoup de lecteurs de ce journal côtoient des Kurdes sans le savoir. Le collègue, le voisin, le commerçant. L’exil rend invisible. C’est sa fonction.
Ce que la violence révèle
En 1978, un groupe de jeunes Kurdes de Turquie fonde le PKK. Leur chef, Abdullah Öcalan, vient d’un village pauvre de la province de Şanlıurfa. Il a grandi dans un pays qui lui interdisait de parler sa langue maternelle.
Le PKK choisit la lutte armée en 1984. Attaques contre l’armée turque, assassinats, attentats. La violence est réelle, documentée, condamnable sur bien des aspects. Des civils meurent. Des villages sont pris entre deux feux. Le PKK pratique aussi le terrorisme en Europe, contre des intérêts turcs.
Le PKK n’a jamais représenté tous les Kurdes. Des partis politiques légaux, des mouvements culturels, des intellectuels, des artistes ont porté la cause kurde par d’autres voies, souvent au prix de la prison ou de l’exil. Réduire la question kurde à la lutte armée, c’est reproduire l’effacement qu’on prétend analyser.
Cette violence ne naît pas de nulle part. Elle naît de soixante ans d’interdiction d’exister. Quand on empêche un peuple de dire son nom, de chanter ses chansons, d’enseigner à ses enfants, certains finissent par prendre les armes.
Cela n’excuse rien. Cela explique ce que les analyses « réalistes » préfèrent ignorer : le PKK n’est pas la cause du problème kurde. Il en est le symptôme.
Ce que nous ne voulons pas voir
L’Europe a accueilli des millions de Kurdes. Elle a classé le PKK comme organisation terroriste en 2002. Elle a vendu des armes à la Turquie. Elle a négocié des accords migratoires avec Ankara. Elle a regardé ailleurs quand l’armée turque bombardait le Rojava syrien.
Elle n’a jamais posé la question : pourquoi ce peuple se soulève-t-il ?
Poser cette question obligerait à nommer ce qui a été fait. L’interdiction de la langue. Les villages rasés. Les massacres étouffés. L’effacement d’un peuple entier des cartes et des mémoires.
Le 12 mai 2025, le PKK s’est dissous. Certains y voient une victoire. D’autres, une ruse tactique. Personne ou presque ne pose la question suivante : et maintenant, que fait-on de quarante millions de Kurdes qui n’ont toujours pas de pays ?
La dissolution d’une organisation armée ne dissout pas un peuple. Elle ne dissout pas sa mémoire. Elle ne dissout pas la question que l’Europe refuse de formuler depuis un siècle.
Les Kurdes existent. Ils ont une langue, une histoire, une terre. Le nier n’y changera rien.
L’histoire des peuples effacés finit toujours par remonter à la surface. Les Arméniens le savent. Les Kurdes aussi.
Didier Aubourg (*)
(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et chroniqueur littéraire. Il anime l’émission « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side.
Notes
— Sur le traité de Sèvres et la question kurde : Kendal Nezan, « Le Kurdistan de Turquie », in G. Chaliand (dir.), Les Kurdes et le Kurdistan, Maspero, 1978.
— Sur le massacre de Dersim : Hans-Lukas Kieser, The Dersim Massacre 1937-1938 and Human Rights, Online Encyclopedia of Mass Violence, 2011.
— Sur les Kurdes et le génocide arménien : David Gaunt, Massacres, Resistance, Protectors: Muslim-Christian Relations in Eastern Anatolia during World War I, Gorgias Press, 2006.
— Sur la diaspora kurde en Europe : Östen Wahlbeck, Kurdish Diasporas : A Comparative Study of Kurdish Refugee Communities, Palgrave, 1999.

