Avec la disparition de Mustapha Salmi, survenue le 25 janvier 2026 à Paris à l’âge de 81 ans, c’est toute une page de l’histoire du chaâbi en exil qui se tourne. Homme de culture, de transmission et de rassemblement, Mustapha Salmi fut bien plus qu’un restaurateur : il incarna pendant des décennies la mémoire vivante des cafés kabyles, ces lieux populaires où la musique, la parole et l’amitié se confondaient. Fondateur du café-restaurant Au Bon Accueil à Montreuil, devenu un véritable sanctuaire du chaâbi en Île-de-France, Mustapha Salmi accueillit les plus grands maîtres du genre comme les jeunes talents, assurant avec passion la continuité d’un héritage musical et humain aujourd’hui menacé. Son départ laisse un vide immense, mais aussi une trace indélébile dans la mémoire collective de plusieurs générations.
Mustapha Salmi s’est éteint à Paris le 25 janvier 2026, à l’âge de 81 ans. Sa disparition ne marque pas seulement la fin d’une vie, mais la perte d’une présence essentielle, presque tutélaire, pour tous ceux qui ont connu et aimé le chaâbi en Île-de-France. Avec lui disparaît un pan entier de cette mémoire vivante façonnée dans les cafés, les nuits de musique, les discussions passionnées et les silences respectueux qui précédaient la première note.
Mustapha Salmi était de ces hommes rares qui ne se contentent pas de transmettre une tradition : ils la protègent, la nourrissent et la rendent accessible aux autres. Gardien vigilant d’un héritage fragile, il fut un passeur infatigable entre les générations, reliant les anciens maîtres aux jeunes artistes, l’Algérie à l’exil, la musique savante à la convivialité populaire. Homme de lien avant tout, il savait rassembler sans jamais diviser, accueillir sans juger, donner sans compter.
Pour beaucoup, il était simplement Mustapha, figure familière et rassurante. Pour nous, il restera à jamais Âami Mustapha, celui dont la bienveillance, la sagesse et la générosité ont marqué des vies entières, et dont le souvenir continuera d’habiter les accords du chaâbi bien après que les lumières du café se sont éteintes.
Une jeunesse forgée par l’effort
Né en mai 1944 à Alma (Akbou), Mustapha Salmi voit le jour dans une Algérie encore profondément meurtrie par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale, tandis que s’esquissent déjà les premiers frémissements du combat national porté par le PPA-MTLD. Le pays est pauvre, les perspectives rares, et la misère touche de plein fouet les familles rurales.
À Alger, encore enfant, Mustapha découvre la dureté du quotidien urbain. Il enchaîne les petits métiers, cireur de chaussures, porteur, commis de cuisine, autant de tâches modestes qui forgeront son caractère. Ces années sont celles d’un apprentissage silencieux, sans plainte ni éclat, où l’effort, la patience et la dignité deviennent des valeurs cardinales. Elles nourrissent aussi chez lui un profond respect pour le travail manuel et pour les hommes de l’ombre, ces anonymes qui font tenir le monde debout.
Après l’indépendance, alors que le pays tente de se reconstruire, Mustapha trouve peu à peu sa place. Il est recruté à Alger, amorçant un parcours plus stable qui le mènera, à devenir clerc de notaire, aux alentours de ses 22 ans. Cette étape, rendue possible grâce à Abderahmane Fares, parent par alliance, témoigne de sa capacité à gagner la confiance et le respect de son entourage par son sérieux et son sens des responsabilités.
Mais Mustapha n’est pas seulement un homme de dossiers et d’écritures. Il est aussi, et peut-être surtout, un homme de cafés et de rencontres. Entre les années 60 et 70, il fréquente assidûment le café Malakoff, véritable carrefour humain et culturel de l’Algérie populaire. C’est là que se tissent des amitiés durables avec Hacène Saïd, Garami Abdelkader, auteur du célèbre Chah Let Laayani, et bien d’autres figures de la scène artistique et culturelle. Ces lieux de parole, de débats et de musique façonnent son regard sur le monde et nourrissent déjà cette vocation qui sera la sienne toute sa vie : rassembler, transmettre et faire vivre la culture populaire.
Ancien joueur de l’Olympique Akbou dans les années 60, Mustapha Salmi conservera toute sa vie un attachement viscéral au football, discipline populaire par excellence, miroir à ses yeux des joies et des blessures du peuple. Supporter passionné du Mouloudia, il pouvait en parler pendant des heures, refaire les matchs, évoquer les grandes époques et les joueurs mythiques, avec la même ferveur que lorsqu’il évoquait la musique ou l’histoire. Chez lui, le football n’était jamais un simple divertissement : c’était un langage commun, un autre moyen de rassembler, de débattre, de transmettre des souvenirs et des émotions partagées.
Montreuil : la naissance d’un sanctuaire du chaâbi
Début des années 70, Mustapha Salmi prend à son tour le chemin de l’exil et débarque à Paris, comme tant d’Algériens de sa génération. Il y retrouve des amis artistes et s’insère rapidement dans le monde du travail. Il commence dans une brasserie, place de la République, avant de s’installer durablement comme cuisinier chez Ammi Saïd, rue des Haies dans le 20ᵉ arrondissement.
C’est dans ces cuisines, au contact quotidien des clients, des habitués et des artistes de passage, que s’affirme pleinement son sens inné de l’accueil, du partage et de la générosité. Mustapha ne servait pas seulement des plats : il offrait une présence, une écoute, un sourire. Peu à peu, sa réputation d’homme fiable, chaleureux et profondément humain s’installe dans le milieu culturel maghrébin parisien.
Parallèlement, il fréquente assidûment les hauts lieux de la musique algérienne dans la capitale. Il y côtoie les plus grands noms de la chanson et du chaâbi : Dahmane El Harrachi, Slimane Azem, Arezki Oulache, Ziouche Nacer, et tant d’autres. Toujours discret, il écoute, observe, apprend. Son oreille se révèle déjà redoutable, son jugement sûr, affûté par des années d’écoute attentive et par une sensibilité musicale peu commune.
Début 2000, fort de cette longue expérience humaine et culturelle, Mustapha Salmi ouvre le café-restaurant Au Bon Accueil, au 53 rue Robespierre à Montreuil. Très rapidement, le lieu dépasse sa simple fonction commerciale pour devenir un véritable sanctuaire du chaâbi en Île-de-France. On y venait autant pour ses plats généreux, appréciés des riverains, que pour l’atmosphère unique, faite de respect, de convivialité et de passion musicale.
Chaque samedi, autour d’un thé à la menthe, se tenaient des soirées chaâbi devenues mythiques, où se mêlaient anciens et jeunes artistes, habitués fidèles et simples curieux. Presque tous les grands maîtres du chaâbi y ont laissé une trace : El Hachemi Guerouabi, Reda El Djilali, Abderrahmane El Kobi, Kamal Ferdjellah, Djamal Chaib, Sid Ahmed Lahbib, Abderrazak Boudjelouah, mais aussi Akli Yahyaten, Youcef Abdjaoui, Salah Sadaoui, Amar El Achab, Abdelkader Chercham, Bourdib, Chaou, Aziouz Raïs,Rachid Berkani, Cheikh Elyamine, Farid Oujdi, Blonblon, René Perez, et bien d’autres encore.
Sans oublier les virtuoses des instruments ; Petit Moh, Sidali Oudane, Kaki, Djamal Lannabi, Amid Eldjoher, qui trouvaient chez Mustapha une oreille exigeante mais juste, et un soutien sincère. Car Mustapha ne se contentait pas d’ouvrir sa porte : il aidait concrètement les artistes, n’hésitant pas à offrir des instruments lorsque cela était nécessaire, comme cette mandoline offerte à l’association El Mawsili de Saint-Denis, geste parmi tant d’autres d’une générosité discrète mais constante.
Une générosité discrète et une culture immense
Ce qui caractérisait Mustapha Salmi, au-delà de son parcours et de ses engagements, c’était avant tout une douceur naturelle, une gentillesse sincère et une générosité sans calcul. Ces qualités, loin d’être de simples traits de caractère, structuraient sa manière d’être au monde. Il accueillait chacun avec le même respect, qu’il s’agisse d’un grand maître reconnu ou d’un jeune artiste encore hésitant. Chez lui, la bienveillance n’était jamais feinte : elle se traduisait par une écoute attentive, un conseil juste, un geste discret, parfois décisif.
Doté d’une culture générale impressionnante, acquise par l’expérience et les rencontres, Mustapha pouvait échanger sur presque tous les sujets. Cinéma, politique, arts, histoire, notamment celle de l’Algérie, nourrissaient des discussions riches et souvent passionnées. Le football, et particulièrement le Mouloudia, occupait bien sûr une place à part dans ces discussions, devenant souvent un prétexte à la mémoire, au rire et au débat fraternel. Cette capacité à dialoguer avec tous faisait de lui un homme-pont, un passeur entre les générations.
Côté musique, Mustapha Salmi était un amoureux absolu du chaâbi, il refusait toute vision étroite ou figée de cet art. Sa curiosité l’amenait à s’intéresser à d’autres genres, à d’autres sonorités, à d’autres traditions musicales. Son ouïe infaillible, patiemment éduquée au fil des années, lui permettait d’évaluer un artiste dès les premières notes, quel que soit l’instrument, chanteurs inclus. Ce don rare, allié à une grande honnêteté intellectuelle, faisait de son jugement une référence respectée.
Perfectionniste, comme tout Ankaoui qui se respecte, il partageait cette exigence avec son ami de toujours, Omar Mekraza. Ensemble, ils défendaient une certaine idée de la musique : rigoureuse sans être élitiste, fidèle à la tradition tout en restant vivante. Chez Mustapha, dans ce lieu qui tenait à la fois du foyer et du petit musée, défilaient musiciens, interprètes, artistes, journalistes et simples curieux, attirés par cette atmosphère unique où la culture se transmettait naturellement, autour d’un thé, d’une discussion ou d’un air de chaâbi joué à la volée.
Mustapha Salmi, une figure centrale du chaâbi en exil
Mustapha Salmi a géré Au Bon Accueil du début des années 2000 jusqu’en 2019 ; malheureusement, ce temple du chaâbi n’a pas trouvé de repreneur, et avec sa fermeture s’est éteint un lieu magique, irremplaçable, où la musique se transmettait comme un héritage vivant.
Il aura définitivement gagné son titre de gardien du temple du chaâbi d’Île-de-France, assurant la continuité des cafés kabyles traditionnels, ces espaces de sociabilité, de culture et de mémoire collective.
En cette douloureuse circonstance, l’Olympique Akbou a présenté ses sincères condoléances à sa famille et à ses proches, rappelant l’homme engagé et respecté qu’il fut.
Mustapha nous a quittés le 25 janvier 2026, dans un silence lourd de sens, laissant derrière lui bien plus qu’un souvenir : une empreinte indélébile dans les cœurs et les mémoires de tous ceux qui ont croisé sa route. Sa disparition a réveillé une multitude d’images, de voix et de mélodies, comme autant d’échos d’un temps où les nuits étaient longues, chaleureuses et habitées par la musique, la parole et la fraternité.
Ces soirées passées Au Bon Accueil, ces discussions sans fin autour d’un thé à la menthe, ces instants suspendus où le chaâbi résonnait comme un lien sacré entre les générations, constituent aujourd’hui un patrimoine affectif irremplaçable. Pourtant, à cette mémoire lumineuse se mêle un regret profond : celui de ne pas avoir vu émerger de repreneur capable de perpétuer ce lieu magique, ce temple discret où la musique se transmettait naturellement, loin des projecteurs et du commerce.
La fermeture de Au Bon Accueil a marqué bien plus que la fin d’un café : elle a scellé la disparition d’un espace de transmission unique, patiemment construit par Mustapha, et dont l’absence se fait encore sentir aujourd’hui. Ce qu’il nous laisse, cependant, n’est ni figé ni nostalgique. C’est une mémoire vivante, nourrie de rires, de débats, de chansons et d’amitiés sincères. Une mémoire fraternelle, façonnée dans la nuit, certes, mais jamais sombre. Bien au contraire. Car si Mustapha nous a quittés, ce qu’il a semé continue de vibrer en nous et sûrement pas dans la partie la plus triste de nos vies.
Remerciements à Tarik Tamine, Nourreddine Demil et Lyes Ouali pour leur aide précieuse et les informations apportées.
Brahim Saci

