Le Liban brûle, la France appelle à la retenue

Alors que le Liban brûle, la France exprime sa vive préoccupation, appelle toutes les parties à la retenue et rappelle le droit international humanitaire. Pour Didier Aubourg, cette posture relève moins de la diplomatie que d’une impuissance maquillée en sagesse.

Il existe un livre que des millions de personnes ont lu sans savoir qu’il venait du Liban. Le Prophète, de Gibran Khalil Gibran, publié à New York en 1923, traduit dans une centaine de langues, posé sur les tables de nuit de lecteurs qui n’auraient su situer Bcharré sur une carte. Ce livre parle de l’amour, de la mort, de la liberté, de la douleur. Une voix universelle, née d’un exil.

Gibran a écrit Le Prophète depuis New York, où il avait été emporté, enfant, par l’exil né de la misère et de la domination ottomane. Il meurt en 1931, à 48 ans, sans retour véritable. Le Liban lui avait donné sa langue intérieure. L’exil lui avait donné sa voix.

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Ce paradoxe est peut-être la vérité la plus profonde du Liban : ce pays rayonne depuis sa diaspora. Il donne au monde ce que le monde ne lui a pas permis de garder chez lui. Gibran écrit en anglais depuis New York. Amin Maalouf écrit en français depuis Paris. Hoda Barakat écrit depuis Genève. Une part essentielle de la littérature libanaise s’écrit hors du Liban, moins par vocation cosmopolite que par nécessité historique.

À Menton, j’ai des voisins libanais. Des gens ordinaires, discrets, enracinés ici depuis des années. Quand on parle du Liban, je vois dans leurs yeux ce mélange de fierté et de douleur propre à ceux qui portent un pays dans la mémoire parce qu’ils ne peuvent plus le porter dans leurs pas. Ils ne sont pas partis. Ils ont été poussés.

Le Prophète s’ouvre sur Almustafa, qui attend depuis douze ans le bateau qui le ramènera chez lui. Douze ans d’exil sur l’île d’Orphalese. Quand le bateau arrive enfin, les habitants l’entourent et lui demandent : parle-nous avant de partir. Parle-nous de l’amour, de la mort, de la joie, de la peine.

Il parle. Puis il part.

Il y a dans le Liban la figure d’Almustafa : un passeur de paroles qui donne tout avant de disparaître sur le bateau. Ce qu’il a offert à la langue française, à la pensée arabe, à la littérature universelle, aucune comptabilité ne peut le mesurer. Ce que le monde lui a rendu est d’un tout autre ordre.

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L’amitié et ses ambiguïtés

La relation entre la France et le Liban repose sur un récit que la France a longtemps entretenu avec soin : celui de la protectrice, de l’amie historique, de la puissance civilisatrice en Méditerranée orientale. Ce récit a une date de naissance précise. En 1920, après le démembrement de l’Empire ottoman, la France reçoit le mandat sur le Liban et la Syrie. Elle trace les frontières, nomme les institutions, impose sa langue. Le Grand Liban naît ce jour-là, par décret français.

Cette protection n’était pas désintéressée. La France y défendait ses intérêts stratégiques en Orient, son accès à la Méditerranée orientale, et une certaine idée d’elle-même comme puissance civilisatrice à vocation universelle. Elle protégeait les chrétiens d’Orient, les Maronites en particulier, façonnant des équilibres communautaires qui structureront durablement le Liban tout en le fracturant.

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La langue française est au cœur de cette ambivalence. Elle a ouvert des portes, produit une élite cultivée, nourri une littérature. Amin Maalouf, académicien français, libanais de naissance, incarne cette fécondité. Dans Les Identités meurtrières, il écrit que toute identité qui s’érige en absolu devient mortifère. Le paradoxe est que la francophonie libanaise a elle-même contribué à cette logique : une langue qui distingue autant qu’elle rassemble, qui a stratifié la société libanaise entre élites francophones et classes populaires arabophones, creusant des fossés que les bombes n’ont fait qu’agrandir.

Ce n’est pas une amitié fausse. C’est une amitié réelle, et intéressée, comme le sont la plupart des amitiés entre États. Le Liban a reçu de la France une langue, des institutions, une présence culturelle durable. La France a reçu du Liban un rayonnement, une présence en Orient, une vitrine de sa mission civilisatrice. L’échange a existé. Il a produit des œuvres. Des liens. Des vies.

Mais une amitié qui ne tient que par temps calme mérite un autre nom.

2020 : Macron sur les décombres

Le 4 août 2020, à 18h07, le port de Beyrouth explose. Quelque 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium y étaient stockées sans sécurité adéquate depuis des années. L’onde de choc traverse la ville, brise les vitres jusqu’à Chypre, tue près de deux cents personnes, en blesse plus de 6 500, laisse 300 000 sans-abri. L’une des plus puissantes explosions non nucléaires jamais survenues en milieu urbain. Beyrouth, déjà exsangue sous le poids d’une crise économique catastrophique, s’effondre un peu plus.

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Le 6 août, Emmanuel Macron arrive à Beyrouth. Sa visite, immédiate, le place au centre de la scène internationale. Il marche dans les décombres de Gemmayzé, serre des mains, écoute des habitants en colère. Une femme lui crie sa douleur. Il ne recule pas. Les images font le tour du monde. À cet instant, l’idée d’une France présente se réactive. Fidèle, presque tutélaire.

Macron promet une aide conditionnée à des réformes. Il fixe un délai et promet de revenir vérifier. Il revient. Rien n’a bougé. Puis il repart.

Un an après l’explosion, en août 2021, Macron organise à Paris une conférence de donateurs. 370 millions de dollars sont promis. Il interpelle publiquement la classe politique libanaise, dont il dénonce l’immobilisme. L’argent reste bloqué. Conditionné à des réformes structurelles que cette même classe politique refuse d’engager. Le Fonds monétaire international attend. La France attend. Le Liban s’enfonce.

La livre libanaise perd plus de 90% de sa valeur. L’électricité devient intermittente à l’échelle du pays. Les médicaments manquent dans les hôpitaux. La classe moyenne disparaît. Des médecins, des ingénieurs, des enseignants quittent le pays par dizaines de milliers. Une nouvelle vague d’exil, silencieuse, sans bombes et sans images spectaculaires.

La France fut présente dans l’image. Dans l’efficacité, beaucoup moins. Les Libanais, eux, attendent encore.

Le cessez-le-feu fantôme et la guerre qui revient

Le 27 novembre 2024, un accord de cessation des hostilités entre en vigueur au Liban. La France l’a co-parrainé avec les États-Unis. Il prévoit un retrait progressif israélien du sud du Liban, le redéploiement de l’armée libanaise, une zone au sud du Litani où seules les forces officielles libanaises peuvent être armées. Les chancelleries saluent. Les communiqués parlent d’une étape décisive.

Dès les premières heures, les deux camps s’accusent mutuellement de violations. Des tirs et des frappes israéliens sont signalés dans le sud du Liban alors même que la trêve vient d’entrer en vigueur. Ce n’est pas un incident isolé. Sur la durée, la documentation onusienne est sans ambiguïté : l’UNIFIL enregistre près de 7 800 violations aériennes, plus de 1 000 trajectoires franchissant la Ligne bleue, presque toutes depuis le côté israélien, plus de 100 attaques aériennes et plus de 2 500 activités de l’armée israélienne au nord de cette même ligne. Dans les faits, ce cessez-le-feu n’a pas tenu un jour.

Les forces israéliennes ne se sont pas contentées de frapper le territoire libanais. Des positions et des patrouilles de la FINUL ont été touchées à plusieurs reprises. À l’automne 2025, des drones israéliens larguent à plusieurs reprises des grenades près de patrouilles de Casques bleus. Début octobre, l’ONU précise qu’il s’agit du troisième incident de ce type en trois mois. Des soldats français servent dans cette force. La France condamne. Elle appelle à la retenue.

Le 2 mars 2026, la guerre reprend. Frappes aériennes massives, incursions terrestres dans le sud, extension progressive des zones touchées vers Beyrouth. Le Premier ministre libanais Nawaf Salam déclare le 2 avril qu’aucune fin n’est en vue. Au 6 avril 2026, le bilan dépasse 1 460 morts depuis la reprise des hostilités. Plus d’un million de Libanais ont fui leurs foyers en quelques semaines, dans un pays de cinq millions d’habitants. Beyrouth absorbe des dizaines de milliers de déplacés. Les centres d’accueil débordent. Des familles dorment dans des parcs publics.

Ce qui se passe au sud du Liban dépasse la frappe antiterroriste. Le ministre israélien de la Défense a publiquement assumé une logique de zone tampon : destruction massive des localités proches de la frontière, empêchement du retour des habitants tant que la sécurité du nord d’Israël ne serait pas garantie. Des villages sont rasés. Des infrastructures civiles sont détruites. Des ambulances et des structures médicales sont frappées dans un pays dont le système hospitalier était déjà au bord de l’effondrement. Human Rights Watch et des experts onusiens ont rappelé que le bombardement de civils pour provoquer leur départ, ainsi que la destruction injustifiée de biens civils, peuvent relever de violations graves du droit international humanitaire.

Ce n’est plus seulement une guerre contre le Hezbollah. C’est une reconfiguration forcée du territoire, de ses populations, des conditions mêmes du retour.

La France exprime sa vive préoccupation, appelle toutes les parties à la retenue et rappelle l’importance du droit international humanitaire. La langue diplomatique reste intacte. Le Liban, lui, continue de brûler.

Ce que l’on appelle retenue

Il y a un mot qui revient dans chaque communiqué français depuis deux ans. Un mot poli, mesuré, diplomatique. Le mot retenue.

La France appelle à la retenue.

On voudrait savoir ce que ce mot signifie exactement quand des villages sont rasés. Quand des ambulances sont frappées. Quand des Casques bleus, y compris au sein du contingent français de la FINUL, subissent des incidents graves, des atteintes à leur sécurité et des intimidations de la part de soldats israéliens. Quand un million de personnes dorment ailleurs que chez elles dans un pays de cinq millions d’habitants. Quand le Premier ministre libanais déclare lui-même qu’aucune fin n’est en vue.

La retenue, apparemment, c’est cela.

La France a une histoire avec le Liban. Une histoire réelle, dense, faite de langue partagée, de livres traduits, d’institutions construites, de liens humains tissés sur plusieurs générations. Cette histoire existe. Elle mérite d’être dite. Mais une amitié qui se mesure en communiqués pendant que l’ami brûle n’est plus une amitié. C’est une posture.

Depuis 2020, la France a produit des images, des conférences et des déclarations. Elle a co-parrainé un cessez-le-feu dont l’UNIFIL a documenté près de 7 800 violations aériennes venues du côté israélien, sans que cela change réellement la réponse française. Elle participe à une FINUL dont les positions et les patrouilles ont été touchées à plusieurs reprises, et elle appelle à la retenue. Elle se dit amie historique d’un pays dont elle regarde, depuis ses capitales, la destruction méthodique.

Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de l’impuissance habillée en sagesse.

L’Europe n’est pas en reste. Elle condamne. Elle s’inquiète. Elle rappelle ses principes. Pendant ce temps, des villages du sud Liban cessent d’exister. Des familles qui y vivaient depuis des générations ne savent pas si elles pourront y revenir. Une reconfiguration territoriale se produit sous leurs yeux, documentée, nommée. Elle est assumée publiquement par ses auteurs. Et l’Europe rappelle l’importance du droit international humanitaire.

Gibran Khalil Gibran écrivait, dans Le Prophète : « Vos enfants ne sont pas vos enfants. » La France a fait du Liban son enfant symbolique pendant un siècle. Elle lui a donné sa langue, ses institutions et son drapeau intellectuel. Elle a construit sur cette relation un récit de grandeur et de rayonnement.

Almustafa, lui, parlait avant de partir. Il donnait tout, puis il s’en allait. La France, elle, reste. Elle observe. Elle rédige. Et le Liban brûle.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles.