Emma Dikongue revient dans cet entretien à DiasporaDZ sur la fermeture du Marché du Soleil, son histoire et la place qu’il occupait dans la vie marseillaise. Fondatrice de la plateforme culturelle District, elle explique les raisons de l’exposition qu’elle lui consacre, rend hommage aux commerçants et artisans touchés par sa disparition et défend la mémoire d’un lieu qu’elle considère comme un élément du patrimoine populaire de Marseille.
Entretien réalisé par Djamal Guettala
Diasporadz : Vous avez travaillé au Marché du Soleil dès l’âge de 16 ans comme vendeuse de robes. Que représente pour vous ce lieu que vous décrivez comme le cœur de Marseille ?
Emma Dikongue : Malgré sa fermeture, le Marché du Soleil reste pour moi un lieu emblématique, rempli d’histoire. J’ai eu la chance d’y travailler quelques jours, à 16 ans, auprès d’une dame qui vendait des robes traditionnelles. J’aimais le trajet. On part de Belsunce, on remonte vers la porte d’Aix par une rue en pente, on passe devant des commerces, une mosquée, avant d’arriver au marché.
C’était un lieu de passage ; certaines personnes venaient de très loin pour le visiter. On y entrait comme dans une caverne d’Ali Baba, avec des vêtements, des bijoux, de l’alimentaire et des allées de boxes où chacun avait son commerce. Pour moi, il faisait partie du patrimoine de la ville.
Diasporadz : Un mois après l’incendie et la fermeture définitive du marché, qu’est-ce qui vous a poussée à organiser cette exposition pour lui rendre hommage ?
Emma Dikongue : Quand j’ai appris la fermeture, ça m’a touchée directement. Je me suis mise à la place des commerçants qui étaient là depuis des années.
Ce qui m’a poussée à faire cette exposition, c’est l’envie de porter un message positif, de mettre en avant l’artisanat et les commerçants. J’ai lu beaucoup de choses dans la presse sur la contrefaçon qu’on pouvait y trouver, mais très peu sur les personnes qui travaillaient là. Je voulais leur rendre hommage à ma manière et montrer que ce marché ne se résume pas à ça.
Je ne suis ni juriste ni journaliste et je ne commente pas la décision de justice. Ce que je dis, c’est que cette fermeture touche aussi des commerçants qui ne sont pas poursuivis, et que la manière dont les opérations ont été médiatisées m’a marquée. Mon exposition est un regard personnel.
Diasporadz : Le Marché du Soleil était souvent associé à la contrefaçon. Vous insistez, vous, sur sa diversité, ses couleurs et ses rencontres. Quelle réalité de ce lieu aimeriez-vous faire connaître à ceux qui ne l’ont jamais fréquenté ?
Emma Dikongue : Dans cette exposition, je tenais à ne pas mettre en avant la contrefaçon, mais le savoir-faire, le partage et la diversité qu’on pouvait y trouver : des tissus, des robes de mariage, des bijoux, des gens de partout.
Je ne défends pas la contrefaçon, qui est illégale. Mais, si je donne mon avis personnel, ce marché a aidé de nombreuses familles à habiller leurs enfants à moindre coût, notamment au moment de la rentrée. À Marseille, beaucoup n’y voyaient pas une honte, c’était une réalité sociale. Je pense que la ville a un rapport particulier à ce sujet, et que le comprendre ne veut pas dire l’approuver.
Diasporadz : Vous évoquez notamment les couturières privées de leur emploi du jour au lendemain. Avez-vous gardé des contacts avec les commerçants et les artisans, et savez-vous comment ils traversent cette période ?
Emma Dikongue : Malheureusement, non. Je n’allais plus régulièrement au marché, car je suis souvent en déplacement dans ma vie professionnelle, et je n’ai pas de contact direct avec eux. J’ai eu quelques échos : certains commerçants cherchent encore un local. Des pistes sont évoquées, comme une reprise du site ou une réinstallation ailleurs, mais, à ma connaissance, rien n’est acté. Je serai ravie de rencontrer des commerçants et d’échanger avec eux.
A ne pas rater
Orang Gholikhani : « Khayyâm m’a appris à rechercher la vérité sans a priori »Dally Wood : « Le fantastique permet de regarder notre réalité autrement »Medjahed Hamid : « Slimane Azem, c’était l’affaire du siècle »Diasporadz : Pourquoi avoir choisi le Café Lala pour accueillir cette exposition ? En quoi ce lieu correspond-il à la démarche culturelle que vous développez avec DISTRICT ?
Emma Dikongue : J’ai d’abord cherché un café qui comprenne mon projet et mon intention. Les propriétaires ont tout de suite compris ma démarche et étaient ravis d’accueillir un hommage au marché.
Un café faisait sens, parce que je voulais retrouver l’ambiance de passage du marché. Certains viennent voir l’exposition, d’autres boire un café, et on peut faire les deux à la fois. Avec District, je cherche à créer des rencontres, des échanges, des témoignages. Les jeux de dames et d’échecs sont un clin d’œil. En me rendant au marché, je croisais parfois, en terrasse, des gens qui jouaient.
Diasporadz : À travers les photographies, les vidéos et les objets présentés, vous souhaitez préserver la mémoire du marché. Qu’avez-vous voulu transmettre que les images de l’incendie ne peuvent pas raconter ?
Emma Dikongue : Les images d’un lieu détruit racontent la fin. Moi, j’ai voulu montrer ce qu’il y avait avant : un lieu convivial, de la joie, de la couleur, beaucoup de passage. Des robes, des tissus, des bijoux et des gens qui se croisaient.
Diasporadz : Vous avez exprimé le souhait de voir le Marché du Soleil rouvrir et les anciens employés retrouver un travail. Comment imaginez-vous concrètement l’avenir de ces commerçants et artisans ?
Emma Dikongue : J’imagine un marché qui rouvre sous le même nom, « Marché du Soleil », parce que c’est un nom qui rayonne et qui donne le sourire.
Avec un meilleur encadrement des commerces, mais en gardant son âme : un marché populaire et traditionnel, où l’on peut trouver des robes de mariage traditionnelles, des bijoux pour les grandes occasions. Et que les personnes qui y travaillaient puissent retrouver un emploi.
Diasporadz : Avec District, envisagez-vous de prolonger ce travail de mémoire au-delà de cette exposition, en donnant davantage de visibilité aux histoires, aux savoir-faire et aux parcours de celles et ceux qui ont fait vivre le Marché du Soleil ?
Emma Dikongue : District est une plateforme culturelle qui vient tout juste de naître. Il y aura d’autres événements autour de la culture, de la musique et de la mode, pour rendre la culture plus accessible aux jeunes. Cette exposition était notre premier événement. Pour un premier événement, il me tenait à cœur d’exprimer mon ressenti face à une actualité qui m’a touchée personnellement.
Je continuerai à mettre en avant ma ville et ses acteurs, et à soutenir les uns et les autres. Cela fait partie des valeurs de District.
Entretien réalisé par Djamal Guettala

