Kader Hagoug : « Je suis attaché à la France et à mes origines algériennes »

Kader Hagoug revient, dans cet entretien accordé à Diasporadz, sur les thèmes au cœur de son livre Marseille-Alger. L’accent en héritage, l’identité en partage. Entre mémoire familiale, histoire franco-algérienne et expérience du vivre-ensemble marseillais, il évoque la transmission des héritages, la reconnaissance des soldats algériens, les défis de l’intégration et la richesse des identités plurielles.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

Diasporadz : Votre livre revient sur votre enfance à Marseille, dans un environnement marqué par la diversité des origines. En quoi cette expérience a-t-elle façonné votre identité ?

Kader Hagoug : J’ai grandi dans un milieu populaire où vivaient des familles algériennes, italiennes, espagnoles, arméniennes, juives séfarades, des Gitans andalous et des Français d’autres origines. Nous partagions les mêmes rues, les mêmes écoles, les mêmes jeux. Les portes étaient souvent ouvertes et les relations se construisaient naturellement, dans la vie quotidienne.

Cette proximité m’a beaucoup marqué. J’ai été imprégné par plusieurs cultures, notamment gitane andalouse, par le flamenco et la musique arabo-andalouse. Je ne les ai jamais vécues comme des influences étrangères à mon histoire, mais comme une partie de mon environnement.

L’identité ne se construit pas en restant enfermé dans ses origines. Elle se nourrit des rencontres, des amitiés et des expériences. Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à ses racines. Au contraire, on peut les connaître et les assumer tout en s’ouvrant aux autres. À Marseille, nous pratiquions le vivre-ensemble avant que l’expression ne devienne un thème de débat politique.

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Diasporadz : Votre père a combattu pendant la Première Guerre mondiale. Pourquoi était-il important de lui consacrer une place dans ce récit ?

Kader Hagoug : Mon père a passé deux années dans les tranchées. Il a été blessé à trois reprises, a subi les effets des gaz et a gardé des éclats d’obus dans le corps. Il avait également perdu le pouce de la main gauche. Il a reçu la Croix de guerre. Derrière son histoire, il y a celle de nombreux Algériens engagés dans les guerres menées par la France, dont la contribution reste insuffisamment connue.

Mon père était un homme issu d’un milieu modeste, qui n’avait pas eu accès à l’instruction. Pourtant, il avait participé à une guerre qui a bouleversé des millions de vies. Je suis fier de lui. Il a combattu sous le drapeau français, et je ne vois aucune contradiction entre cette histoire et mes origines algériennes. J’aimerais que les jeunes générations connaissent mieux le parcours de ces soldats et que leur mémoire trouve toute sa place dans l’histoire nationale.

Diasporadz : Vous évoquez également votre mère et le rôle des femmes dans la transmission. Leur histoire est-elle encore trop souvent oubliée ?

Kader Hagoug : Ma mère, comme mon père, était analphabète. Elle venait de la région de Tlemcen et a élevé une famille nombreuse dans des conditions difficiles. Elle a connu les deuils, les privations et les épreuves d’une époque où les moyens médicaux étaient limités. Malgré tout, elle a tenu la famille debout.

Les femmes ont souvent assuré une part essentielle de la transmission culturelle et des valeurs. Elles ont maintenu les liens familiaux, accompagné les enfants et préservé des repères dans des environnements parfois très éprouvants. Pourtant, leur contribution apparaît peu dans les récits historiques consacrés à l’immigration. Je me considère comme féministe. Reconnaître la place des femmes, ce n’est pas leur attribuer un rôle secondaire dans l’histoire des familles : c’est comprendre qu’elles en ont été des actrices essentielles.

Diasporadz : Votre parcours professionnel au sein du CESAM vous a conduit à travailler sur les relations interculturelles. Qu’avez-vous appris de cette expérience ?

Kader Hagoug : Le CESAM, le Centre d’intervention sociale en milieu interculturel, est né d’un constat : les institutions ne comprennent pas toujours les réalités culturelles et familiales des personnes qu’elles accompagnent. Dans le travail social, ces incompréhensions peuvent avoir des conséquences importantes. Je pense notamment aux situations où un enfant doit traduire pour ses parents des propos tenus par un enseignant ou un professionnel. Il peut en modifier le sens, volontairement ou non, et la famille ne dispose pas toujours des moyens nécessaires pour vérifier ce qui lui a été dit. Il faut donc créer les conditions d’un véritable dialogue.

Nous avons aussi mené des actions de formation et de coopération, notamment avec l’Algérie, autour du travail des éducateurs de rue. L’objectif n’était pas de défendre le communautarisme, mais de permettre aux professionnels de mieux comprendre les familles et de travailler avec elles. L’intégration ne peut pas reposer uniquement sur les efforts demandés aux personnes immigrées ou à leurs enfants. Elle suppose également que les institutions sachent écouter, comprendre et adapter leurs pratiques lorsque cela est nécessaire.

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Diasporadz : Vous insistez sur la nécessité de reconnaître l’histoire coloniale. Comment faire dialoguer les mémoires française et algérienne sans confondre les responsabilités ni mettre les souffrances en concurrence ?

Kader Hagoug : Il faut d’abord établir les faits et les enseigner. La colonisation de l’Algérie, commencée en 1830 et achevée avec l’indépendance en 1962, ne peut être racontée uniquement à travers les infrastructures construites ou les transformations matérielles. Il faut aussi parler de la dépossession, des violences, des discriminations et de l’inégalité des droits.

Le Code de l’indigénat illustre cette contradiction entre les principes d’égalité proclamés par la République et la réalité du système colonial. Les populations colonisées ne disposaient pas des mêmes droits que les citoyens français soumis au droit commun. Ces différences de statut ont marqué les sociétés et les trajectoires familiales.

Cela ne signifie pas que tout ce qui se passe aujourd’hui s’explique par la colonisation. Les difficultés sociales ont des causes multiples. Mais on ne peut pas comprendre certaines représentations et certaines blessures sans connaître cette histoire. Il faut également entendre les souffrances des familles européennes contraintes de quitter l’Algérie en 1962. Les reconnaître ne revient pas à effacer les violences de la colonisation. Les histoires et les responsabilités ne sont pas identiques, et les souffrances ne doivent pas servir à en nier d’autres.

Je ne demande pas aux Français d’aujourd’hui de porter une culpabilité individuelle pour des actes commis avant leur naissance. Je demande que les faits soient reconnus et transmis. On ne construit pas une réconciliation durable sur le déni ou l’oubli, mais sur la connaissance de l’histoire.

Diasporadz : Vous affirmez que l’identité est multiple. Pourquoi reste-t-il si difficile, en France, d’assumer plusieurs héritages ?

Kader Hagoug : Je pense que cette difficulté est d’abord collective. Les identités se construisent au fil des rencontres et des expériences, mais le débat public continue souvent à enfermer les individus dans des catégories rigides. Certains sont considérés comme pleinement français, tandis que d’autres restent renvoyés à leurs origines, même lorsqu’ils sont nés en France et y ont toujours vécu.

Les descendants de l’immigration algérienne ne devraient pas avoir à prouver sans cesse leur appartenance à la société française. Leur histoire familiale fait aussi partie de l’histoire du pays. Les Algériens ont participé aux guerres de la France, travaillé dans ses entreprises et contribué à sa vie sociale et culturelle. Il faut enseigner cette histoire, sans simplification ni instrumentalisation. La connaissance permet de dépasser les représentations figées et d’éviter que les jeunes générations héritent de préjugés qu’elles n’ont pas elles-mêmes construits.

Je suis attaché à la France, où j’ai grandi et construit ma vie, et je suis également attaché à mes origines algériennes. Ces deux dimensions ne s’annulent pas. Pourquoi faudrait-il choisir entre elles ?

Diasporadz : Marseille peut-elle encore servir de trait d’union entre la France et l’Algérie ?

Kader Hagoug : Oui, parce que les relations entre les deux pays ne se limitent pas aux déclarations diplomatiques. Elles se vivent aussi dans les familles, les quartiers, les associations, les amitiés et les mariages mixtes. Marseille en est une illustration particulière, en raison de ses liens historiques avec l’Algérie et de la diversité de sa population.

J’ai connu une ville où des enfants d’origines très différentes grandissaient ensemble. Cela ne signifie pas que tout était harmonieux. Le racisme existait déjà, et des jeunes Algériens pouvaient se voir refuser l’entrée de certains établissements en raison de leur apparence ou de leurs origines. Il ne faut donc pas idéaliser le passé. Mais il existait aussi des solidarités et des espaces de rencontre.

La ville a changé, certains quartiers se sont dégradés et les difficultés sociales se sont accentuées. Les inégalités, les trafics, les tensions et les discriminations doivent être affrontés par des politiques publiques adaptées. On ne peut pas tout expliquer par l’origine des habitants. Mon expérience associative m’a montré que des coopérations concrètes entre les deux rives étaient possibles, notamment dans la formation des éducateurs de rue et dans l’action sociale.

Ces initiatives ne règlent pas tous les désaccords historiques ou politiques, mais elles entretiennent des liens humains qui ne doivent pas être négligés. Marseille n’est pas un modèle parfait. Elle peut néanmoins rappeler que des populations aux histoires différentes sont capables de partager un espace commun.

Diasporadz : Vous présentez l’accent marseillais comme un « passeport symbolique ». Que représente-t-il à vos yeux ?

Kader Hagoug : L’accent est bien plus qu’une façon de parler. À Marseille, il exprime une appartenance à une culture populaire, à un humour et à des habitudes partagés. Il peut faire reconnaître quelqu’un comme Marseillais avant même que l’on connaisse son nom ou ses origines.

Je me souviens d’un voyage en train, à la frontière italienne, avec un ami. Nous parlions avec notre accent marseillais lorsqu’un douanier nous a interpellés. Il m’a demandé si je venais du quartier de La Rose. Nous avions des connaissances communes : son frère avait été scolarisé avec moi. La conversation s’est engagée naturellement. Cet accent avait créé une proximité avant même toute vérification de notre identité. C’est en ce sens que je parle de passeport symbolique.

Mais il ne faut pas en faire un folklore. L’accent ne doit pas devenir un critère pour distinguer ceux qui seraient d’ici de ceux qui ne le seraient pas. On peut être algérien, italien, comorien, antillais ou avoir d’autres origines, et être profondément marseillais. Ce qui compte, ce sont les liens que l’on tisse avec la ville et avec ceux qui y vivent. L’appartenance ne se mesure ni à la couleur de la peau ni au nom de famille.

Diasporadz : Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations à travers ce livre ?

Kader Hagoug : Je leur dirais de connaître leur histoire et de ne pas avoir honte de leurs origines. Il faut pouvoir regarder le passé sans haine, mais aussi sans amnésie. Lorsqu’on ne connaît que des fragments de son histoire familiale, on risque de rester enfermé dans des blessures que l’on ne comprend pas toujours.

Je voudrais notamment que les jeunes découvrent le parcours de leurs grands-parents et de leurs arrière-grands-parents. Qu’ils interrogent les anciens, consultent les archives, lisent les historiens et confrontent les témoignages. Les réseaux sociaux peuvent faire circuler des informations, mais ils ne remplacent pas le travail de vérification. Il faut également transmettre l’histoire des soldats algériens qui ont combattu sous le drapeau français, dont mon père.

Leur engagement ne doit pas être effacé parce qu’ils étaient algériens. De la même manière, reconnaître les injustices coloniales ne signifie pas rejeter la France d’aujourd’hui. Je voudrais que les jeunes puissent dire sans contradiction : je suis fier de mes origines algériennes, fier de mes aïeux et pleinement français. Personne ne devrait avoir à choisir une partie de son histoire pour être accepté.

Diasporadz : Pourquoi avoir choisi de raconter votre histoire personnelle aujourd’hui ? Qu’est-ce qui, selon vous, ne peut plus attendre ?

Kader Hagoug : J’ai voulu laisser un témoignage sur Marseille, sur les quartiers où j’ai grandi, sur les rencontres qui ont construit ma vie et sur les transformations que j’ai observées. Je ne prétends pas écrire à la place des historiens. Je raconte ce que j’ai vécu, ce que j’ai partagé et ce qui m’a marqué.

Ce livre est aussi lié au climat politique actuel. Je suis préoccupé par la progression des discours qui désignent l’immigration comme une explication générale aux difficultés du pays. Tous les électeurs ne pensent pas de la même manière, mais lorsque la stigmatisation devient ordinaire, il faut réagir. Avec des collègues et des associations, j’ai participé à des initiatives contre cette stigmatisation, au nom de l’égalité des droits et de la dignité. Je regrette également que les débats médiatiques consacrés à l’immigration et à l’identité accordent parfois davantage de place à la polémique qu’à la compréhension des réalités sociales et historiques. Il faut faire entendre d’autres récits : ceux des familles, des travailleurs, des artistes, des associations et de tous ceux qui ont contribué à la vie du pays.

Trois choses me paraissent urgentes : reconnaître notre histoire commune, considérer pleinement comme français les citoyens auxquels on continue de rappeler leurs origines, et reconstruire des espaces où les personnes peuvent se rencontrer malgré leurs différences.

Mon livre est une contribution modeste. Il ne résoudra pas les désaccords entre la France et l’Algérie. Mais il peut rappeler que derrière les débats politiques, il y a des vies, des familles, des amitiés et des souvenirs partagés. Je ne voudrais pas que les générations futures héritent uniquement de nos blessures et de nos divisions. Elles doivent aussi recevoir la mémoire des solidarités et la possibilité de vivre ensemble.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

L’auteur Kader Hagoug sera présent au Salon international du livre d’Alger (SILA) le 30 octobre 2026, sur le stand des éditions El Amir.