Jean-Paul Ceccaldi : «Montrer la noblesse et la fragilité du journalisme d’investigation»

Jean-Paul Ceccaldi revient dans cet entretien à Diasporadz sur la genèse de son roman La Mafia des docks, son ancrage marseillais, les réalités du monde portuaire et les enjeux du journalisme d’investigation face aux réseaux criminels.

Dans ce polar publié le 12 août 2026 aux éditions The Melmac Cat, dans la collection Esprit noir, Jean-Paul Ceccaldi plonge au cœur du port de Marseille, entre morts suspectes, trafics et silences complices. À travers le journaliste Corto Marfisi et le commissaire Paolini, l’auteur explore les frontières entre soupçon et preuve, les dangers du journalisme d’investigation et les difficultés de la lutte contre les réseaux criminels. Ancré dans un Marseille populaire et portuaire, ce roman noir interroge également les mécanismes de l’omerta et les moyens dont dispose la police judiciaire face au crime organisé.

Entretien réalisé par Djamal Guettala

Diasporadz : Trois morts, mais une seule vérité établie. Pourquoi était-il important de distinguer les soupçons des preuves ?

Jean-Paul Ceccaldi : La mort apparemment accidentelle permet d’ouvrir une brèche. Au départ, il ne s’agit que d’un drame du travail, mais très vite le doute s’installe. C’est ce doute qui lance l’enquête. Le roman repose sur cette idée : dans un milieu où tout le monde se connaît, un accident peut cacher autre chose et le silence peut être aussi dangereux que la violence.

Corto Marfisi est un journaliste curieux, obstiné, attaché à Marseille et à ses zones d’ombre. Il représente ceux qui refusent les versions officielles trop simples. Il veut comprendre ce qui se joue derrière les façades. Son enquête devient dangereuse parce qu’il approche d’une vérité qui dérange.

Le policier cherche des preuves judiciaires. Le journaliste cherche à mettre au jour une réalité cachée et ses soupçons nourrissent son enquête. Le policier cherche des preuves. Dans le roman, ces deux regards se croisent. Cela permet de donner du rythme au récit, mais aussi de montrer que la vérité peut être approchée par plusieurs chemins.

Toutefois, si les soupçons ouvrent une enquête, la justice veut des preuves pour la refermer. Trois morts, mais une seule vérité établie ? Un tiers ! Je vous rassure car en 2024 le taux d’élucidation des homicides était globalement de 68%. Par contre, en ce qui concerne les règlements de comptes à Marseille, un tiers d’élucidations me semble proche de la réalité et peut-être optimiste.

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Diasporadz : Pourquoi avoir choisi le port de Marseille comme territoire central de votre roman ?

Jean-Paul Ceccaldi : Le titre annonce à la fois un territoire et une menace. Pour moi, Marseille est une ville de contrastes, ouverte sur la mer, traversée par de histoires populaires, migratoires, politiques et criminelles. J’y ai débarqué à l’âge de deux ans. Pour reprendre et m’approprier ce qu’a écrit le philosophe corse Jean-Toussaint Desanti : je suis né deux fois, d’abord à Ajaccio et ensuite à Marseille.

J’ai voulu écrire un roman noir dans un lieu à la fois réel, mythique et opaque : le port autonome. C’est un lieu que je connais bien et où je venais me baigner lorsqu’il était de libre accès. Il est devenu un endroit clos. Les docks sont un monde de travail, de solidarité, de bruit, de sueur, mais aussi un espace où peuvent circuler des marchandises, de l’argent, des secrets et parfois des trafics. Le roman part de cette tension entre le quotidien des hommes et la part d’ombre d’un grand port méditerranéen. Il ne s’agit pas d’un reportage, mais bien d’un roman dans un lieu réel avec ses personnages et son âme.

Les dockers représentent un monde populaire et rude, mais aussi exposé aux pressions des réseaux criminels. Les ports sont au cœur des grands enjeux contemporains : mondialisation, trafics, circulation de l’argent, frontières invisibles. Marseille reste une ville romanesque, populaire et mystérieuse. Le livre propose une intrigue criminelle, mais aussi une immersion dans un univers social et méditerranéen fort.

Diasporadz : Corto Marfisi, le journaliste, meurt pour avoir fouiné dans le port. Quelle place accordez-vous au rôle du journaliste dans cette histoire ?

Jean-Paul Ceccaldi : Le journalisme occupe une place essentielle. Corto cherche à établir des liens, à vérifier, à comprendre. Il agit là où beaucoup préfèrent détourner le regard. Son parcours montre à la fois la noblesse et la fragilité du journalisme d’investigation : chercher la vérité peut exposer à des risques considérables.

L’assassinat de Corto marque un basculement. À partir de ce moment, le roman ne parle plus seulement d’un trafic ou d’une enquête criminelle : il parle du prix de la vérité. Un journaliste néerlandais Peter R. de Vries a été assassiné parce qu’il enquêtait sur le narcotrafic dans des ports européens. Un membre de la mafia marocaine aux Pays-Bas a été arrêté à Barcelone. Il est accusé du meurtre de ce journaliste en juillet 2021 à Amsterdam. C’est une réalité.

Le roman noir porte toujours une forme de dénonciation. Il montre comment des réseaux criminels peuvent s’introduire dans les failles d’un système. Il montre aussi comment la peur impose le silence. La fiction permet de dire ces choses avec force, sans renoncer à la complexité. Tuer un journaliste, dans un roman noir, c’est montrer que certains intérêts ont peur de la lumière. Cela donne aussi une dimension plus intime à l’enquête, puisque son ami commissaire reprend le flambeau.

Diasporadz : Lola reste une figure mystérieuse. Pourquoi avoir choisi de préserver cette ambiguïté jusqu’au bout ?

Jean-Paul Ceccaldi : Lola révèle les choses par fragments et reste insaisissable. Cette ambiguïté entretient le suspense et montre aussi que Paolini, troublé par elle, n’est peut-être pas totalement lucide. Lola livre des informations importantes sur Doumé mais toujours progressivement, comme si elle adaptait la vérité aux circonstances.

Jusqu’à la fin, rien ne permet d’établir formellement sa complicité ni même l’existence du magot avec lequel elle aurait pu disparaître. J’ai voulu conserver ce doute parce qu’il correspond à l’univers du polar : les êtres n’y sont jamais totalement innocents ou coupables. Paolini lui-même reconnaît qu’il a peut-être choisi de ne pas tout voir. Le mystère de Lola révèle autant ses propres secrets que les faiblesses du commissaire qui peut ne pas se montrer manichéen dans son combat contre le mal. C’est son côté borderline.

Diasporadz : Sissou fait basculer l’enquête grâce à une vidéo. Que représente ce personnage dans votre récit ?

Jean-Paul Ceccaldi : Sissou, c’est du vécu. J’ai juste un peu arrangé un récit que j’ai entendu dans un bar de quartier. Sissou représente d’abord la parole marseillaise, avec sa tchatche, ses digressions, son humour et ses ellipses. Pour moi, c’est une voix profondément marseillaise : drôle, bavarde, parfois déroutante.

C’est lui qui met l’histoire en mouvement en racontant la mort de Garo, mais son récit se situe constamment entre vérité, rumeur et mise en scène. Il incarne ainsi une forme d’omerta bavarde : il parle beaucoup, tout en ne disant pas toujours l’essentiel. Sa vidéo fait avancer l’enquête, mais sans lever tous les doutes : il éclaire la vérité sans la révéler entièrement.

Celui qui était surtout un conteur devient un témoin. L’image authentifiée transforme officiellement la mort de Doumé, jusque-là considérée comme accidentelle, en homicide. Mais même cette preuve demeure incomplète, puisque la vidéo commence après le début de l’affrontement et ne permet pas d’établir clairement l’intention de tuer.

Diasporadz : Votre polar mêle langage du terrain, humour et références littéraires. Comment trouvez-vous cet équilibre d’écriture ?

Jean-Paul Ceccaldi : Le langage du terrain donne au récit son rythme et sa vérité. L’humour apporte une respiration, tandis que les références littéraires traduisent la manière dont Paolini interprète le monde. Il s’agit d’un énième polar et donc, au fil des écrits, je pense qu’un équilibre s’installe.

J’écris à l’oreille. Je cherche surtout à ce que les trois registres (langage, humour et références littéraires) se répondent naturellement. Les références littéraires ne sont pas là pour décorer le texte. Brauquier accompagne l’imaginaire du port et la mort du docker, Mallarmé prolonge le motif des dés, Sartre celui de l’ellipse, tandis qu’Izzo, Cioran, Rousseau ou Schopenhauer nourrissent les réflexions du narrateur. Paolini lit le réel à travers les livres et le cinéma. L’équilibre vient donc aussi du personnage lui-même : c’est un homme de terrain qui pense sa vie comme un récit.

Diasporadz : Polak rêve de bâtir une organisation mafieuse durable et d’entrer dans la légende du milieu. Qu’est-ce qui nourrit cette fascination pour la puissance criminelle ?

Jean-Paul Ceccaldi : Polak veut dépasser son rôle de simple exécutant pour devenir un véritable chef. Il est fasciné par la légende des anciens parrains marseillais. Sa fascination vient aussi de la mythologie du Milieu marseillais. Les noms de Carbone, Spirito, des Guérini, de Zampa ou de Francis le Belge composent une sorte de panthéon criminel auquel il rêve d’appartenir.

Il rêve d’argent, de pouvoir, de respect et de postérité. C’est l’ambition de nombreux petits voyous. Mais le roman montre l’envers de cette ambition : la peur, les trahisons, la violence, la prison et souvent une mort prématurée.

Diasporadz : Votre épilogue aborde la réforme de la police judiciaire. Pourquoi avoir prolongé l’intrigue par cette réflexion sur l’institution ?

Jean-Paul Ceccaldi : Je ne voulais pas que l’arrestation ou la mort de quelques criminels donne l’illusion que le problème était réglé. Les règlements de comptes reprennent, les réseaux se recomposent et les trafics survivent aux individus. Il fallait donc élargir le regard et interroger les moyens dont dispose l’institution pour combattre durablement le crime organisé.

L’enquête racontée dans le roman repose sur le temps long, la spécialisation des policiers, les écoutes, les surveillances et la coopération entre la police judiciaire, les douanes et la justice. La réforme inquiète Paolini parce qu’il craint que cette culture de l’enquête soit diluée dans une organisation départementale davantage tournée vers l’urgence et l’ordre public. L’épilogue transforme ainsi la conclusion policière en question politique et professionnelle : peut-on lutter efficacement contre les mafias si l’on fragilise ceux qui enquêtent patiemment sur elles ? C’est d’actualité.

Entretien réalisé par Djamal Guettala 

Jean-Paul Ceccaldi, La Mafia des docks, Edition The Melmac Cat, Collection : Esprit noir, août 2026