Kader Hagoug : raconter les deux rives, sans effacer les blessures

Dans ce récit à la fois intime, social et historique, Kader Hagoug retourne à Marseille, au bidonville de la Timone où commence son histoire, puis remonte vers l’Algérie et l’héritage familial.

Né à Marseille en 1957, Kader Hagoug a grandi dans une ville façonnée par les migrations et les rencontres méditerranéennes. Son père, ancien combattant de la Première Guerre mondiale, les silences familiaux, la place des femmes, les quartiers populaires, le travail social et les débats sur l’histoire franco-algérienne composent un récit qui refuse aussi bien l’accusation systématique que l’idéalisation.

Son livre Marseille-Alger : L’accent en héritage, l’identité en partage, paru aux éditions El Amir cherche surtout à comprendre ce que les histoires personnelles révèlent lorsque les frontières nationales deviennent trop étroites pour contenir les identités.

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Le « Château », Marseille et l’héritage algérien

Chez Kader Hagoug, Marseille n’est jamais un simple décor d’enfance. La ville constitue le premier territoire d’une identité construite dans les rencontres, les contradictions et les mélanges. Né au « Château de la Timone », l’auteur restitue un monde populaire où des familles d’origines différentes vivaient dans une proximité qui a profondément marqué son regard.

Les souvenirs passent d’abord par les sensations : les odeurs de couscous, de chorba, de pâtes italiennes ou de sardines grillées ; les voix d’Oum Kalthoum et d’Enrico Macias ; la présence d’Algériens, d’Italiens, d’Arméniens, de Gitans andalous et de pieds-noirs. Marseille apparaît comme une ville où les appartenances ne disparaissent pas, mais se rencontrent et se transforment.

L’Algérie représente l’autre versant de cette histoire. Le livre ne réduit pas cet héritage à une origine administrative ou à une ascendance familiale. La culture, les souvenirs transmis et le sentiment d’appartenir à plusieurs histoires nourrissent une réflexion sur la double appartenance.

Une idée traverse particulièrement bien cette expérience : celle de l’accent marseillais comme « passeport symbolique ». Une voix peut parfois effacer, l’espace d’un instant, les frontières que les catégories sociales et politiques dressent autour d’un individu. Avant d’être renvoyé à son origine, celui qui parle avec cet accent est reconnu comme quelqu’un d’ici.

L’identité, chez Hagoug, n’est donc jamais une case. Elle se construit dans le quotidien, dans la langue, les relations de voisinage, les souvenirs et les héritages que chacun porte avec lui.

Le père, Verdun et les silences de l’histoire

L’un des passages les plus forts du livre concerne le père de l’auteur et sa participation à la Première Guerre mondiale. La mémoire familiale se trouve confrontée à une réalité historique longtemps restée en arrière-plan : celle des soldats algériens engagés dans les guerres françaises.

Le père de Kader Hagoug a combattu à Verdun. Derrière cette information se dessine une génération d’hommes dont l’histoire a longtemps été insuffisamment racontée. La fiche de présentation du livre insiste elle-même sur cette mémoire paternelle et sur les silences qui l’entourent.

Le plus émouvant n’est pourtant pas seulement le rappel historique. C’est le silence du père. Certaines histoires familiales ne se transmettent pas par de longs récits. Elles survivent dans quelques phrases, des documents, une blessure, une photographie ou une décoration militaire.

L’archive devient alors un moyen de retrouver un homme que la parole familiale avait en partie laissé dans l’ombre. Le fils découvre derrière le père une autre existence, marquée par la guerre et par une histoire collective qui déborde largement le cadre familial.

Cette dimension donne au livre une portée particulière. Derrière les grandes dates, les commémorations et les récits nationaux existent des vies individuelles qui demandent encore à être regardées.

Femmes, transmission et mémoires en conflit

Kader Hagoug accorde également une place importante aux femmes. Le récit de l’immigration ne se limite pas aux hommes, au travail, aux usines ou aux combats politiques. Une autre histoire s’est écrite dans les familles, les cuisines, les solidarités quotidiennes et la transmission culturelle.

La mère occupe ici une place essentielle. Analphabète, elle n’en est pas moins dépositaire d’un savoir familial considérable. Tenir une famille debout, transmettre des valeurs, maintenir une culture et accompagner les enfants dans un environnement nouveau constituent des formes de savoir rarement reconnues par les récits officiels.

Cette attention portée aux femmes évite au livre de reproduire une histoire exclusivement masculine de l’immigration.

La réflexion devient plus politique lorsque Hagoug aborde les générations nées ou grandies en France. Une identité peut être française dans le quotidien tout en restant renvoyée sans cesse à une origine supposée. L’expérience produit alors une forme d’entre-deux dont l’auteur cherche moins à faire un slogan qu’à montrer la complexité.

Le livre aborde également les blessures liées à la colonisation, à la guerre d’Algérie, à l’exil et au déracinement. La volonté de faire dialoguer différentes mémoires constitue l’une de ses ambitions majeures.

Une telle démarche mérite toutefois d’être regardée avec attention. Faire entendre plusieurs souffrances ne signifie pas les rendre équivalentes. Les situations historiques ne se sont pas produites dans les mêmes conditions et ne relèvent pas des mêmes rapports de domination. Le dialogue mémoriel ne peut donc avoir de sens que s’il maintient les différences de contexte et les responsabilités historiques.

La force du livre est précisément de ne pas ignorer cette difficulté. L’objectif n’est pas d’effacer les blessures, mais de comprendre comment elles continuent de peser sur les relations entre les deux rives.

Le CESAM et Marseille comme laboratoire humain

Le parcours de Kader Hagoug rejoint enfin son engagement professionnel. Son travail au sein du CESAM, le Centre d’intervention sociale en milieu interculturel, nourrit directement sa réflexion sur la communication, les incompréhensions et la coexistence. La fiche bibliographique présente d’ailleurs cette expérience comme l’un des fondements de sa conviction en faveur du dialogue et de la compréhension mutuelle.

Cette expérience donne une dimension concrète à son propos. Comprendre l’autre n’est pas seulement une posture morale ; c’est une nécessité quotidienne lorsque plusieurs langues, plusieurs cultures et plusieurs histoires se rencontrent.

Marseille devient ainsi le véritable laboratoire du récit. Une ville construite par les migrations, les échanges et les ruptures, où les héritages ne cessent de se croiser.

L’image est séduisante, mais Hagoug ne transforme pas pour autant Marseille en paradis du vivre-ensemble. Les discriminations, les fractures sociales et les tensions identitaires appartiennent aussi à cette histoire. La coexistence n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle se construit, se défait parfois, puis se reconstruit.

C’est précisément ce qui rend le récit intéressant : Marseille n’y apparaît ni comme un modèle parfait ni comme une ville condamnée aux divisions. Elle demeure un espace où plusieurs histoires peuvent continuer à se rencontrer.

« Il est possible d’aimer plusieurs héritages sans en renier aucun. » Cette phrase résume sans doute le mieux le projet de Kader Hagoug.

Marseille-Alger ne prétend pas résoudre les conflits de mémoire entre les deux rives. Une telle ambition serait d’ailleurs illusoire. Le livre choisit une voie plus personnelle : partir de l’intime pour rejoindre l’histoire collective, faire entendre les silences familiaux et montrer que les identités réelles débordent largement les catégories dans lesquelles on cherche à les enfermer.

Raconter les deux rives sans effacer les blessures : tout l’intérêt du livre se trouve dans cette tension. Hagoug ne demande pas d’oublier. Il invite à regarder autrement.

La mémoire familiale devient alors une porte d’entrée vers une question plus vaste : comment vivre avec plusieurs héritages lorsque l’histoire continue de vouloir les opposer ?

La réponse n’est ni définitive ni théorique. Elle se trouve dans les voix, les quartiers, les familles, les rencontres et dans cette Marseille où l’on peut porter plusieurs histoires sans devoir en renier une seule.

Djamal Guettala 

Kader Hagoug, Marseille-Alger. L’accent en héritage, l’identité en partage, Éditions El Amir Marseille France 

À signaler : le livre sera disponible au Salon international du livre d’Alger (SILA), à Alger, du 28 octobre au 7 novembre 2026.