Quand Léon XIV foule la terre d’Algérie, la paix retrouve son origine : celle d’Augustin écrivant sous le siège, celle d’un peuple marqué par la violence, celle d’un mot — as-salamu alaykum — qui circule entre deux rives. Le voyage devient une mémoire qui parle au présent.
Le fils revient sur la terre du père
Il y a une logique presque romanesque dans ce voyage du Pape Léon XIV en Algérie. Le 13 avril 2026, pour la première fois, un pape pose le pied sur le sol algérien. Léon XIV n’y arrive pas en étranger. Il s’est réclamé, dès le soir de son élection, «fils de saint Augustin» — cet Africain du Nord né en 354 à Thagaste, aujourd’hui Souk Ahras, devenu évêque d’Hippone, l’actuelle Annaba, où il mourut en 430 pendant le siège des Vandales.
Léon XIV appartient à l’ordre des Augustins. Sa devise pontificale, In illo uno unum, tirée d’un sermon de ce père de l’Église, en porte l’empreinte. Quand il se rendra à Annaba, le 14 avril, pour célébrer la messe dans la basilique Saint-Augustin qui domine les ruines d’Hippone, ce sera, au sens le plus littéral, un retour aux sources : un homme qui va se recueillir là où son modèle spirituel a pensé, prêché et résisté.
Augustin a rédigé La Cité de Dieu alors que l’Empire romain s’effondrait autour de lui. Il y a forgé l’une des réflexions les plus lucides de l’histoire chrétienne sur la paix et la guerre : «Les royaumes sans justice ne sont que de grandes bandes de brigands.» Seize siècles plus tard, son fils spirituel arrive dans cette même Afrique du Nord avec les mots prononcés à Pâques, désormais rendus à leur terre augustinienne : «Que ceux qui ont des armes en main les déposent. Que ceux qui ont le pouvoir de déclencher des guerres choisissent la paix.»
La filiation est la structure même du voyage.
Une terre qui sait ce que la guerre coûte
L’Algérie n’a pas besoin qu’on lui explique la violence. Elle la porte dans sa chair depuis des générations. La guerre d’indépendance, de 1954 à 1962, a laissé des blessures que la mémoire collective n’a pas fini de traverser. La décennie noire, de 1992 à 2002, a fait entre 150 000 et 200 000 morts, dans un affrontement fratricide dont les cicatrices restent vives.
C’est dans ce contexte que 19 religieux et religieuses catholiques ont été assassinés entre 1994 et 1996. Parmi eux, les sept moines de Tibhirine, enlevés dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, et Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran, tué le 1er août de la même année. L’Église catholique les a béatifiés ensemble en 2018, reconnaissant dans leur mort un témoignage commun. La mort de Claverie porte une signification particulière : il a été tué avec son chauffeur et ami Mohamed Bouchikhi, Algérien musulman. Deux hommes, deux religions, tués ensemble. Leur mémoire a été reçue, au-delà des seules communautés chrétiennes, dans un esprit de fraternité, chrétiens et musulmans algériens ayant subi, dans ces mêmes années, la violence du même fanatisme.
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L'intelligence n'est pas ce qui nous manque : sur un présupposé silencieux de notre époqueJean Cocteau, le passeur des miroirs : quand la poésie devient passageLa langue avant la règle : brève histoire d'un effacementC’est sur cette terre-là que Léon XIV pose le pied. Il se recueillera en privé dans la chapelle des martyrs. Le geste dit, sans discours, ce que les discours peinent à formuler : la paix se mesure à ceux qui l’ont payée de leur vie.
Augustin, lui-même, écrivait depuis une ville assiégée. Il savait ce que signifie tenir la paix comme exigence morale quand la violence est aux portes. «Si vous désirez que les autres aussi soient en paix, soyez-y vous-mêmes, restez-y vous-mêmes. Pour embraser les autres, que la paix de votre charité soit en vous tout ardente.» Léon XIV a repris cette exhortation augustinienne dans son message du 1er janvier 2026. Il la porte désormais depuis cette Algérie augustinienne où la paix ne fut jamais une abstraction.
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«As-salamu alaykum» : quand la salutation devient programme
La devise retenue pour l’étape algérienne du voyage dit, à elle seule, l’intention du pape. «As-salamu alaykum» : la paix soit avec vous. Salutation islamique quotidienne, parole évangélique du Christ ressuscité à ses disciples, formule que les Algériens s’échangent depuis des siècles sans y penser. Léon XIV en a fait le titre de son message du 1er janvier 2026 : «La paix soit avec vous tous. Vers une paix désarmée et désarmante.» Le choix de cette devise pour l’Algérie referme la boucle : le même mot circule entre les deux rives, dans les deux traditions, sans que l’une l’ait volé à l’autre.
Le programme du 13 avril porte cette logique jusqu’à ses conséquences concrètes. Dans l’après-midi, Léon XIV visitera la Grande Mosquée d’Alger, troisième plus grande mosquée du monde, pour une rencontre avec les responsables religieux musulmans. Le soir, il sera à la basilique Notre-Dame d’Afrique, avec la communauté catholique. Le même homme, le même jour, dans ces deux lieux. Le geste vaut davantage que n’importe quel discours sur le dialogue interreligieux.
Le Cardinal Vesco, archevêque d’Alger, a formulé l’enjeu avec précision : le pape vient «pour continuer à construire des ponts entre le monde chrétien et le monde musulman». La formule est sobre. Elle dit ce que ce voyage accomplit en acte : un responsable spirituel chrétien de premier rang entre dans un pays presque entièrement musulman pour se tenir présent. La présence, ici, est le message.
Léon XIV l’avait dit à Pâques, place Saint-Pierre, devant des dizaines de milliers de fidèles : «Abandonnons toute volonté de querelle, de domination et de pouvoir.» En Algérie, cette parole trouve un terrain d’épreuve. Un pays qui a connu la domination coloniale, la guerre civile, la tentation du repli identitaire, accueille le chef de l’Église catholique avec le mot de la paix. Ce geste, en 2026, dans un monde qui se réarme, a le poids d’une déclaration.
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Le cri qui traverse les siècles
Léon XIV n’a pas attendu l’Algérie pour parler de la guerre. Le 5 avril 2026, depuis la loggia centrale de la basilique Saint-Pierre, devant des dizaines de milliers de fidèles rassemblés pour Pâques, il a lancé l’appel le plus direct de son pontificat : «Que ceux qui ont des armes en main les déposent. Que ceux qui ont le pouvoir de déclencher des guerres choisissent la paix. Non pas une paix imposée par la force, mais par le dialogue. Non pas avec la volonté de dominer l’autre, mais de le rencontrer.»
Six jours plus tard, le 11 avril, il présidait une veillée de prière pour la paix à Saint-Pierre et haussait encore le ton : «Assez de l’idolâtrie de soi et de l’argent. Assez du spectacle de la force. Assez de la guerre. La vraie force se manifeste dans le service à la vie.» Puis, s’adressant directement aux dirigeants du monde : «Arrêtez. Il est temps de faire la paix. Asseyez-vous aux tables du dialogue et de la médiation, et non aux tables où l’on planifie le réarmement.»
Ces paroles, prononcées à Rome, trouvent leur résonance pleine en Algérie. Augustin avait écrit, depuis Hippone assiégée, que la paix est «tranquillité de l’ordre» : la présence d’une justice qui tient les hommes ensemble. Il savait, lui qui voyait l’Empire s’effondrer, que les puissants construisent des justifications pour leurs guerres. «Les royaumes sans justice ne sont que de grandes bandes de brigands.» La phrase date du Ve siècle. Elle décrit le XXIe.
Ce que Léon XIV accomplit en venant sur cette terre, c’est relier les deux bouts de la même exigence. D’un côté, Augustin formulant la paix comme condition de toute vie humaine digne, dans une cité africaine en ruine. De l’autre, son fils spirituel répétant, seize siècles plus tard, que déposer les armes est un choix de civilisation. Entre les deux, la même terre. Entre les deux, la même conviction : la guerre défait ce que la pensée construit.
Dans son message du 1er janvier 2026, Léon XIV écrivait : «La paix a le souffle de l’éternel : tandis qu’on crie “assez” au mal, on murmure “pour toujours” à la paix.» À Alger, ce murmure devient géographie.
Ce que l’Algérie dit au monde
Le Cardinal Vesco l’a formulé avant même que le pape ne pose le pied sur le tarmac : il espère que le message parte «depuis l’Algérie» vers le monde entier. La formule mérite qu’on s’y arrête. L’Algérie comme point de départ. Un pays depuis lequel une parole prend une force qu’elle n’aurait pas ailleurs.
Pourquoi l’Algérie ? Parce que ce pays concentre, dans sa seule géographie humaine, presque toutes les tensions que Léon XIV cherche à nommer. La mémoire coloniale et ses blessures non soldées. La violence fratricide de la décennie noire. La coexistence quotidienne de traditions religieuses qui se regardent parfois avec méfiance. Et, malgré tout cela, l’invitation faite au pape dès qu’il en a exprimé le souhait. Le père Wekesa, recteur de la basilique Saint-Augustin d’Annaba, l’a dit simplement : «Le monde entier verra que nous sommes capables de vivre ensemble dans la paix.»
Ce «nous» est la clé. Il ne désigne pas seulement les Algériens. Il s’adresse à tous ceux qui, ailleurs, doutent que la coexistence soit possible entre des traditions que l’histoire a parfois dressées l’une contre l’autre. L’Algérie, en accueillant Léon XIV, offre une image que peu de pays auraient pu produire avec la même densité symbolique : un peuple presque entièrement musulman tendant la main au chef de l’Église catholique, sur la terre natale du penseur qui a fondé une partie de la théologie chrétienne occidentale.
Léon XIV l’avait dit à la veillée du 11 avril : «La guerre divise, l’espérance unit.» En Algérie, cette phrase cesse d’être une formule. Elle devient un constat appuyé sur des décennies de souffrance commune et sur le choix, fait aujourd’hui, de tourner le visage vers l’autre.
Didier Aubourg (*)
(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles.

