Le Pèlerinage du Pape Léon XIV en Algérie : entre histoire et diplomatie

Le Pèlerinage du Pape Léon XIV en Algérie met en lumière un héritage chrétien méconnu et ouvre une séquence diplomatique où mémoire, dialogue et enjeux géopolitiques se croisent.

Le Pape Léon XIV entamera son pèlerinage en Algérie le lundi 13 avril par une arrivée à 9h00 à l’aéroport d’Alger, où il sera accueilli officiellement par le président Abdelmadjid Tebboune. Après un passage symbolique au monument du Maqam Echahid pour honorer les martyrs de l’indépendance, il se rendra au Palais d’El Mouradia pour un entretien privé avec le chef de l’État.

En fin de matinée, il prononcera un discours devant les autorités et le corps diplomatique au centre des conférences de la Grande Mosquée d’Alger (Djamaâ el-Djazair), avant de visiter l’édifice religieux lui-même à 15h15. Sa journée se clôturera par une rencontre spirituelle avec la communauté catholique à la Basilique Notre-Dame d’Afrique.

Le mardi 14 avril, le pape s’envolera pour Annaba pour une journée placée sous le signe de l’histoire et de la charité. Il visitera le site antique d’Hippone à 11h00, puis se rendra chez les Petites Sœurs des Pauvres à 11h35. Le point d’orgue de l’étape sera la Grande Messe à la Basilique Saint-Augustin à 15h30, suivie de son retour à Alger en début de soirée. Enfin, le mercredi 15 avril, après une brève cérémonie de départ à 9h40, le pape quittera le sol algérien à 10h10 pour poursuivre sa tournée africaine en direction de Yaoundé, au Cameroun.

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L’Afrique du Nord : foyer majeur de pensée et de culture chrétienne

Rappelons cependant que le président Abdelmadjid Tebboune avait rencontré le Pape Léon XIV au Vatican, à Rome, le jeudi 24 juillet 2025. Lors de ce tête-à-tête avec le Souverain Pontife, probablement facilité par le rôle médiateur de l’Italie, qui entretient avec l’Algérie des alliances commerciales et stratégiques solides, le président Abdelmadjid Tebboune aurait très certainement souligné combien les enfants de la terre d’Algérie ont profondément marqué l’histoire spirituelle et intellectuelle de l’Église catholique. Il aurait également rappelé, ou peut-être pas, mais telle est la réalité historique, que, bien avant les récits occidentaux classiques, l’Afrique du Nord constituait un foyer majeur de pensée et de culture chrétienne, porté par des figures intellectuelles et théologiques de premier plan, telles que Saint Augustin, dont l’œuvre continue d’influencer en profondeur la doctrine chrétienne.

Ainsi, loin d’être une simple périphérie historique, l’Algérie apparaît comme un espace d’élaboration et de transmission d’un patrimoine spirituel qui a nourri l’Église pendant des siècles. C’est dans cet esprit, alimenté par une reconnaissance implicite de cet héritage commun, que l’invitation pour un voyage en Algérie a été consolidée, à moins que cette visite n’ait également été recherchée comme un simple coup diplomatique.

La visite du Pape dans un pays comme l’Algérie revêt une portée particulière au regard de la configuration religieuse et institutionnelle du pays. La communauté catholique y demeure en effet très minoritaire : on estime qu’elle compte entre 4 000 et 10 000 fidèles, bien que certaines évaluations plus larges, incluant l’ensemble des chrétiens (protestants compris), avancent des chiffres pouvant atteindre 30 000 à 40 000 personnes. Cette présence se caractérise avant tout par son profil : la majorité des catholiques est constituée d’expatriés, diplomates, travailleurs humanitaires, étudiants originaires d’Afrique subsaharienne, auxquels s’ajoutent une minorité de binationaux ainsi qu’un nombre limité d’Algériens convertis.

Sur le plan institutionnel, l’Église catholique est organisée autour de quatre circonscriptions principales : l’archidiocèse d’Alger, le diocèse d’Oran, le diocèse de Constantine et le diocèse de Laghouat, ce dernier couvrant l’ensemble du Sahara. Cette structuration témoigne d’une présence ancienne, mais aujourd’hui réduite et discrète.

Enfin, cette réalité doit être replacée dans le cadre juridique et politique de l’Algérie, où l’islam est religion d’État. Si la liberté de culte est bien inscrite dans la Constitution, son exercice demeure strictement encadré, notamment par la loi de 2006 régissant les cultes non musulmans. Dans ce contexte, la visite du Pape prend une dimension à la fois symbolique, diplomatique et interreligieuse, dépassant largement le seul cadre d’une communauté numériquement restreinte.

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Fraternité humaine et travail de mémoire

Quels sont, dès lors, les sens de cette visite ? Celle-ci s’inscrit avant tout dans une perspective à la fois symbolique et universelle, puisqu’elle s’organise autour de deux axes majeurs que sont la fraternité humaine et le travail de mémoire. D’une part, son sens est à la fois politique et spirituel, en ce qu’elle traduit une volonté d’apaiser les relations entre, d’un côté, le monde de l’islam et, de l’autre, les pays de tradition chrétienne.

En effet, dans un contexte international marqué par les tensions identitaires et les incompréhensions religieuses, le Pèlerinage du Pape Léon XIV en Algérie apparaît comme un geste fort, dans la mesure où il vise à améliorer le regard que les peuples portent les uns sur les autres. Ainsi, comme l’a souligné Jean-Paul Vesco, il ne s’agit pas pour le Pape de s’adresser uniquement à la minorité catholique, mais bien de rencontrer l’ensemble du peuple algérien dans sa diversité, de sorte que la mission pontificale devient une démarche fondée sur la reconnaissance mutuelle.

Dans cette logique, et parce que les gestes donnent corps aux intentions, le programme du Pape prend une dimension concrète, notamment à travers la visite de lieux emblématiques de l’islam, comme la Grande Mosquée d’Alger, ainsi que par les échanges engagés avec les autorités religieuses, lesquels permettent de dépasser les logiques de méfiance afin de promouvoir une vision fondée sur le respect et le dialogue, dans la continuité du document sur la fraternité humaine signé par Pape François.

D’autre part, cette visite s’inscrit également dans un travail de mémoire, dans la mesure où elle coïncide avec la trentième commémoration de l’assassinat, en 1996, des moines de Tibhirine, événement emblématique de la violence de la décennie noire. À ce titre, le Pape rendra hommage aux dix-neuf religieux et religieuses béatifiés en 2018, qui, parce qu’ils avaient choisi de rester en Algérie par fidélité à leur engagement, incarnent une forme de témoignage spirituel.

Cependant, et bien que cet hommage s’inscrive dans une mémoire chrétienne, il dépasse largement ce cadre, puisqu’il renvoie à l’ensemble des souffrances endurées par la société algérienne durant cette période. Dès lors, en rappelant que chrétiens et musulmans ont été, ensemble, victimes de la violence, cette démarche contribue à faire émerger une mémoire partagée, dans laquelle la reconnaissance des douleurs devient non plus un facteur de division, mais un point de convergence.

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Afrique du nord : cœur battant de l’Eglise durant des siècles

En foulant le sol algérien, et plus particulièrement celui d’Annaba, l’ancienne Hippone, le Pape rend hommage à une nation dont l’identité berbère a offert au monde chrétien certains de ses plus grands théologiens, ses martyrs les plus stoïques et ses pontifes les plus audacieux. C’est ici, entre les montagnes des Aurès et les rivages méditerranéens, que s’est forgée l’âme d’une pensée qui a profondément marqué l’Europe chrétienne.

La visite papale du 13 au 15 avril 2026 rappelle que le christianisme théologique de l’Église universelle est profondément enraciné sur le sol algérien. Dès l’annexion de la Numidie en 46 av. J.-C., l’intégration des Berbères à l’Empire romain a créé un espace de circulation et d’échanges unique. La IIIe Légion Auguste, pierre angulaire de cette présence, comptait à la fin du IIe siècle près de 93 % de soldats berbères, participant ainsi à la diffusion de la culture et de la pensée romaines dans la région.

C’est dans ce creuset de soldats et de paysans numides qu’émerge une élite intellectuelle fulgurante, qui a donné naissance à Tertullien (v. 150-220), fils de centurion berbère de Carthage, qui fut le premier à utiliser le terme de « Trinité » (le père, le fils et le saint Esprit) et à imposer le latin comme langue de l’esprit. Sans ce génie berbère, la théologie occidentale n’aurait ni sa rigueur, ni son vocabulaire.

Ce voyage est aussi un hommage aux papes africains, tel Victor Ier (vers 189, le premier grand prélat de l’Eglise universelle), un Berbère qui imposa le dimanche pour la Pâque et fit du latin la langue liturgique universelle, prouvant que cet Afrique du nord fut, durant des siècles, le cœur battant de l’Eglise.

Lors du pèlerinage, le Pape aura certainement en mémoire, l’action de Cyprien de Carthage, au IIIe siècle, comblant le vide d’un Empire de Rome déclinant. Le martyre de Cyprien en 258 a scellé dans l’identité berbère une valeur fondamentale : le refus de la soumission devant l’injustice.

Le Pape n’oubliera certainement pas la complexité du Donatisme, ce schisme né au IVe siècle en Numidie. Porté par les Circoncellions (ouvriers saisonniers berbères), le donatisme fut une forme de résistance nationale et sociale contre l’autorité de Rome. Ce tempérament fier et rebelle, propre aux populations de l’époque, souligne que cet espace géographique a toujours vécu sa foi comme un acte de libération et de dignité, un thème qui résonne puissamment dans les discours actuels du Pape sur la justice sociale.

L’étape d’Annaba sera le cœur spirituel du voyage. En se recueillant à Hippone, le Pape rend hommage à Saint Augustin (354-430), le fils de Taghaste (Tébessa). Aurelius Augustinus, tel est son nom complet, n’est pas seulement un docteur de l’Église, il est l’Africain universel dont la pensée a fait le pont entre l’Antiquité et le Moyen Âge. Sa lutte pour l’unité et sa rédaction de « La Cité de Dieu » ont été conçues alors que l’Afrique romaine s’effondrait sous les coups des Vandales. Puis, le Pape se rappellera que cette terre d’Algérie est restée chrétienne bien après l’arrivée des Arabes et musulmans, en 647.

Contrairement à l’idée d’une disparition brutale, le christianisme a survécu sous le statut de dhimmi pendant des siècles. Le géographe andalou El Bakri signalait encore des églises actives au XIe siècle en Algérie. Ce n’est qu’avec la rigueur des Almohades en 1121 que cette présence millénaire s’est effacée, laissant derrière elle un héritage invisible mais profond dans les structures sociales et le lexique berbère.

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Algérie – Saint-Siège : une relation patiemment construite

Les premières relations diplomatiques formelles entre l’Algérie indépendante et le Saint-Siège remontent au début des années 1970. Après l’indépendance en 1962, les contacts ne sont pas immédiatement institutionnalisés, mais une première étape est franchie en 1965 avec la mise en place d’un délégué apostolique pour l’Afrique du Nord, marquant le début d’une présence officielle du Vatican dans la région.

Cette représentation évolue progressivement jusqu’au 6 mars 1972, date à laquelle le représentant du Saint-Siège en Algérie obtient le statut de pro-nonce apostolique, c’est-à-dire un représentant diplomatique du Vatican auprès d’un État, équivalent à un ambassadeur, consacrant ainsi l’établissement officiel de relations diplomatiques entre les deux parties.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte particulier : d’un côté, l’Algérie cherche à affirmer sa souveraineté et à structurer ses relations internationales après la guerre d’indépendance ; de l’autre, le Vatican, dans le sillage du concile Vatican II, développe une politique d’ouverture vers les pays du tiers-monde et le monde musulman. Ainsi, la relation diplomatique entre l’Algérie et le Saint-Siège se met en place de manière progressive, dans une logique de reconnaissance mutuelle et de dialogue, qui demeure jusqu’à aujourd’hui discret mais durable.

Alors, à quoi sert la visite du Pape Léon XIV dans un pays musulman peu enclin à laisser se développer une autre foi que celle de l’Islam et où la représentation du Saint-Siège demeure extrêmement discrète ? On peut admettre que cette visite possède d’abord une portée symbolique : elle prône un dialogue apaisé entre les peuples et s’inscrit dans une logique de mémoire, en rappelant et en rendant hommage aux victimes de la violence qui a frappé l’Algérie. Elle s’inscrit ainsi pleinement dans une diplomatie de geste, visant à promouvoir la paix et la réconciliation.

En revanche, pour l’Algérie, cette venue revêt un intérêt stratégique particulier. Le pays n’avait pas accueilli depuis longtemps une personnalité de cette envergure, et cet événement permet d’attirer l’attention internationale, sortant l’Algérie d’un relatif isolement diplomatique lié à la fin de la guerre froide et à la disparition du mouvement des non-alignés.

En recevant le souverain pontife, l’Algérie affiche une image d’ouverture et de tolérance religieuse tout en se positionnant comme un acteur de stabilité dans une région marquée par l’instabilité. Cette visite constitue ainsi une opportunité pour redorer son image diplomatique et renforcer sa visibilité sur la scène internationale, à un moment où, malgré son engagement sur plusieurs dossiers régionaux, le pays peine à se projeter comme un acteur influent face à la montée des puissances régionales et à la recomposition des alliances.

La diplomatie algérienne se heurte notamment à des limites dans sa capacité à peser de manière décisive sur certaines crises régionales, comme en Libye ou au Sahel, alors même que sa légitimité géographique et historique est indéniable. De même, sur la question du Sahara occidental, l’Algérie demeure un acteur central, mais son influence se heurte aux rapports de force internationaux et à l’évolution des positions de certaines puissances. Au sein de la Ligue arabe, sa prudence, bien qu’ayant valeur de respect, limite sa visibilité et sa capacité d’initiative, surtout face à des pays plus offensifs comme l’Arabie saoudite ou l’Égypte. Plus largement, la diplomatie algérienne reste parfois contrainte par une approche rigide, fondée sur la souveraineté et le principe de non-ingérence, qui réduit sa réactivité dans un contexte où projection et adaptabilité sont essentielles.

L’Algérie : un acteur de stabilité dans l’espace méditerranéen et africain

Dans ce cadre, la visite du Pape offre à l’Algérie une tribune singulière pour réaffirmer son rôle historique de médiation et de dialogue. Forte de son héritage issu des luttes de libération et de son engagement au sein du Mouvement des non-alignés, elle dispose de réels atouts pour se positionner comme un acteur de stabilité dans l’espace méditerranéen et africain.

Accueillir le souverain pontife permet de promouvoir un discours fondé sur le respect des croyances et le dialogue interreligieux, en écho aux préoccupations contemporaines liées aux tensions identitaires et aux radicalisations. Sur le plan diplomatique, cela favorise également un rapprochement avec le Saint-Siège, dont l’influence, bien que non matérielle, reste significative dans les domaines de la paix, des droits humains et de la médiation.

Au-delà de sa dimension symbolique, cet événement s’inscrit dans une stratégie plus large de repositionnement. Dans un monde où les enjeux économiques, énergétiques et sécuritaires redéfinissent les priorités, l’Algérie peut profiter de cette occasion pour rappeler son rôle stratégique, notamment comme fournisseur énergétique fiable et acteur de sécurité régionale, tout en renforçant ses partenariats avec l’Europe et l’Afrique dans une logique intégrée et pragmatique.

Cependant, tirer pleinement parti de cette dynamique suppose une évolution de sa diplomatie, historiquement construite autour du non-alignement et de la médiation entre blocs, à une époque désormais multipolaire, dominée par la compétition économique, technologique et géopolitique.

Les ressources énergétiques, bien qu’importantes, ne suffisent plus à garantir une influence durable. La diplomatie algérienne doit désormais s’orienter vers une approche proactive, capable d’attirer des investissements structurants, de favoriser l’innovation et l’intégration régionale et de participer aux chaînes de valeur mondiales.

Parallèlement, la question de l’image et du soft power devient cruciale. L’Algérie reste souvent associée à son passé révolutionnaire et à ses positions de principe, mais peine à construire un récit contemporain clair et attractif. Dans un monde où la diplomatie d’influence prend une importance croissante, sa capacité à projeter une image cohérente, ouverte et dynamique est déterminante.

Ainsi, repenser la diplomatie algérienne ne signifie pas rompre avec son héritage, mais le réinterpréter à la lumière des réalités contemporaines. L’objectif serait de passer d’une diplomatie de position, centrée sur la défense de principes, à une diplomatie d’initiative, capable de conjuguer héritage historique, efficacité stratégique et adaptation aux transformations du monde actuel.

Omar Hamourit (*)

(*) Historien