La grammaire de l’impatience 

Entre la fièvre de l’attente et la précision des mots, Didier Aubourg explore comment chaque langue découpe l’impatience : force intérieure, horizon fuyant, durée intenable ou distance portée par la chose désirée.

Le livre qui existe déjà 

Il y a quelques semaines, un colis a quitté l’imprimerie. À l’intérieur, le premier exemplaire d’Anunnaki, murmures cosmiques. Le suivi m’indiquait sa progression : pris en charge, trié, en cours d’acheminement. Je consultais la page plusieurs fois par jour, alors qu’elle ne m’apprenait rien que je ne savais déjà. Le livre était imprimé, relié, massicoté. Chaque page portait désormais son texte définitif. Aucune relecture ne pouvait plus le corriger, aucune hésitation ne pouvait plus le retenir. L’objet était achevé, et il roulait vers moi dans un camion. 

Cette situation aurait dû produire du calme. Elle produisait le contraire. L’impatience se mêlait d’une inquiétude difficile à justifier : le livre serait-il vraiment celui que j’avais écrit ? La question paraît absurde, puisque rien ne pouvait plus changer. Elle insistait pourtant. Tout était fixé, mais rien n’était encore vérifiable. Je savais tout de lui, sauf l’essentiel : le poids, le grain de la couverture, la tenue du dos, la première coquille que mes yeux trouveraient avant toute autre ligne. 

Et j’avais déjà vécu cela. Pour Le Sorcier, pour Alex, pour le recueil, la même fièvre m’avait tenu devant la même page de suivi. L’expérience aurait dû être amortie par la répétition ; l’habitude aurait dû faire son travail. Elle n’avait rien amorti. L’attente revenait intacte, aussi neuve qu’au premier livre, insensible à tout ce que les attentes précédentes auraient pu m’apprendre. 

C’est cette insistance qui m’a arrêté. Que disons-nous, au juste, quand nous disons que nous avons hâte ? Le français donne à cette expérience une forme. D’autres langues en donnent d’autres.

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Les trois lames 

J’ai hâte. La formule est si usée qu’on ne l’entend plus. Elle mérite pourtant qu’on l’écoute. Le verbe avoir y range l’impatience parmi les possessions du sujet : on a hâte comme on a peur, faim ou soif. L’attente devient un état que l’on porte, et qui pousse de l’intérieur. Or ce nom si domestique cache une origine brutale. « Hâte » descend du francique *haist, qui désignait la violence, la véhémence1. Entré très tôt en français, le mot désigne dès le XIIe siècle l’empressement et la précipitation, mais sa charge première affleure encore : avoir hâte, c’est héberger une petite violence. Devant ma page de suivi, la formule disait vrai. Rien dans la scène n’exigeait d’agir, et pourtant une poussée travaillait en moi, sans prise sur laquelle s’exercer. La langue française nomme cette pression interne. Elle ne dit rien du moment attendu, ni de la durée à traverser. 

Non vedo l’ora. L’italien ne possède rien : il regarde. Je ne vois pas l’heure2. Le moment désiré existe quelque part devant soi, sur une ligne du temps que l’œil parcourt, et il refuse encore de paraître. Devant le colis en route, la formule devenait presque littérale. Je scrutais une page qui affichait le trajet, les étapes franchies, la ville de transit. Tout se voyait, sauf l’heure de l’arrivée. L’italien fait de l’impatience une affaire de visibilité : le futur est un point de l’horizon que le regard cherche et manque. Ce que cette lame tranche, elle le tranche net. Mais elle ignore la poussée intérieure que le français nommait, et elle ne dit pas ce que coûte la traversée. 

I can’t wait. Pris à la lettre, l’anglais ne possède rien et ne regarde rien : il avoue une incapacité. La construction place l’attente sous le régime du pouvoir et du ne-pas-pouvoir, et le sujet déclare qu’attendre excède ses forces. L’aveu est étrange, car l’attente continue. On attend encore au moment même où l’on affirme ne plus pouvoir attendre. L’usage courant a effacé cette littéralité : la locution, figée, marque aujourd’hui l’enthousiasme plus qu’une défaillance réelle. Mais l’image dort dans la construction, et devant mes consultations répétées du suivi, elle reprenait des couleurs. Chaque rechargement de la page était un petit constat d’incapacité, la preuve que je ne tenais pas en place dans la durée. L’anglais mesure l’intervalle à l’aune de ce qu’un sujet peut supporter. Il laisse dans l’ombre la poussée et l’horizon. 

Trois formules, trois prises sur la même scène. Le français nomme la force qui presse, l’italien cherche l’instant qui se dérobe, l’anglais déclare l’intervalle intenable. Chacune tranche dans l’expérience et en détache une face, nette, précise. Aucune ne la saisit entière.

Ce que la grammaire fait au désir 

Relisons les trois formules en grammairien plutôt qu’en rêveur. Avoir hâte : la construction présente l’état sous la forme d’une possession. Non vedo l’ora : le sujet ne voit pas un objet, et cet objet est un morceau de temps. I can’t wait : l’attente est placée sous le régime du pouvoir et du ne-pas-pouvoir. Avoir, voir, pouvoir. La même expérience reçoit trois constructions, et chaque construction distribue autrement les rôles. La grammaire ne change peut-être rien à ce que nous éprouvons. Elle décide en revanche de ce qui, dans l’éprouvé, recevra un sujet, un verbe et un objet. 

Ces constructions ne sont pas des singularités nationales. L’espagnol dit no veo la hora, le portugais não vejo a hora. La visée n’appartient donc pas à l’Italie ; elle circule dans plusieurs langues romanes, et cette circulation même interdit d’y lire un trait de caractère italien. L’incapacité, de son côté, se décline. L’allemand dit ich kann es kaum erwarten : je peux à peine l’attendre. La construction reste dans la famille du pouvoir, mais elle substitue une gradation à la négation anglaise. Là où can’t ferme la possibilité, kaum la maintient à son seuil. Les deux expressions disent aujourd’hui la même impatience ; leurs formes n’en dessinent pas moins deux contours différents. Le chinois déplace encore la construction. Děng bu jí : attendre-ne-pas-atteindre. Les grammairiens y reconnaissent un complément potentiel négatif3. L’impossibilité s’y passe de verbe modal distinct, à la différence du can anglais ; elle se loge à l’intérieur même du groupe verbal : attendre jusqu’au terme se révèle hors d’atteinte. L’incapacité demeure ; la grammaire l’a déplacée du verbe modal vers le résultat. 

Puis vient le japonais. Machidōshii fait entendre, dans un seul adjectif, l’attente et l’éloignement4. On dira ainsi que le printemps, ou l’arrivée d’un ami, est machidōshii. La phrase peut s’organiser autour de la chose attendue, tandis que celui qui éprouve l’impatience demeure sous-entendu. Ni possession, ni regard, ni verbe modal : l’événement désiré occupe la place grammaticale la plus visible et paraît porter la distance qui nous en sépare. Mon exemplaire en transit aurait ainsi pu venir au premier plan de la phrase, chargé de toute la durée de son approche. 

Quatre découpages, donc, et sans doute d’autres encore dans les langues que je ne lis pas. Aucune de ces constructions ne décrit l’attente mieux qu’une autre. Chacune choisit ce qui sera dit, ou plutôt hérite d’un choix que l’usage a lentement stabilisé. Les locuteurs emploient aujourd’hui ces formes sans avoir besoin de connaître leur histoire. Reste à savoir ce que ces découpages transmis nous apprennent, et ce qu’ils ne peuvent pas nous apprendre.

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Ce que les langues conservent 

La tentation est forte, et il faut la regarder en face avant de la refuser. Les formules semblent offrir des portraits tout faits. Les Italiens regarderaient le temps venir, en peuple de la lumière et du visible. Les Anglais mesureraient leur capacité d’action, en pragmatiques qui rapportent tout à ce qu’un sujet peut faire. Les Français transformeraient le sentiment en état intérieur, en héritiers des moralistes. Les Japonais laisseraient l’événement primer sur la personne, par effacement du moi. Chaque cliché trouve sa locution, et la locution semble le prouver. Des livres entiers se sont bâtis sur ce genre de miroirs. 

Le raisonnement échoue pourtant, et pour une raison simple : les locuteurs n’inventent pas ces images en parlant. Ils les héritent. Celui qui dit j’ai hâte n’éprouve aucune violence francique ; celui qui dit I can’t wait annonce le plus souvent un plaisir, sans défaillance aucune ; celui qui dit non vedo l’ora ne cherche rien des yeux. Les expressions sont figées, leur scène littérale s’est éteinte dans l’usage, et une métaphore usée ne livre pas le portrait de ceux qui l’emploient. Tirer le caractère d’un peuple de ses locutions reviendrait à prendre au sérieux l’anatomie d’un homme qui a le cœur sur la main, les jambes à son cou et les yeux plus gros que le ventre. 

Le démontage laisse pourtant intact l’essentiel. Que les locuteurs n’entendent plus leurs images ne rend pas ces images muettes. Chaque locution conserve la trace d’un découpage progressivement stabilisé par l’usage, puis transmis. Les langues ressemblent moins à des miroirs des peuples qu’à des archives : elles conservent des manières possibles d’organiser l’expérience, y compris celles que les locuteurs ne perçoivent plus consciemment. Consulter ces archives n’apprend rien sur le tempérament de ceux qui parlent. Cela apprend ce que l’attente, en tant qu’expérience humaine, offre de prises. 

L’attente peut être saisie comme une poussée : une force logée dans le sujet le porte vers l’avant. Comme une visée : le moment désiré se tient à l’horizon et le regard le cherche. Comme un intervalle devenu inhabitable : la durée qui sépare de l’événement excède ce qu’un sujet peut tenir. Comme une distance enfin, portée par la chose même : l’événement désiré est loin, et cet éloignement le qualifie. Quatre prises que quiconque a attendu peut reconnaître : la poussée, l’horizon, l’intervalle et la distance. Les langues ne les ont pas inventés ; elles les ont découpés5

Toutes visent pourtant un même objet : le futur. L’événement attendu n’a pas encore eu lieu ; l’objet, même lorsqu’il existe déjà, demeure absent. Or cet absent gouverne. Mon exemplaire en transit organisait mes gestes, ramenait ma pensée vers lui, décidait de la densité des heures. Il agissait davantage que la plupart des objets présents dans la pièce. Ce qui n’existe pas encore pour nous peut déjà occuper toute la place. L’impatience accorde ainsi au futur une présence disproportionnée, et chaque langue nous transmet un instrument différent pour mesurer cette disproportion. 

Quand l’avenir devient un objet 

Le colis est arrivé un mardi, en fin de matinée. Le carton ouvert, le livre est passé du futur à ma main. J’attendais ce moment depuis des jours ; il a duré quelques secondes, et il ne ressemblait pas à ce que l’attente avait préparé. 

Car l’objet rêvé est devenu d’un coup une chose parmi les choses. Un poids plus léger que prévu. Une couverture dont le grain accrochait la lumière autrement que sur l’écran. Une odeur d’encre et de colle. Pendant quelques secondes, l’imaginaire et la matière se sont mal recouverts. Le livre que j’avais attendu et le livre que je tenais coïncidaient presque, et ce presque disait la vérité de l’attente : elle avait construit autour de l’objet plus que l’objet ne pouvait tenir. 

La coquille promise, je ne l’ai pas encore cherchée : des semaines après l’arrivée du colis, je n’ai toujours pas relu l’exemplaire imprimé. Un livre précédent m’avait pourtant appris qu’elle attend toujours quelque part, minuscule, indélogeable. Je sais qu’elle est là. Je remets la rencontre à plus tard. L’inquiétude qui accompagnait l’attente n’a pas disparu avec elle ; elle a seulement changé de forme. 

L’impatience a disparu sans laisser de trace. Les jours de suivi consulté, les heures étirées, la petite violence hébergée : rien de tout cela ne subsiste dans l’objet. Le livre ne porte aucune marque du temps pendant lequel je l’ai attendu. Et pourtant ce temps lui appartient. Il fait partie de son histoire au même titre que l’écriture, la correction, l’impression : une durée que personne ne lira jamais dans ses pages, et sans laquelle il ne serait pas tout à fait ce livre. 

J’ai reposé l’exemplaire sur la table. Il était imprimé depuis plusieurs jours ; il n’est devenu réel qu’entre mes mains. Entre les deux s’était ouvert un intervalle : le français le portait au-dedans, l’italien le cherchait à l’horizon, l’anglais le déclarait intenable, le japonais laissait la chose attendue porter elle-même la distance. C’est peut-être tout ce que les langues peuvent faire de nos attentes : leur donner des contours. 

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire Passeurs & Rêveurs des mots sur Radio Top Side et a cofondé l’association Les Plumes des Rivieras. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF. Son recueil de poésie Ce que l’Univers murmure est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Son roman Anunnaki, murmures cosmiques, préfacé par Brahim Saci, est paru la même année chez Nombre7. 

Notes

  1. Trésor de la langue française informatisé (TLFi), entrée « hâte » : de l’ancien bas francique *haist, « violence, véhémence » ; première attestation de haste au sens d’empressement vers 1165-1170 (Chrétien de Troyes, Erec et Enide) ; la locution avoir hâte de est attestée en 1538. Le Dictionnaire de l’Académie française (9e édition) date l’entrée du mot en français du XIe siècle. ↩︎
  2. Vocabolario Treccani, entrée « ora » : la locution non vedere l’ora exprime l’impatience devant un moment attendu qui paraît encore trop éloigné du désir. ↩︎
  3. Sur le complément potentiel en chinois mandarin, voir C. N. Li et S. A. Thompson, Mandarin Chinese: A Functional Reference Grammar, Berkeley, University of California Press, 1981, chap. 3. ↩︎
  4. Le Seisenban Nihon Kokugo Daijiten analyse machidōshii (待ち遠しい) comme formé sur machidō (待遠, l’attente ressentie comme longue) avec le suffixe adjectival -shii. Le mot désigne ce qui tarde à venir et dont on souhaite vivement l’arrivée.  ↩︎
  5. La question de savoir si les langues découpent une expérience déjà constituée ou contribuent à la configurer reste débattue en linguistique et en philosophie du langage ; cet article adopte la première position sans prétendre trancher la seconde. Pour une présentation accessible du débat sur la relativité linguistique, voir G. Deutscher, Through the Language Glass: Why the World Looks Different in Other Languages, New York, Metropolitan Books, 2010. ↩︎