Avec « Bleu Tipaza », Karine Madrid remonte le fil d’une histoire familiale marquée par deux exils : celui de l’Espagne républicaine en 1939 et celui de l’Algérie en 1962. À travers Marie, Roger et les lettres de Moune, le roman fait entrer l’Histoire dans l’intimité d’une famille où les silences, les absences et les souvenirs se transmettent d’une génération à l’autre.
Publié le 9 avril 2026 aux éditions L’Harmattan – Rue des écoles, Bleu Tipaza fait du bleu de Roger, de la mer, de Tipaza et de la peinture les traces sensibles d’un pays perdu. Face à cet héritage, Marie choisit l’écriture pour tenter de comprendre ce qui lui a été transmis sans toujours avoir été raconté.
Dans cet entretien avec DiasporaDz, Karine Madrid revient sur ces deux exils qui se rejoignent dans le destin de son personnage, sur la relation entre Roger et Mourad, la présence de Camus, la mémoire sensorielle et cette question essentielle : comment transformer un héritage douloureux en une force ?
Entretien réalisé par Guettala Djamal
Diasporadz : Marie hérite de deux exils, celui de l’Espagne républicaine en 1939 et celui de l’Algérie en 1962. À quel moment avez-vous compris que ces deux histoires devaient se rejoindre dans son parcours ?
Karine Madrid : Elles ont toujours été en elle. Marie est faite de ces deux fractures, même si elle ne les a pas vécues elle-même. À un moment du roman, les deux pièces du puzzle se rejoignent et elle comprend qu’elles ne sont pas contradictoires : elles composent son identité. Ce qui était une fracture devient alors une force. C’est peut-être cela, hériter d’un exil : porter longtemps quelque chose dont on ne connaît pas encore le nom.
Diasporadz : Roger confie les lettres de Moune à sa fille. Pourquoi était-il important pour vous que ce soit le père qui transmette ces documents, plutôt que Marie qui les découvre seule ?
Karine Madrid : Parce qu’en lui donnant ces lettres en main propre, Roger lui transmet beaucoup plus que du papier. Il lui confie aussi son silence. Et surtout, il lui fait confiance : lui n’a jamais vraiment pu mettre des mots sur cette histoire, mais il sait que sa fille possède ce pouvoir-là, celui d’écrire. C’est presque une autorisation : « Je te donne ce que je n’ai pas su dire. Fais-en quelque chose. »
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Diasporadz : Le bleu accompagne Roger tout au long du roman. Que représente cette couleur pour lui, et comment est-elle devenue progressivement le cœur du titre Bleu Tipaza ?
Karine Madrid : Le bleu, pour Roger, c’est la mère sous toutes ses formes. Sa mère biologique, Moune, mais aussi sa mère patrie, l’Algérie. C’est la mer, les vagues, Tipaza, ce qu’il a perdu et qu’il continue pourtant de porter en lui. Roger ne dit pas son manque : il le peint. À force, ce bleu devient presque un langage. C’est pour cela qu’il ne pouvait finalement y avoir d’autre titre que Bleu Tipaza.
Diasporadz : Marie s’accroche à l’écriture tandis que Roger s’accroche au bleu. Voyez-vous ces deux gestes comme deux façons différentes de survivre au déracinement ?
Karine Madrid : Oui. On s’accroche parce qu’on a peur d’être abandonné, mais peut-être aussi d’abandonner soi-même ce qui nous a précédés. Roger s’accroche au bleu, Marie à l’écriture. Ce sont deux manières de ne pas laisser disparaître. Et surtout de continuer à donner du sens à ce qui, au départ, n’en avait peut-être plus.
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Karine Madrid : Je voulais revenir à une évidence très simple : avant les appartenances, il y a les êtres humains. Roger et Mourad se rencontrent dans l’enfance. À cet âge-là, ils ne se demandent pas encore de quel côté de l’Histoire ils se trouvent. Ils sont amis, c’est tout. Le conflit arrive plus tard, avec le monde des adultes, et vient abîmer cette évidence. C’était important pour moi de montrer la douleur des deux côtés sans transformer le roman en démonstration historique ou politique.
Diasporadz : Camus est présent en filigrane, notamment à travers Belcourt, Tipaza et Noces. Quelle place occupe-t-il dans votre propre imaginaire lorsque vous écrivez cette histoire familiale ?
Karine Madrid : Camus est constamment là. Il fait partie de mon ADN littéraire. Pas comme une référence que j’aurais décidé d’ajouter au roman, mais comme une présence qui existait déjà en moi : sa lumière, la Méditerranée, Tipaza, sa manière d’aimer une terre tout en interrogeant ce que signifie lui appartenir. Il accompagne Bleu Tipaza en filigrane, sans jamais prendre la place de l’histoire familiale.
Diasporadz : Les odeurs, les recettes, le café, les photographies, le jardin ou encore les lettres donnent au roman une dimension très sensorielle. Pourquoi était-il important pour vous que le lecteur puisse presque toucher cette mémoire ?
Karine Madrid : Parce que les souvenirs nous reviennent d’abord avec une émotion, pas avec une explication. On peut oublier une date et être bouleversé, trente ans plus tard, par une odeur de cuisine. Nous avons tous notre madeleine de Proust.
Je voulais que le lecteur puisse entrer dans cette mémoire par ses propres sensations et s’y reconnaître. Bleu Tipaza raconte Roger et l’Algérie, bien sûr, mais j’aimerais qu’il puisse parler à tous les déracinés du monde — et même à leurs enfants.
Diasporadz : Marie finit par transformer un héritage fait de silences et de déracinements en écriture. Qu’aimeriez-vous que le lecteur retienne, au-delà de l’histoire de votre propre famille ?
Karine Madrid : Que nous sommes aussi faits d’histoires qui ont commencé avant nous. Nous héritons des blessures, des silences, parfois des nostalgies de ceux qui nous ont précédés. Mais cet héritage n’est pas une condamnation. On peut le regarder, le comprendre et en faire autre chose.
Marie transforme le silence en écriture. Roger transforme le manque en bleu. Et peut-être est-ce cela que j’aimerais laisser au lecteur : ce dont nous héritons peut nous peser longtemps, jusqu’au jour où nous trouvons la manière de le porter autrement.
Entretien réalisé par Guettala Djamal
Bio Express
Fille de pieds-noirs et d’immigrés espagnols, Karine Madrid grandit en Gironde dans une famille où l’on rit fort, où le verbe claque, mais où certains mots manquent. Les silences s’installent, l’héritage pèse. Le théâtre sera son premier lieu de vérité, puis l’écriture. Aujourd’hui autrice et hypno thérapeute, entre écoute et transmission, elle poursuit l’exploration des liens et la filiation qui se propage en silence.

