Entre mémoire d’exil et témoignage d’une enfance populaire, « Mes cent premières années ou presque » de José Castan retrace avec une sincérité désarmante le parcours d’un fils de réfugiés espagnols dans le Pau d’autrefois. À travers le regard d’un enfant, le récit redonne vie au quartier du Hédas, terrain de jeu, d’apprentissage et de solidarité, marqué par la guerre et la misère. Loin de se limiter à une chronique familiale, l’ouvrage fait revivre un monde disparu, ses habitants, ses habitudes et ses blessures, mais aussi cette capacité à préserver une forme de joie malgré les circonstances.
Publié chez Les Éditions du Net, Mes cent premières années ou presque de José Castan plonge ses racines dans l’exil républicain espagnol. Échappés à la guerre civile par les cols pyrénéens, avant de connaître l’enfermement, la précarité et les incertitudes de l’accueil en France, les protagonistes trouvent refuge à Pau, dans le quartier du Hédas. C’est là que s’enracine une enfance à la fois rude et lumineuse.
Entre anciennes tanneries, logements modestes et ruelles pavées, le récit compose une fresque intime où la détresse matérielle côtoie la dignité et l’entraide. La pauvreté n’est jamais un simple décor : elle conditionne les gestes et les habitudes, sans empêcher l’affection, l’imagination ou la solidarité.
Le quartier prend ainsi une véritable dimension humaine. Lavandières, artisans, instituteurs, voisins et membres de la famille composent une communauté dans laquelle chacun participe à l’équilibre du groupe. À travers eux, José Castan ne restitue pas seulement une trajectoire personnelle : il fait revivre une mémoire populaire et redonne une voix à ceux que la grande Histoire a souvent laissés dans l’ombre.
L’enfance du regard, la mémoire transmise
L’une des grandes qualités de l’ouvrage tient au regard porté sur les événements. Le monde est découvert à travers les yeux d’un enfant dont la curiosité et l’imagination transforment la perception des difficultés. La guerre, les restrictions, la peur et la précarité sont bien présentes, mais elles se mêlent aux jeux, aux découvertes et aux apprentissages qui permettent au jeune Silvio de construire son rapport au monde.
Les odeurs de la cuisine populaire, les voix de la radio, les conversations des adultes, les jeux improvisés dans les rues et les objets ordinaires donnent au récit sa force sensorielle. Le souvenir devient ainsi davantage qu’un témoignage documentaire : il restitue une époque à travers ses bruits, ses gestes et ses atmosphères.
Cette approche évite le misérabilisme. Les privations ne sont ni occultées ni embellies, mais elles ne définissent jamais entièrement l’existence des personnages. L’enfance conserve son espace de liberté, avec ses émerveillements, ses rivalités et ses inventions.
La transmission occupe également une place essentielle. Elle passe par les gestes du quotidien, les savoirs acquis dans la nécessité, mais surtout par le désir de comprendre et d’apprendre. La figure du père est ici centrale : par son exemple et son enseignement, il ouvre à son fils la voie de l’autonomie, de la curiosité et de l’émancipation par le savoir.
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Le quartier du Hédas constitue l’un des grands foyers de mémoire du récit. À travers ses rues, ses habitations, ses commerces et ses habitants, c’est tout un monde populaire qui ressurgit. Chaque lieu semble associé à une rencontre, une aventure ou un apprentissage.
La pauvreté y est tangible, mais elle s’accompagne d’une forte densité humaine. Les habitants se connaissent, s’entraident et partagent, selon leurs possibilités, les ressources dont ils disposent. Cette solidarité n’est pas théorique : elle répond à une nécessité quotidienne.
Cette dimension collective permet au récit de dépasser l’histoire familiale. Le lecteur découvre une société faite de petits métiers, de débrouille et de relations de voisinage. Les personnages secondaires prennent ainsi leur importance, car ils contribuent à préserver une mémoire qui ne figure pas toujours dans les archives officielles.
Le Hédas devient aussi le lieu où l’intime rencontre l’Histoire. Les événements politiques et militaires se manifestent dans les restrictions, les absences, les inquiétudes et les changements d’habitudes. La grande Histoire s’inscrit dans les existences sans jamais les réduire à elle.
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Témoignage d’époque et mémoire du territoire : l’empreinte de la grande Histoire
Au-delà de sa dimension familiale, l’ouvrage possède une véritable valeur de témoignage sur l’histoire sociale et humaine du XXe siècle. En retraçant le parcours d’une famille de l’Espagne au Béarn, il donne une dimension concrète à la Retirada et à l’exil républicain espagnol.
L’évocation du camp de Gurs mesure toute la violence du déracinement. Le récit ne s’attarde pas seulement sur les événements historiques : il montre ce qu’ils signifient pour ceux qui les subissent — la faim, la boue, la précarité, l’incertitude et la nécessité de recommencer.
Une fois la famille installée à Pau, le livre plonge également dans le quotidien des classes populaires durant l’Occupation : travail, rationnement, débrouille, relations de voisinage et menace des rafles composent une réalité à laquelle il faut s’adapter.
La Résistance apparaît en filigrane et inscrit les souvenirs individuels dans une histoire collective plus vaste. C’est cette proximité avec les réalités ordinaires qui donne au récit sa valeur documentaire : l’époque est restituée depuis ceux qui l’ont vécue.
Portée humaine et universelle : de l’exil à l’espérance
La portée du récit dépasse le contexte de la guerre, de l’Occupation et de l’exil espagnol. Ce qui demeure après la lecture, c’est une réflexion sur la capacité des êtres humains à avancer malgré l’adversité.
L’enfance joue ici un rôle déterminant. Elle sait encore opposer au manque le jeu, la curiosité et l’imagination. Un morceau de carton devient un support d’apprentissage, une ruelle un espace d’exploration, une rencontre une aventure. Cette capacité à créer du possible à partir de presque rien constitue l’une des dimensions les plus touchantes du récit.
L’exil, lui aussi, est présenté comme une rupture qui peut devenir un nouveau départ. La famille doit reconstruire son quotidien, trouver de nouveaux repères et inscrire son histoire dans un autre territoire. Cette expérience rejoint celle de nombreuses générations déplacées par les conflits et les persécutions.
Derrière l’histoire particulière de José Castan se dessine ainsi une réflexion universelle sur l’arrachement, l’adaptation et la capacité à reconstruire sa vie sans renoncer à son identité.
La préface : tremplin poétique et seuil de la mémoire
Au seuil de l’ouvrage, la préface constitue une véritable invitation à entrer dans l’univers du récit. Elle pose les premiers jalons d’une écriture autobiographique fondée sur le souvenir et rappelle que raconter son existence peut devenir une démarche tournée vers les autres.
La formule « l’art de faire rêver les autres » résume particulièrement bien cette ambition. Revenir sur son passé ne consiste pas seulement à en conserver la trace : c’est aussi transformer une expérience personnelle en matière de partage et permettre au lecteur de reconnaître, derrière une trajectoire singulière, des émotions qui peuvent rejoindre les siennes.
La préface annonce ainsi un récit attentif aux détails, aux sensations et aux figures humaines. La mémoire n’y est pas une simple succession de faits : elle cherche à restituer une atmosphère, une voix et une manière de regarder le monde.
Elle élargit également la perspective. Le livre ne concerne pas uniquement José Castan et sa famille, mais fait revivre toute une communauté de déracinés, de travailleurs modestes, de familles immigrées et de personnages populaires.
Pourquoi j’ai rédigé cette préface : l’hommage à l’exil et aux voix oubliées
Prendre la plume pour accompagner ce récit autobiographique s’est imposé comme une manière de rendre justice à une mémoire longtemps restée en marge des grands récits historiques. L’ouvrage donne une place centrale à des hommes et des femmes dont l’existence a été bouleversée par la guerre civile espagnole et l’exil.
Ces réfugiés ont quitté leur terre dans des circonstances dramatiques, souvent sans ressources, et ont dû reconstruire leur vie dans un pays qui leur était étranger. Leur histoire mérite d’être racontée pour rappeler les violences qui les ont poussés au départ, mais aussi pour témoigner de ce qu’ils ont accompli par le travail et la persévérance.
Rédiger cette préface, c’est donc saluer leur dignité et reconnaître la place qu’ils ont prise dans la société française. L’histoire d’un pays ne se construit pas uniquement autour des grandes figures politiques ou militaires : elle est également faite de familles déplacées, de travailleurs et de générations qui ont contribué, souvent dans l’ombre, à la vie collective.
L’apprentissage constitue un autre fil essentiel. Même dans les privations, l’être humain conserve le désir de comprendre et de progresser. Le morceau de carton utilisé pour apprendre les lettres devient ainsi un symbole : avec des moyens dérisoires, un père transmet à son fils les outils qui lui permettront de construire son propre chemin.
Le récit rappelle également que la culture peut naître partout : dans une famille modeste, une conversation, un geste transmis ou la curiosité d’un enfant. Cette dimension donne à l’histoire une portée qui dépasse largement le cadre du Hédas.
Enfin, cette préface entend souligner la portée universelle d’un ancrage profondément local. Le Hédas appartient à l’histoire de Pau et du Béarn, mais il peut aussi représenter ces quartiers populaires où les difficultés matérielles sont compensées par la solidarité de proximité.
À travers ce lieu se dessine une certaine idée de la fraternité. La mémoire d’une rue paloise rejoint ainsi celle de toutes les communautés qui ont appris à vivre ensemble dans l’adversité.
L’éternelle jeunesse d’un regard sur le monde
Au terme de cette traversée, le lecteur comprend à quel point Mes cent premières années ou presque de José Castan dépasse le simple livre de souvenirs. Le premier tome se présente comme une œuvre profondément humaine, portée par le désir de transmettre une expérience et de préserver les traces d’un monde disparu.
Loin d’une nostalgie figée, le récit restitue une époque avec ses contradictions. La pauvreté, la guerre, l’exil et les privations coexistent avec le travail, les relations humaines, les découvertes et les petits bonheurs du quotidien.
En choisissant de raconter les événements depuis la perspective de l’enfance, l’auteur restitue ce que le jeune Silvio pouvait voir, comprendre, imaginer ou ressentir. Cette proximité donne au récit une authenticité particulière et permet au lecteur de retrouver la capacité d’émerveillement propre aux premières années de la vie.
En retraçant les premiers pas de Silvio, surnommé Néné, ce premier tome livre une démonstration à la fois intime et universelle : les circonstances les plus difficiles ne suffisent pas à effacer la lumière de l’enfance. Dans les ruelles du Hédas, malgré les privations et les bouleversements de l’époque, le jeune garçon continue d’observer, d’apprendre, de jouer et de rêver.
C’est peut-être là que réside la plus belle leçon de l’ouvrage. La mémoire ne sert pas seulement à rappeler les souffrances du passé ; elle peut aussi faire ressurgir les forces qui ont permis de les traverser. En rassemblant ses souvenirs et en les offrant au lecteur, José Castan transforme une expérience personnelle en patrimoine partagé.
Mes cent premières années ou presque de José Castan devient alors un hommage aux exilés, aux habitants du Hédas, aux familles modestes et à tous ceux qui, dans les périodes les plus sombres, continuent de construire, d’apprendre, de transmettre et d’aimer.
C’est cette humanité sans emphase qui donne au récit sa force et qui justifie pleinement son titre : faire revivre le passé, non pour s’y enfermer, mais pour permettre aux autres d’y trouver à leur tour une part de rêve, de mémoire et d’espérance.
Brahim Saci
José Castan, Mes cent premières années ou presque, Tome I, Les Éditions du Net, 2026.

