vendredi, 14 juin 2024
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Djura : une vie, des passions et des combats

En 1990, était publié en France « Le voile du silence » qui raconte la vie de l’artiste Djura, de son vrai nom Djouhra Abouda-Lacroix.

Djura, c’est d’abord une vie faite de passions et de combats. Cette jeune femme naquit le 03 avril 1949 à Ifigha, une commune de Tizi-Ouzou, en Kabylie.

Plus connue sous son nom d’artiste « Djura », elle aura su marquer son époque, en ayant tracé un parcours de vie hors du commun. Son témoignage saisissant, bouleversant et si poignant révèlera une bataille sans relâche qu’elle nous livrera sans détour.

Propulsée dès son plus jeune âge, entre le poids des traditions ancestrales et celui des discriminations vécues comme une sorte de déchirement de deux cultures, à travers les montagnes de la Kabylie jusqu’aux cités de la région parisienne.

L’auteur nous conduira à comprendre le profond déracinement qui aura été le sien et qui jusqu’aujourd’hui, fait toujours débat pour beaucoup d’entre-nous, autour d’une actualité brûlante dans la société française, ayant pour thème principal : l’émigration algérienne.

Lorsque Djura émigra en France en 1954 avec sa famille, pendant les années de guerre, elle découvrit un tout autre monde, une autre culture, c’était une petite fille âgée de cinq ans ne sachant pas parler le Français, qui arrivait d’un autre pays étranger : l’Algérie. Elle vécut tout d’abord à Belleville avec sa famille et très vite son père installa tout son petit monde à la Courneuve, en banlieue parisienne.

Durant cette période d’exil, les immigrés venant d’Algérie (à majorité en provenance de Kabylie) faisaient face à l’hostilité des Français. La xénophobie, le racisme commençait à prendre place dans les médias pour se répandre progressivement dans la société. La police aussi exerçait une répression telle, qu’il existait une nette différence de traitement entre les Algériens et le reste de la population.

Rappelons pourtant qu’auparavant l’immigration fût plutôt, encouragée. Au XIXe siècle, la main d’œuvre algérienne, exclusivement masculine et ouvrière, était très sollicitée dans les grandes villes comme Marseille, Paris, ou Lyon…

Le but principal étant de pousser les Algériens à occuper des emplois difficiles, que les Français refusaient d’exercer, comme c’est le cas dans le bâtiment, l’industrie, les mines du Nord et Pas-de-Calais.

Djura, face au poids des traditions

C’est dans ce contexte d’exclusion que grandit Djura. Dans une société ayant exercé une dynamique discriminatoire à l’encontre des populations venues d’ailleurs, surtout pour celle en provenance d’Algérie.

Toutefois au-delà des épreuves lourdes et difficiles de la vie quotidienne d’une jeune femme issue de l’immigration, Djura traversa durant son enfance et son adolescence, avec force et détermination un désir intense d’émancipation.

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C’est dans cet univers incertain qu’elle trouvera son chemin, sans jamais renier ses origines. Bien au contraire, au fil du temps elle mènera des luttes en faveur de la liberté d’expression, de l’émancipation des droits des femmes et des minorités.

Elle consacrera toute son énergie à travers sa passion des arts, à projeter ses plus beaux rêves, tout en préservant ces racines. Elle diffusait des chants en langue kabyle et française, en voulant changer les mentalités et faire connaître toute une riche culture, le patrimoine de son identité. Malgré la pression familiale et sociale autour d’elle.

C’est la première femme issue d’une culture berbérophone qui aura su porter de nombreux talents. En se dressant contre l’autorité et les multiples privations de son père et même de l’ensemble de sa famille qui rejetait totalement l’idée de la voir un jour sur scène.

Artiste dans l’âme, elle refusait de se soumettre à ce modèle traditionnel qu’on l’obligeait à vivre. Elle ne voulait pas que l’on perpétue sur elle, cette emprise de la religion sur sa condition de femme, elle souhaitait juste être libre d’exercer un jour le métier qui lui plaisait.

Il ne va pas sans dire qu’elle allait en contradiction de ce que son éducation lui imposait. Cependant, au-delà du poids des traditions ancestrales, tenaces qu’elle portait déjà comme une marque de fer rouge sur le dos, Djura en grandissant dans sa cité, se heurtait malheureusement de plus en plus à la colère de son père, aux multiples privations de sortie. Elle vivait comme la plupart des jeunes filles de son âge et de la même condition : un véritable conflit générationnel et culturel. 

Dans cette cellule familiale, constamment étouffée, elle cherchait toujours un peu d’émancipation. Malgré tout, durant ces épreuves, la jeune femme de valeur qu’elle était n’aura jamais baissé les bras.

Bien au contraire, c’est dans la souffrance qu’elle aura su puiser cette force qui la caractèrise. Djura portait en elle, une aura particulière, elle était destinée à vivre comme une artiste rebelle, ayant bravé chaque obstacle, chaque bâton dans les roues qu’on lui infligeait à cette époque.

Quelques années plus tard, elle obtint un baccalauréat de philosophie et envisageait une carrière artistique dans les métiers du théâtre et du cinéma. Bien évidemment son père était totalement contre ce projet, il refusait d’en entendre parler. Son souhait unique du père de Djura était de la voir se marier, pour qu’elle consacre sa vie en tant que mère au foyer.

Djura et le cinéma

À 17 ans, Djura encore plus éprise de liberté décida de partir en Algérie pour renouer avec ses racines, elle retourna alors seule au pays. Lorsqu’elle rentra en France, son père décida un jour de la séquestrer. Avait-il l’idée de lui imposer un mariage forcé ? La question se pose, forcément. Toutefois, elle parviendra à fuguer et coupera ainsi tout contact avec sa famille.

Rien n’était facile pour elle, elle luttait en permanence, en vivant presque cachée. C’est en travaillant, la peur au ventre, qu’elle pût subvenir à ses besoins et financer ses études. Sa volonté étant si forte, elle finit par décrocher une licence puis une maîtrise en arts plastiques. Plus tard, elle obtiendra même le titre de réalisatrice pour une première expérience au cinéma.

C’est durant les années 1970, au sein de l’université de Vincennes, qu’elle co-réalisera avec Alain Bonnamy deux courts métrages : « Algérie couleurs » (1972) et « Ciné cité » (1973-1974). Puis un film en 16 mm, qui aura un fort impact sur la condition des travailleurs et des travailleuses immigré(es) à Paris et aux alentours dans les années 1970 : Ali au pays des merveilles.

C’était un cri de colère lancé directement à l’ensemble de la France, ce fameux pays des merveilles, où les grandes valeurs des droits de l’homme telles que la liberté, l’égalité et la fraternité, se trouvaient être trop souvent bafouées.

Ce film dénonçait en partie une société française où prospérait toujours les principes d’exploitation, de racisme qui perpétuait un esprit colonial de domination de l’autre. Il traitait du sujet de la vie d’un ouvrier immigré en France, condamné à subir le mépris, l’humiliation devant l’indifférence totale du monde dans lequel il vivait.

Le groupe Djurdjura

En 1979, Djura avec deux de ses sœurs fondait le groupe Djurdjura (ce terme, en rapport à ses origines berbères, désigne le nom d’une chaîne de montagnes de la Kabylie). C’est alors que le succès frappa à sa porte, tout le monde venait de partout les écouter chanter. Le groupe se produisait même à la télé sur la chaîne FR3 pour l’émission culturelle Mosaïque le dimanche matin.

Tous ces combats auront conduit Djura à une très belle réussite. Enfin, elle pouvait exprimer l’amour, l’espoir, la liberté, à travers ses chants, mais elle abordait aussi la condition des femmes et des jeunes, celle des immigrés aussi. Tout ce qui lui tenait à cœur, gardé sous silence depuis toutes ces années.

Le groupe Djurdjura avait la chance de se produire sur les scènes les plus prestigieuses de France, tant leur succès était reconnu et apprécié par le public. C’était le premier groupe de world music au monde qui était né. Djura composait beaucoup de morceaux de musiques en s’inspirant du côté moderne et ethnique.

Autour de sa créativité, elle a toujours fait en sorte de démontrer son inspiration pour la culture berbère, c’était l’une de ses principales priorités. Pourtant malgré ce succès fulgurant, cette épopée phénoménale, Djura, ayant vécu un des drames les plus tragiques qu’une femme puisse vivre, aura été obligée durant quelques années de se retirer du monde de la musique.

Traumatisée par des problèmes d’ordre familiaux, on peut se demander combien son âme a dû être éprouvée. Malgré cela, elle aura porté un message de paix, de désir d’égalité entre l’homme et la femme pour défendre les valeurs et les droits les plus fondamentaux, pouvant parfois être brisés par les traditions et les coutumes.

Le voile du silence

Sa propre histoire démarre ainsi. Dès le début des premières pages, nous sommes saisi par l’intensité des émotions dont elle nous fait part. C’est l’histoire d’une femme tombée amoureuse d’un Français avec qui elle vivait en union libre.

En 1987, alors qu’elle se trouvait sur une péniche à Paris avec Hervé, enceinte de sept mois, elle fût très violemment agressée. Cette vision d’horreur fut amplifiée, quand elle réalisa que l’agresseur était son propre frère Djamel. Que celui qui avait blessé par balles son compagnon était de sa fratrie.

Son frère a failli l’a tuer elle aussi avec son arme, parce qu’elle avait juste choisi un homme d’une autre culture, d’une autre religion. Le pire est qu’il n’était pas seul, sa nièce Sabine elle aussi était là, pour la frapper et l’injurier. C’était une véritable expédition punitive organisée par les membres de sa famille. Le choc fut immédiat, Djura mit des années à exorciser ce passage sombre de sa vie.

Après l’écriture de ce livre, elle revint plus forte encore sur scène, sa quête de justice, envers toutes celles qui subissaient encore l’horreur aura porté ses fruits. Cette femme, passionnée dès son plus jeune âge, aura par son courage et toute la résilience qu’elle portait en elle su gravir toutes les marches d’une belle victoire. Malgré ce drame vécu, elle aura pu lever ce voile du silence sur elle, avec l’aide de personnes qui ont su l’entourer. Ce voile qui aurait pu briser toute une carrière si riche en perspective.

Avec le temps, Djura était parvenue à pardonner à sa famille, le mal qui lui avait été fait. Elle a pu remonter sur scène, en recréant un nouveau groupe intitulé DjurDjura et aura même eut le courage trente-cinq ans plus tard, en 2015 et 2016, de revenir chanter en Algérie lors du festival international de musique de Timgad.

Chevalier de la légion d’honneur

Auparavant en 2005, elle décrochât dans le cadre de l’égalité des chances le titre de « Chevalier de la Légion d’honneur ». En 2008, elle va aussi créer « L’Opéra des cités » : c’est l’histoire de l’immigration de France, vu par une petite fille (qui n’est pas sans rappeler son histoire personnelle). Elle souhaitait ainsi mettre en avant le talent des jeunes de Cités, en favorisant le dialogue des diverses communautés.

En 2017, pour couronner ses réussites qui continuaient d’enchanter et d’émerveiller le public : c’est le président François Hollande lui-même qui nommât Djura au Conseil économique, social et environnemental. Cette femme qui rêvait de liberté aura su porter avec grandeur une carrière qu’elle aura construite jusqu’à son apogée.

Elle laissera pour espoir à grand nombre de femmes, celui de ne jamais abandonner ses rêves. De ne pas délaisser des projets d’avenir et se voir cantonner dans des rôles qui ne leur donneront aucune place pour s’épanouir professionnellement.

Combien de femmes ont tant souffert en silence, de ne pouvoir extérioriser leur parole ? Combien supporteront encore d’être condamnées à vivre sans se faire entendre, pour le moindre désir de liberté ? Combien devront-elles encore supporter que leurs paroles ne puissent jamais être entendues ?

Il faut avoir le courage de dire merci à celles qui osent, devant des violences endurées, exprimer leur désaccord. Djura a pu soulever des messages forts sur la condition féminine en particulier pour les Algériennes.

Celles qui ont souvent porté des années de souffrances, de peur du quand dira-t-on, du jugement des autres, de la pression familiale, de beaucoup d’inquiétudes, de paralysie. Les anciennes générations sans doute étaient-elles plus concernées que celles d’aujourd’hui, mais, pour les Algériennes, cela reste encore trop souvent le cas.

La lumière de Djura nous conduit cependant à espérer un monde meilleur, avec plus d’égalité de droits pour les hommes et les femmes, de respect, de liberté pour tout un chacun. Il ne s’agit pas d’être en permanence en compétition entre le genre féminin ou masculin. Il s’agit juste d’être à la bonne place, de se retrouver sur un air de fraternité, pour partager ensemble le bonheur d’exister. Tout simplement avec modestie, nous devrions ainsi être capable à l’unisson de tempérer les épreuves que la vie nous donne.

Djura laissera pour preuve, à travers l’ensemble de sa carrière, que ces coutumes coriaces auront été une grande source d’inspiration pour la plupart de ces chants. Ces œuvres, dans lesquels elle offrira en permanence une poésie et un talent incomparable, reflèteront la société telle qu’elle se présente, appelant à la réconciliation, à l’union sans sacrifice.

Linda Abbas

Fonctionnaire territoriale Métropole Grand Lyon

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1 COMMENTAIRE

  1. « Son frère a failli la tuer elle aussi avec son arme, parce qu’elle avait juste choisi un homme d’une autre culture, d’une autre religion. Le pire est qu’il n’était pas seul, sa nièce Sabine elle aussi était là »
    Il faut se rappeler qu’à cette date l’Algérie est indépendante depuis 25 ans qu’elle venait de sortir de ce qu’on a appelé « la nuit coloniale » qui a duré 132 ans.
    Pour la famille de Djura, comme pour beaucoup de familles algériennes à l’époque, son époux « français » représentait le colon et la colonisation du pays.
    C’est ce qui explique aussi que l’immigration algérienne en particulier et celle maghrébine en générale ont longtemps refusé et même condamné le fait de se naturaliser français. C’est à dire accepter d’intégrer la Nation de l’ancienne puissance coloniale ce qui était vu comme une abomination.
    Depuis, il y a eu un retournement de l’histoire et entre 3 et 4 millions d’algériens sont devenus français. Beaucoup d’autres algériens, restés au bled, aimeraient aussi venir en France sur les pas des Pieds Noirs et des Harkis injustement chassés d’Algérie en 1962. Mieux, ils aspirent également acquérir la nationalité française.

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