Dally Wood : « Le fantastique permet de regarder notre réalité autrement »

Dally Wood revient dans cet entretien accordé à Diasporadz sur la genèse de son roman Les Magots Vampires, né des incendies de Kabylie de 2021. L’auteur, jeune enseignant d’anglais à Tizi-Ouzou, évoque son recours au fantastique pour aborder les enjeux écologiques, ses influences puisées dans l’imaginaire algérien et la culture populaire, la création de son héroïne Cylya, ainsi que ses futurs projets littéraires entre Dark Eco-Fantasy et science-fiction.

Entretien réalisé par Guettala Djamal

Diasporadz : Votre roman naît des incendies de Kabylie de 2021. Pourquoi avoir choisi la fiction fantastique pour raconter ce traumatisme ?

Dally Wood : Les incendies de Kabylie de 2021 ont été le point de départ de Les Magots Vampires. J’ai vécu cette catastrophe comme une blessure à la fois écologique, humaine et profondément territoriale. Mais je ne voulais pas écrire un récit documentaire sur les incendies. J’avais besoin de passer par l’imaginaire pour exprimer quelque chose qui dépassait le simple fait divers.

La fiction fantastique m’a permis de transformer cette tragédie en une sorte de mythe contemporain. Elle donne également la possibilité de faire parler ce qui, dans la réalité, n’a pas de voix : les forêts, les animaux, les montagnes, la terre.

C’est ainsi qu’est née l’idée d’une nature qui ne resterait plus silencieuse face à sa destruction. Dans le roman, le vampire devient alors une métaphore de cette nature blessée qui revient réclamer ce que l’homme lui a pris.

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Diasporadz : Pourquoi avoir fait des singes magots les figures centrales de cette vengeance de la nature ?

Dally Wood : Le magot est un animal emblématique de l’Algérie et intimement lié à nos forêts. C’est une espèce qui fait partie de notre patrimoine naturel, mais dont l’habitat est de plus en plus fragilisé.

Je trouvais intéressant de partir d’un animal réel pour créer une créature fantastique. Le vampire est généralement associé à l’être humain ou à des figures humanoïdes. J’ai voulu déplacer cet imaginaire vers un animal que nous connaissons et qui, au premier regard, semble presque inoffensif.

Le magot devient ainsi le symbole d’une nature que nous avons tendance à considérer comme acquise. Sa transformation en vampire constitue un renversement : ce que nous pensions vulnérable devient une menace.

Il y a derrière cette idée une question assez simple : et si les monstres que nous redoutons étaient finalement ceux que nous avons nous-mêmes créés ?

Diasporadz : Vous présentez Les Magots Vampires comme une éco-fiction. Que signifie ce choix littéraire pour vous ?

Dally Wood : L’éco-fiction me permet d’aborder les questions environnementales sans transformer le roman en discours écologique. Je préfère que le lecteur entre d’abord dans une histoire, rencontre des personnages, découvre un univers et ressente des émotions, avant de comprendre progressivement ce qui se trouve derrière la fiction.

Dans Les Magots Vampires, les enjeux écologiques sont intégrés à l’intrigue elle-même. Les incendies, la destruction des habitats naturels et la disparition des espèces ne sont pas de simples éléments de décor : ils participent à la naissance du fantastique.

C’est ce qui m’intéresse dans la Dark Eco-Fantasy : utiliser l’imaginaire, le merveilleux et l’horreur pour parler de problèmes qui, eux, sont parfaitement réels.

Le fantastique permet finalement de regarder notre réalité avec un autre regard. Le lecteur peut venir chercher une histoire de vampires et découvrir, derrière elle, une réflexion sur notre manière d’habiter le monde.

Diasporadz : Cylya est une guerrière qui porte l’espoir du récit. Comment est née cette héroïne ?

Dally Wood : Cylya est née de mon envie de créer une héroïne qui incarne la bravoure des femmes algériennes à travers notre histoire. Elle n’est pas seulement une guerrière qui affronte des vampires : elle s’inscrit symboliquement dans une longue lignée de femmes qui ont résisté, combattu et défendu leur peuple.

Je pense notamment à Tin Hinan chez les Touaregs, à Dihya, la reine des Aurès, à Lalla Fatma N’Soumer dans le Djurdjura, ou encore à Hassiba Ben Bouali durant la guerre de Libération nationale. À travers elles, il existe une continuité : celle de femmes algériennes qui, à différentes époques, ont fait preuve d’un courage exceptionnel face à l’adversité.

Cylya est donc une héroïne de fiction, mais elle porte une mémoire bien réelle. Je voulais qu’elle soit à la fois une femme de son époque et l’héritière symbolique de toutes ces figures féminines.

Il y a également une influence cinématographique occidentale que j’assume pleinement : Buffy contre les vampires. J’ai grandi avec cette culture fantastique et j’aimais l’idée d’une jeune femme capable d’affronter des créatures surnaturelles tout en restant profondément humaine. Mais je voulais transposer cette figure dans un univers algérien, avec notre histoire, nos paysages, notre culture et notre propre imaginaire. Cylya représente finalement cette rencontre entre deux mondes : l’héritage des grandes guerrières algériennes et l’imaginaire fantastique contemporain.

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Diasporadz : Le personnage de Macovid rappelle la période du Covid-19. Quel message vouliez-vous transmettre ?

Dally Wood : Macovid est littéralement la contraction de « magot » et « Covid ». C’est le premier singe magot à être transformé en vampire dans mon histoire, après avoir mangé une chauve-souris devenue elle-même une créature vampirique à la suite des incendies de 2021. La chauve-souris constitue ici un élément essentiel du lien avec le Covid-19.

Je me suis inspiré de l’imaginaire qui s’est développé autour de l’origine de la pandémie en 2019, notamment de l’hypothèse largement médiatisée d’une transmission d’un coronavirus à l’être humain par l’intermédiaire d’une chauve-souris. Je transforme cette référence contemporaine en un élément fantastique propre à mon univers.

La chauve-souris possède également une dimension symbolique évidente : elle est depuis longtemps associée à l’imaginaire du vampire. Elle me permettait donc de créer un pont entre le traumatisme sanitaire contemporain et le mythe vampirique.

Macovid réunit ainsi plusieurs peurs : celle du virus invisible, celle des catastrophes environnementales et celle, beaucoup plus ancienne, du vampire.

À travers lui, je voulais surtout suggérer que notre rapport aux écosystèmes peut produire des conséquences que nous ne maîtrisons pas. Dans le roman, cette idée est évidemment poussée jusqu’au fantastique : une chauve-souris, un incendie, un magot et un vampire deviennent les maillons d’une même chaîne.

Diasporadz : Votre livre mélange fantasy, folklore kabyle et écologie. Quelles sont vos principales influences ?

Dally Wood : Mes influences viennent de plusieurs horizons. Il y a d’abord la Kabylie : ses montagnes, ses forêts, ses animaux, ses récits et tout un imaginaire qui fait partie de mon univers personnel. Le folklore algérien constitue une matière particulièrement riche pour créer de nouvelles histoires fantastiques.

Mais je suis également nourri par la littérature fantastique, le cinéma et la culture populaire occidentale. J’aime les œuvres capables de mélanger l’aventure, l’humour, l’horreur et une réflexion sur notre époque.

Ce qui m’intéresse surtout, c’est la rencontre entre ces différents imaginaires. Je ne cherche pas à reproduire le folklore kabyle tel quel. Je veux le faire dialoguer avec les codes contemporains de la fantasy et du cinéma fantastique.

Les Magots Vampires est né précisément de cette rencontre : un imaginaire profondément algérien raconté avec des codes que les lecteurs du monde entier peuvent reconnaître.

Diasporadz : Quel rôle les illustrations d’Achir Elicia jouent-elles dans votre univers ?

Dally Wood : Les illustrations d’Achir Elicia prolongent visuellement l’univers du roman. Elles ne sont pas simplement là pour accompagner le texte : elles donnent une existence concrète à des créatures, des personnages et des atmosphères qui étaient d’abord nés dans mon imagination.

Dans un récit fantastique, le lecteur doit accepter de croire à un monde qui n’existe pas. L’illustration offre une autre porte d’entrée dans cet univers et permet de lui donner une identité visuelle.

J’aime également le fait que le dessin ne dise pas nécessairement tout. Une illustration peut montrer une créature tout en laissant au lecteur la liberté de l’imaginer à son tour.

Le travail d’Achir Elicia participe donc à la construction d’un univers qui dépasse le seul texte. Pour moi, l’écriture et l’image sont deux langages différents, mais lorsqu’ils se rencontrent, ils peuvent enrichir considérablement l’expérience du lecteur.

Diasporadz : Après ce premier roman, quels sont vos prochains projets d’écriture ?

Dally Wood : Je travaille actuellement sur plusieurs projets littéraires et audiovisuels.

Le principal est Da Racula, qui prolonge l’univers des Magots Vampires dans une direction plus ambitieuse, entre Dark Eco-Fantasy et science-fiction, avec pour thème central la pollution des mers et des océans. L’histoire se déroule aux États-Unis, à Saint Augustine, en Floride, l’une des plus anciennes villes des États-Unis, dont le nom fait écho à saint Augustin d’Hippone, né en Algérie.

Le roman imagine une fusion fantastique entre deux lieux mystérieux : le Triangle des Bermudes, dans l’Atlantique, et Sefar, dans le Sahara algérien, surnommée les « Bermudes du désert ». À travers cette connexion, je crée un univers où se rencontrent écologie, mythologie marine et imaginaires algérien et américain.

Je développe également The Triangle of the Immortals, un roman de fantasy destiné au public young adult. À travers ces projets, je souhaite continuer à construire des univers capables de circuler entre plusieurs formes de narration : littérature, cinéma, illustration et autres supports.

Mon ambition est de développer une véritable identité d’auteur autour de mondes fantastiques qui prennent toujours leur source dans des préoccupations très humaines et très contemporaines.

Diasporadz : À travers ce récit fantastique, quel regard souhaitez-vous porter sur la relation entre l’homme et la nature ?

Dally Wood : Je pense que l’un des grands problèmes de notre époque vient du fait que nous avons progressivement considéré la nature comme quelque chose d’extérieur à nous : un décor, une ressource ou un territoire à exploiter. Alors qu’en réalité, nous en faisons partie. Avec Les Magots Vampires, je ne voulais pas faire de la nature une ennemie de l’humanité. Je voulais plutôt imaginer les conséquences d’un déséquilibre que nous avons nous-mêmes provoqué.

C’est pourquoi le fantastique prend ici tout son sens. Les vampires n’existent pas, mais les incendies, la destruction des habitats naturels, la disparition des espèces et la pollution, eux, existent bel et bien.

La question qui traverse le roman pourrait finalement être celle-ci : que se passerait-il si la nature cessait de nous pardonner ?

Mais je ne voulais pas écrire un récit uniquement pessimiste. Derrière la vengeance, il existe aussi la possibilité d’une réconciliation. L’être humain possède encore la capacité de changer son rapport au vivant.

Au fond, Les Magots Vampires parle moins de la vengeance de la nature que de notre responsabilité envers elle. Et peut-être que le véritable monstre n’est pas celui qui sort de la forêt : c’est celui que nous devenons lorsque nous oublions que cette forêt est aussi notre maison.

Entretien réalisé par Guettala Djamal 

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