Dans La Singer qui traversa les mers et autres brèves d’Algérie, Jacqueline Brenot raconte une histoire familiale entre l’Algérie et la France à partir d’un objet ordinaire : une machine à coudre.
Vingt ans oubliée dans une remise du Luberon, puis exposée dans le quartier des Canuts à Lyon, la Singer de Julienne a suivi les déplacements d’une famille et les années qui éloignent les vivants de leurs souvenirs. Autour d’elle, l’autrice restitue un monde marqué par la guerre, l’attente et l’exil.
Ce qui m’a d’abord saisi, c’est cette façon de faire remonter toute une vie à partir d’une chose que l’on aurait pu croire sans histoire.
Julienne, une femme dans la tourmente
Originaire de Tahir, dans l’actuelle wilaya de Jijel, Julienne a vécu à Constantine. Sa correspondance lui a valu le surnom de « Madame de Sévigné ». Les lettres occupent une place centrale : elles maintiennent le lien, transmettent les nouvelles, donnent une présence aux absents.
Quand les distances s’allongent, écrire devient une manière de continuer à vivre ensemble. La guerre brise cet équilibre. Clément, son mari, a été gazé à Verdun et en garde des séquelles respiratoires. Leur fils reste prisonnier en Allemagne pendant quatre ans. Un corps durablement atteint, un fils retenu loin des siens, des proches condamnés à attendre : l’emprise du conflit sur une famille se mesure là, dans ces absences et ces inquiétudes quotidiennes.
La mémoire de Julienne permet de déplacer le regard. Derrière les grandes dates, il y a des femmes qui maintiennent la maison, entretiennent les liens et affrontent les conséquences d’une guerre qu’elles ne maîtrisent pas. Jacqueline Brenot s’attache à cette dimension humaine, loin des seuls champs de bataille.
La mer et le café
D’autres objets élargissent le tableau. La canne à pêche du père — originaire de Lorraine et établi en Algérie — inscrit son existence dans le paysage du littoral. Mais la guerre impose ses restrictions aux populations côtières. Même les habitudes les plus ordinaires se trouvent soumises aux contraintes du moment.
Le café du matin raconte une autre forme de privation. La cafetière en fer-blanc et le moulin Peugeot de 1905 rappellent un rituel : vers cinq heures, la journée commence par la préparation du café. Quand celui-ci vient à manquer, la chicorée prend le relais. La guerre s’invite jusque dans le goût d’une boisson familière.
Ces scènes montrent comment un conflit se répercute bien au-delà du front. La canne à pêche et les ustensiles du café donnent du relief au monde de Julienne. Ils dialoguent avec la Singer sans la concurrencer : autour d’elle se rassemble le destin d’une femme, tandis que les autres souvenirs en précisent la matière et les contraintes.
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Née à Alger, professeure de littérature et formée à la philosophie, Jacqueline Brenot a également appartenu au groupe lettriste d’Isidore Isou et exercé une activité de chroniqueuse littéraire. Dans ce livre, elle privilégie les récits brefs et les détails concrets pour faire remonter une histoire familiale que le temps aurait pu disperser.
L’exil n’est pas seulement quitter un territoire. C’est aussi composer avec ce que l’on emporte, ce que l’on abandonne et ce que l’on tente de transmettre. Après avoir accompagné Julienne, la Singer a connu l’oubli avant de retrouver une place à Lyon. Son histoire ne s’efface pas avec le changement de lieu ; elle s’enrichit d’une nouvelle étape.
Ce qui me touche dans ce livre, c’est précisément cette façon de faire remonter un monde à partir d’objets et de gestes que l’on aurait pu croire anodins. La nostalgie naît moins d’un passé idéalisé que de la conscience de ce qui disparaît : les gestes d’une femme, les habitudes d’une maison, les nouvelles attendues, les paysages quittés. Rien de spectaculaire, mais une somme de vies dont les traces méritent d’être recueillies.
Une fois le livre refermé, la vieille machine ne paraît plus tout à fait silencieuse. Notons que La Singer qui traversa les mers et autres brèves d’Algérie de Jacqueline Brenot sera disponible au SILA 2026.
Djamal Guettala
Jacqueline Brenot, La Singer qui traversa les mers et autres brèves d’Algérie, Editions El Amir

