Medjahed Hamid : « Slimane Azem, c’était l’affaire du siècle » 

Medjahed Hamid revient dans cet entretien à DiasporaDZ sur plus d’un demi-siècle de création au service de la chanson kabyle et évoque l’injustice dont a été victime Slimane Azem. De sa découverte fondatrice de Chérif Kheddam à sa collaboration avortée avec Matoub Lounès, en passant par ses collaborations avec Nouara et son engagement auprès des jeunes artistes, il livre un témoignage rare sur les coulisses d’un patrimoine musical qu’il n’a jamais cessé de défendre.

Entretien réalisé par Brahim Saci

Diasporadz : À vingt ans, vous avez décidé d’apprendre le kabyle pour chanter dans la langue de vos ancêtres. Qu’est‑ce qui a déclenché cette décision, et comment avez‑vous vécu ce passage vers une langue qui allait devenir votre outil artistique principal ? 

Medjahed Hamid : C’est à partir d’une chanson du regretté Chérif Kheddam, “Ɛach n Zman”, que j’avais découvert, à ma grande surprise, qu’il existait un chanteur kabyle capable de composer de grandes musiques avec une véritable harmonie. Je ne comprenais pas le texte, étant né à la Casbah d’Alger… Mes parents s’exprimaient entre eux en kabyle, mais jamais avec leurs enfants. J’avais alors acheté tout ce que je pouvais trouver sur le marché local, ses 45 tours, pour mieux entrer dans son univers. Ensuite, je me suis intéressé à la Chaîne II afin de mieux le connaître, lui et tant d’autres. Comme il produisait “Les chanteurs de demain – Icennayen uzeka”, je n’avais pas envie de m’inscrire à son émission, car il n’y avait pas d’orchestre.

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En juin 1969, j’ai finalement décidé de passer dans l’émission “Le Music‑Hall si Radio” de Kamal Hamadi, qui, à cette date, était animée par les regrettés M’henni Amroun et Acherouf Idir. Ce jour‑là, j’ai fait connaissance avec les regrettés Mouloud Habib et d’autres encore. L’orchestre était dirigé par le regretté Aliane Touhami.

J’avais très mal vécu mes débuts, car je m’exprimais très mal en kabyle. Certains, comme par exemple Chérif Kheddam que j’admirais beaucoup, semblaient ne pas s’intéresser à moi, ce que j’avais remarqué dès le début. À partir de décembre 1969, j’ai commencé à enregistrer mes chansons avec divers orchestres de la radio. Plus tard, j’ai décidé de composer pour Nouara. Les choses ont changé dès que Chérif Kheddam a écouté ma chanson Loujavik. À ma grande satisfaction, nous avons commencé à nous connaître. C’était pour moi un grand défi que je tenais à relever. La suite, vous la connaissez… 

Diasporadz :  Comment la découverte de Chérif Kheddam a‑t‑elle transformé votre rapport à la musique et à la poésie ? Que représente‑t‑il aujourd’hui dans votre parcours ? 

Medjahed Hamid : La découverte de Chérif Kheddam a été pour moi un déclic déterminant. C’était pour moi, d’une part, la révélation d’un Kabyle qui composait une musique véritablement universelle, et, d’autre part, l’éveil de ma conscience à l’idée qu’il fallait m’intéresser à tout ce qui se faisait en matière de chanson kabyle. C’est ainsi que je m’étais mis à acheter les 45 tours de divers chanteurs et chanteuses : Slimane Azem, Abdelkader Fethi, Nouara, Djida, Cherifa, Djamel Allam, Lla Yamina, Ourida, Karim Tahar et bien d’autres.

En écoutant les différentes chansons de Chérif Kheddam, hormis “Ɛach n Zman”, je constatais qu’il composait en s’inspirant de la musique orientale. Cela m’obligeait à m’intéresser aux divers modes orientaux. À partir de là, Chérif Kheddam est devenu pour moi la voie à suivre, inexorablement. Il restera le plus grand compositeur de tous les temps. Je n’exagère pas en le disant : ses compositions étaient en avance sur leur époque. D’ailleurs, comment se fait‑il qu’il ait choisi d’apprendre le solfège plutôt que de suivre des cours de langue française ? Ses œuvres sont intemporelles, et, à ce jour, il n’est pas reconnu à sa juste valeur, ni en Algérie ni ailleurs.

Diasporadz :  Quels souvenirs gardez‑vous de vos premiers enregistrements à la Chaîne II en 1969, et de votre collaboration avec les grands chefs d’orchestre de l’époque ?

Medjahed Hamid : De décembre 1969 à fin 1973, j’étais à l’écoute des musiques orientales, de Riad Sombati à Baligh Hamdi. Ce dernier avait, à sa manière, modernisé la chanson orientale en intégrant de nouveaux instruments dans l’orchestre. J’avais donc, moi aussi, composé des chansons telles que Helkagh ntarregh, Hader Imanim, Lemhibaw Tamezwarut, Avehri, avec les divers chefs d’orchestre de la radio : Mahmoud Aziz, Maati Bachir, Aliane Touhami, Teysir Allah (d’origine syrienne), Abdellah Kerriou.

Un jour, Aliane Touhami me fit une remarque en me disant : « Medjahed, quand tu composes une nouvelle chanson, essaie de penser aux orchestres avec lesquels tu vas enregistrer, et non à ceux d’Orient ! » Il n’avait pas tout à fait tort. 

Puis, à partir de 1974, je suis passé aux styles de l’époque en allant au studio Mahboub Bati, situé rue Ahmed Zabana, ex‑rue Hoche, où j’avais enregistré en une heure cinq chansons : Ay Ull, El Mut, Ay Yidh, (Ay Izriw, Afus Defgus) — pour ces deux dernières, musiques de Cheikh Nordine, arrangements de ma part.

Il faut noter que la chanson D‑Kem, enregistrée en 1971, fut un succès auquel je ne m’attendais pas. J’ai eu la grande chance de fréquenter la plupart des chanteuses et chanteurs, des musiciens et des chefs d’orchestre, qu’ils soient kabylophones ou arabophones, avec qui j’étais très proche. Il m’est impossible de toutes et tous les citer.

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Diasporadz :  Vous avez composé pour de nombreux artistes kabyles. Comment abordez‑vous la composition lorsqu’elle est destinée à une autre voix que la vôtre ?

Medjahed Hamid : Mes compositions destinées à d’autres se font selon le style de l’interprète, sauf celles de Nouara. Pour elle, je dois composer en fonction de sa voix, mais surtout — je l’avoue — tenter à tout prix de lui écrire comme le faisait Chérif Kheddam. Ce dernier lui offrait un habillage musical sur mesure. Ils étaient très proches, professionnellement parlant, puisqu’ils étaient tous deux salariés de la radio. Comme je l’avais déjà dit, il me fallait lui prouver que je pouvais faire la même chose, histoire d’être reconnu. C’était un défi que je tenais à relever, et mon pari fut réussi puisque nous étions devenus inséparables. Il m’invitait souvent chez lui pour me faire jouer ses meilleures chansons, une manière pour lui de me faire découvrir ses compositions interprétées autrement.

Je profite de l’occasion qui m’est offerte pour remercier sincèrement tous ceux qui ne croyaient pas en moi : c’est grâce à eux que mon objectif a été atteint.

Diasporadz :  Vous avez longtemps refusé d’éditer vos chansons. Pourquoi cette réserve, et comment percevez-vous aujourd’hui la place de l’artiste dans le monde de l’édition et de la diffusion ?

Medjahed Hamid : En ce qui concerne l’édition de mes trois volumes CD, c’est toute une histoire. Depuis mes débuts, je n’ai jamais pensé éditer mes chansons : ce n’était absolument pas dans mes projets. D’ailleurs, j’avais un principe inébranlable. Dans ce domaine, il existe des règles qu’il faut respecter, et que je me devais de faire respecter. À ce jour, je suis quelqu’un qui ne rôde ni dans les salles de spectacles lorsque je ne suis pas programmé, ni dans les radios, les télévisions, la presse écrite, et encore moins chez les éditeurs. Je n’ai jamais demandé : je considère que l’artiste ne demande pas, il est sollicité.

J’ai été piraté alors que mes chansons n’étaient même pas commercialisées. C’est grâce à ces pirates que j’ai fini par éditer mes trois volumes en 2007. Le monde de l’édition est mon dernier souci. Beaucoup de chanteurs étaient eux-mêmes éditeurs. Je ne suis pas un commerçant de la chanson : j’aime la musique, et elle n’a jamais été mon gagne-pain, si j’ose dire. J’ai toujours été un fervent de l’Art pour l’Art. Chacun a sa manière de faire. Je fais ce que j’aime, et j’aime ce que je fais.

Diasporadz : Matoub vous avait demandé deux compositions pour un album qui n’a jamais vu le jour. Comment avez-vous vécu cette demande, puis l’impossibilité de la concrétiser ?

Medjahed Hamid : C’était une occasion inespérée pour moi de lui faire écouter ma chanson Anida Tellidh, que j’avais composée pour moi-même et qui, tant elle lui convenait, m’avait valu de sa part plusieurs demandes de modifications. Il m’en expliqua les raisons, que je ne peux hélas pas détailler.

C’était aussi pour moi une occasion sincère, car j’avais toujours pensé lui proposer deux musiques sans texte qui lui correspondaient parfaitement. Non seulement il était d’accord, mais il m’avait ajouté que, si j’en avais d’autres, il était preneur. Il avait même cité Nouara, en faisant allusion aux chansons que je lui avais composées. Une année plus tard, la chanson était terminée, et les deux autres musiques également. Un seul regret me hante encore aujourd’hui : j’avais trop tardé. C’est mon tempérament, car j’aime la perfection.

Un jour, c’était un jeudi, lors de l’enregistrement de mon émission Icennayen n Uzeka à la rue Hoche, Ahmed-Zabana aujourd’hui, j’avais reçu quatre chanteurs amateurs. Par pur hasard, chacun d’eux avait interprété deux chansons de Lounès Matoub. L’enregistrement terminé, à la sortie, les agents de sécurité de la radio m’annoncèrent la terrible nouvelle : l’assassinat de Lounès Matoub. Aussitôt, j’avais appelé Nouara. Elle était déjà au courant et me parlait en sanglotant. Je lui avais proposé de l’emmener le lendemain, vendredi, à Taourirt Moussa. Elle ne pouvait pas venir, tant elle était effondrée. Le soir même, lors du direct de mon émission, j’avais décidé de changer le programme en diffusant l’enregistrement du matin, en racontant aux auditrices et aux auditeurs ce qui s’était passé.

Votre question me rappelle une autre histoire relative à cette chanson Anida Tellid, que j’avais l’habitude de chanter dans diverses occasions — un refrain et un seul couplet. De la déception à l’hommage : un jour, Malek Kenane avait enregistré cette chanson — refrain, paroles et musique de moi, et couplets, paroles et musique de lui. Je ne pourrai jamais oublier la surprise qu’il m’avait faite. Il était accompagné de deux excellents guitaristes, Malik Kerrouche et Toufik Kerrouche. Un pur chef-d’œuvre. Il avait rendu hommage à ma personne, salué l’émission N Icennayen n Uzeka, évoqué mon épouse et enfin mon fils Chafik Med, dont l’histoire est bien connue. J’ai toujours considéré que c’était mon hommage à titre posthume… alors que je suis vivant. Tout était beau. À ce jour, lorsque je l’écoute, je ne peux m’empêcher d’avoir les larmes aux yeux, tant c’est touchant. Finalement, c’est “l’histoire d’une chanson”, une anecdote traversée de plusieurs chagrins.

Diasporadz : À travers vos émissions, vous avez accompagné et révélé de nombreux artistes. Quel regard portez-vous sur cette mission de transmission ?

Medjahed Hamid : Durant vingt-cinq ans, j’ai animé cette émission consacrée aux amateurs, Icennayen n Uzeka. Oui, comme vous le dites si bien, c’était une mission. Ma réponse sera très simple. Lors de mes débuts dans la chanson — je l’ai expliqué plus haut — je n’avais pas la chance de passer régulièrement dans les émissions de la radio, et surtout de pouvoir enregistrer des chansons de manière suivie, comme d’autres. Mon répertoire n’est pas riche en quantité : ce n’était pas du tout facile. Plusieurs années séparaient une chanson de l’autre. Par exemple Tagujilt (1981) et Chah Degnagh (1998) : dix-sept années d’écart.

Au début de l’année 1984, on me proposa d’animer l’émission des amateurs. Auparavant, j’avais produit L’art entre hier et aujourd’hui durant deux années. J’avais posé une seule condition : l’animer seul et à ma manière. Ainsi, en mars 1984, j’ai commencé l’émission. Je m’étais juré de donner à ces jeunes amateurs tout ce que je n’avais pas eu la chance d’obtenir. J’étais très rigoureux et franc. Les débuts n’ont pas été faciles, mais, au fil du temps, les auditrices et les auditeurs ont commencé à me comprendre. Cette émission était largement suivie. Après vingt-cinq années, j’ai rempli mon contrat de performance, puisque les résultats sont là.

Diasporadz : Comment avez-vous vécu la mise à l’écart de Slimane Azem à la Chaîne II, une censure jamais annoncée officiellement mais pourtant appliquée pendant plus de vingt ans ?

Medjahed Hamid : En ce qui concerne Slimane Azem, c’était l’affaire du siècle. Il a été interdit de diffusion sans aucun document officiel. Personne ne pouvait intervenir pour lui. Pour moi, à cette époque, il avait une aura que personne ne pouvait égaler, que ce soit dans ses chansons ou dans les pièces théâtrales qu’il produisait. Je suis convaincu que ce n’était pas une affaire d’ordre politique : il dérangeait. 

Lors de l’ouverture politique, après les événements du 5 octobre 1988, une certaine liberté d’expression fut permise. Il convient de rappeler que Mohamed Ali Allalou fut le premier à diffuser une chanson de Slimane Azem dans la fameuse émission Sans Pitié sur la Chaîne III. Avant lui, j’avais essuyé plusieurs déconvenues auprès d’un responsable de la Chaîne II en tentant de faire diffuser ses chansons.

Dans le cadre d’une compilation de chansons patriotiques kabyles destinée aux ambassades, j’ai inclus une chanson de Slimane Azem. Lorsque j’ai remis la bande à Lamine Bechichi, Directeur général de la Radio algérienne, il m’a répondu sans détour : « Ya si Medjahed, officiellement, Slimane Azem n’a jamais été ce que les fausses étiquettes qu’on lui a collées laissaient entendre. C’est moi qui te le confirme. Mais ne me demande pas de lui donner une carte d’ancien moudjahid en l’intégrant dans les CD destinés aux ambassades. »

Il reconnaissait que Slimane Azem avait été injustement accusé. Il confirmait que ces accusations étaient fausses. Mais il ne pouvait pas, pour des raisons institutionnelles, l’officialiser dans un coffret diplomatique. Bechichi m’a affirmé que Slimane Azem n’était pas l’homme qu’on a voulu faire croire, même si l’État ne pouvait pas le réhabiliter publiquement.

Diasporadz : Un mot sur Medjahed Mohamed et Medjahed Mouhoub.

Medjahed Hamid : Medjahed Mohamed était un excellent interprète, doté d’une très belle voix. Il est également un cousin. Medjahed Mouhoub était un excellent producteur d’émissions et écrivait aussi des pièces de théâtre à la Chaîne II. Lui aussi est un cousin.

Diasporadz : Comment percevez-vous l’évolution de la chanson kabyle contemporaine et quels conseils donneriez-vous aux jeunes artistes qui souhaitent s’inscrire dans cette tradition ?

Medjahed Hamid : Durant deux ou trois années, j’ai remarqué que beaucoup de nouveaux jeunes chanteurs et chanteuses kabyles avaient des capacités vocales appréciables. Il est tout à fait normal qu’ils réussissent de belles reprises. En revanche, la création artistique est quasiment absente, et c’est très regrettable. La chanson commerciale en est la cause, pour de nombreuses raisons très connues de tous. Inutile de rentrer dans les détails. C’est un choix que je n’ai jamais partagé, même si cela ne me dérange pas du tout… mais c’est tout de même regrettable pour la chanson kabyle.

Diasporadz : Le développement des arts peut-il contribuer à l’émancipation de la société algérienne ?

Medjahed Hamid : Oui, tout à fait, mais je suis désolé de le dire : je continue de constater qu’il y a encore beaucoup de travail pour y parvenir, malheureusement. En cette période où nous vivons, rien ne le laisse présager. Il faut enterrer la médiocrité pour que puisse fleurir la qualité.

Diasporadz : Un dernier mot, peut-être…

Medjahed Hamid : Je préfère le mot de la fin : seule la création pourra apporter du nouveau dans la chanson kabyle. Chanter n’est pas un métier, c’est un talent.

Entretien réalisé par Brahim Saci