dimanche, 23 juin 2024
DiasporadzEntretienExclusif : Philippe Fritsch à cœur ouvert à Diasporadz

Exclusif : Philippe Fritsch à cœur ouvert à Diasporadz

Si Diasporadz ouvre aujourd’hui ses colonnes à Philippe Fritsch, ce n’est pas tant pour ses travaux sociologiques de haut niveau que pour sa proximité épistémologique et humaine avec Pierre Bourdieu et en particulier son expérience humaine en Algérie en temps de guerre.

Comme Bourdieu et tant d’autres, Philippe Fritsch a effectué son service au même moment. Ce retour sur une période difficile, douloureuse, permet de mieux comprendre des situations similaires dans le monde et surtout celle qui se déroule sous nos yeux.

Bio express

Philippe Fritsch est professeur des universités à la retraite. Après avoir été chercheur à l’Institut national pour la formation des adultes (Nancy), il a enseigné la sociologie à l’université Lyon 2 et dirigé une équipe de recherche associée au CNRS (CRESAL, Saint-Étienne).

Outre ses travaux sur la formation permanente, les recherches de Philippe Fritsch ont porté sur les questions environnementales et sur la profession de vétérinaire. De « L’Education des adultes » (1971) à « Être Vétérinaire » (2011), ses travaux et publications ont également fait place à des intérêts d’ordre épistémologique et de circulation internationale des idées, à la traduction de textes de Simmel, Weber et Dirk Kaesler.

Un de ses livres parmi les plus importants est « L’Activité sociale normative Esquisses sociologiques sur la production sociale des normes ».

Entretien avec Philippe Fritsch réalisé par Tassadit Yacine (*)1

Diasporadz : Vous êtes professeur de sociologie à Lyon 2. Vous avez enseigné la sociologie de l’éducation, la formation.

Philippe Fritsch : Effectivement j’étais professeur à l’Université Lyon 2 où j’ai enseigné la sociologie. Mes premiers enseignements portaient sur l’éducation et se fondaient sur les recherches que j’avais menées.

En 1969, j’avais soutenu une thèse de Troisième cycle sous la direction de Pierre Bourdieu  et cette thèse portait sur L’éducation des adultes. Elle a été reprise sous ce titre dans une publication du Centre de sociologie européenne.

En 1979, j’ai soutenu une thèse de Doctorat d’État, sous la direction de Pierre Ansart. Il y était encore question d’éducation des adultes, mais analysée comme « processus idéologique ». Vous avez donc raison, la sociologie de l’éducation fut l’objet privilégié de mon enseignement qui, cependant, avait aussi d’autres visées : le syndicalisme et l’action syndicale, mais aussi les dispositifs de normalisation de la famille, donc la domination des classes populaires, également l’histoire de la sociologie, notamment Marx, Durkheim, Weber, Simmel et Sombart.

À partir de 1990, mon enseignement a pris un autre tour en raison de travaux de recherche commandités par le ministère de l’environnement. J’étais alors directeur d’une équipe de recherche associée au CNRS, le CRESAL à Saint-Etienne, une ville où nombre d’Algériens du village d’Abdelmalek Sayad avaient émigré.

J’ai personnellement entrepris des enquêtes sur les « centres de sauvegarde de la faune sauvage », enquêtes de terrain dans les diverses régions du territoire français. Par suite, j’ai entrepris d’abord avec des étudiants de 1ère année de sociologie, là encore sur le terrain, une enquête auprès des étudiants de l’école vétérinaire de Lyon, puis, seul, auprès des étudiants des trois autres écoles vétérinaires, enfin auprès des inspecteurs de la santé publique vétérinaires.

Pierre Bourdieu a été votre professeur à Lille. Pourriez-vous dire la place que tenait l’Algérie dans ses cours. Ses travaux sur l’Algérie ont-ils été importants pour vous ?

J’ai donné ces quelques précisions sur mon enseignement pour tenter de dire ce que je dois à Pierre Bourdieu et à sa façon d’enseigner essentiellement à partir des recherches qu’il effectuait personnellement avec celles et ceux qu’il s’associait : Sayad, Accarrdo et quelques autres en Algérie, les chercheurs du Centre de sociologie européenne ensuite et, en tout cas pour ce que j’ai connu à Lille, des étudiants.

Certes, il ne lésinait pas sur l’enseignement théorique et j’y reviendrai sans doute, mais c’était toujours nourri par la référence aux travaux empiriques auxquels il nous faisait participer. C’est ainsi que, lors des travaux pratiques, nous avons testé les questionnaires qui ont été utilisés dans l’enquête auprès des étudiants et dont les résultats se trouvent dans Les Héritiers.

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C’est ainsi également que Jean-Claude Asset, un étudiant qui est devenu professeur agrégé de philosophie, et moi, nous avons mené une enquête auprès de photographes amateurs d’un club lillois et de cinéastes amateurs d’un autre club, dont les données ont été intégrées dans Un Art moyen[1].

Bref, ce fut, pour moi, une année enthousiasmante de découvertes des sciences sociales. D’ailleurs, quand l’année suivante, il me fallut définir un sujet pour le diplôme d’études supérieures clôturant le cycle de philosophie, je fis sous la direction d’Yvon Belaval, un travail intitulé : Durkheim et Lévi-Strauss, lecteurs de Jean-Jacques Rousseau. Plus tard, je l’ai déjà dit, c’est à Bourdieu que je demandais de diriger ma thèse de troisième cycle. 

C’est donc l’année universiatire 1961-62 que j’ai suivi les cours de Pierre Bourdieu à l’université de Lille où j’étais inscrit pour la licence de philosophie. J’ai déjà raconté cela dans l’ouvrage dirigé par Gérard Mauger, Rencontres avec Pierre Bourdieu (éditions du Croquant, 2005) et je vous y renvoie.

Cependant, pour répondre à votre question, je ferai deux remarques préliminaires. D’une part, l’enseignement de Pierre Bourdieu se faisait dans le cadre de la licence de philosophie, ce qui n’était pas sans incidence sur le programme. Voici ce qu’il m’en a dit lui-même beaucoup plus tard : « Quand je suis arrivé à Lille, j’avais fait cette espèce de cours monstrueux d’histoire sociale des théories sociologiques où j’allais depuis Marx, Durkheim, Weber, Pareto – un truc monstrueux qui m’avait demandé un travail fou… » (entretien avec Pierre Bourdieu, 13 janvier 1998).

D’autre part, à cette période, plus encore que maintenant, les enseignants étaient tenus au devoir de réserve des fonctionnaires et ne pouvaient guère commenter l’actualité politique sans être pris en défaut. En cours, il ne fut donc pas question de l’indépendance de l’Algérie, qui date précisément de cette année 1962. Pourtant,  « De la guerre révolutionnaire à la révolution » est paru cette même année [2] .

En revanche, à plus d’une reprise, référence fut faite, sans que ce soit dit comme tel, aux enquêtes de terrain qu’il avait menées en Algérie. Par exemple, à propos des vêtements traditionnels et de la manière dont tel ou tel élément était plus facilement abandonné à mesure que la pression culturelle, liée à la domination européenne, se faisait forte, tandis que tel autre élément vestimentaire était maintenu ; ou encore à propos de la langue et de la sélection qu’elle opère pour distinguer les couleurs. Il me semble qu’il avait évoqué un terme kabyle (azizzan peut-être ou azegzaw) désignant à la fois le bleu, le vert et le gris. Ainsi, nombre d’exemples sur les réactions de sociétés traditionnelles confrontées à l’emprise de la « rationalité » économique lui venaient manifestement de ses recherches en Algérie.

Mais surtout, cette année-là, nous avons eu la primeure de sa description du Bal des célibataires et des recherches qu’il avait entreprises sur la société traditionnelle tant au Béarn qu’en Algérie, auxquelles il fait écho dans la préface d’un livre qui m’a personnellement beaucoup marqué, Le Sens pratique, comme m’a beaucoup marqué Esquisse d’une théorie de la pratique, précédé de trois études d’ethnologie kabyles.

Publié en 1972, l’année où je fus nommé Maître-Assistant, ce livre m’a été très précieux à plus d’un titre, notamment par la critique fine que Pierre Bourdieu y faisait du structuralisme, alors qu’au cours de son enseignement à Lille il nous avait fait découvrir Claude Lévi-Strauss.

Je me souviens d’ailleurs que, étudiants cherchant à appliquer l’enseignement reçu, nous avions essayé de faire des analyses structurales,  à la manière de « La geste d’Asdiwal » : entre autres, l’un sur une BD et moi sur un rêve. Pierre Bourdieu m’avait suggéré de la transmettre à Lacan, mais je n’en fis rien, ça me paraissait trop personnel…

Je sais que vous avez connu l’Algérie dans des circonstances particulières, celles de la guerre d’Algérie, ce qui vous lie à beaucoup de personnes, des appelés de votre génération, dont Pierre Bourdieu d’ailleurs. Est-ce que vous pouvez relater ce moment à la fois exceptionnel et dramatique de votre vie ?

Oui, je puis en parler, mais j’ajoute immédiatement que je ne suis guère représentatif des appelés qui ont vécu la guerre d’Algérie. J’ai passé moins de trois mois sur le territoire  algérien, donc je ne « bénéficie » pas de la carte d’ancien combattant en Algérie et c’est très bien ainsi car je l’aurais refusée.

Ce ne fut pour moi ni exceptionnel ni dramatique car, à dire vrai, je n’ai pour ainsi dire rien vu des horreurs de cette guerre. Tant mieux, en un sens, mais cela ne fait pas de moi un témoin intéressant.

Comme à un personnage d’un film d’Alain Resnais  – dans Hiroshimla, mon amour, il me semble, l’on peut me dire avec raison : « Tu n’as rien vu ! ». Je n’ai connu les déplacements de population, les exactions en tout genre, les « corvées de bois », les tortures, etc., qu’après coup, une fois le service militaire terminé.

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Ce dont je puis témoigner n’est souvent que dérisoire, pour ne pas dire ridicule. Cpendant ces anedotes, que j’ai peine à raconter tant leur trivialité m’insupporte, donneront peut-être quelque idée de ce qu’était le service militaire en ce temps, quels dispositifs fonctionnaient pour faire de jeunes gens, souvent à peine sortis de leurs villages, des automates à manœuvrer sans qu’ils s’interrogent trop sur ce qu’on leur faisait faire.

Né dans le deuxième semestre 1933, je faisais partie  de la « classe 54-2 » et j’ai été appelé à faire le service militaire en novembre 1954. Quoique plus âgé que moi, Pierre Bourdieu a été appelé un an plus tard, le 1er novembre 1955, car il était sursitaire. Pourtant inscrit en Psychologie à la Sorbonne, j’avais négligé de faire les démarches administratives pour obtenir le sursis et mes études universitaires furent interrompues.

Le 1er novembre 1954, le jour même de « la toussaint rouge » en Algérie  – je n’en ai eu connaissance que bien plus tard – , je fus incorporé à Soissons, puis affecté au 8ème régiment de Dragons basé en Allemagne. Autrefois ce régiment de cavalerie recrutait des garçons capables de monter et de s’occuper des chevaux.

Il n’y avait plus de chevaux, si ce n’est pour quelques officiers, mais la tradition d’un recrutement parmi les paysans bretons et les mineurs du Nord et du Pas-de-Calais s’était maintenue. Toutefois, pendant le temps des « classes », il y avait parmi eux quelques rares bacheliers et étudiants sursitaires qui prenaient leur mal en patience et attendaient de faire les EOR, comme l’on disait, c’est-à-dire l’école des officiers de réserve.

Pour comprendre la condition de jeunes de vingt ans appelés à faire le service militaire, aujourd’hui que cette institution n’existe plus, il faudrait rappeler les rites d’incorporation qu’a très bien analysés Louis Pinto dans un des premiers numéros d’Actes de la recherche en sciences sociales[3].

Les jeunes étaient soumis à un apprentissage collectif, rigoureux, physiquement éprouvant mais surtout formellement et temporellement réglé ; ils devaient se plier à des obligations diverses selon des horaires stricts dans l’espace fermé de la caserne, obéir scrupuleusement aux ordres des sous-officiers qui nous faisaient faire l’exercice : marcher au pas, bien sûr, en rang, en colonne, par deux, par trois, demi-tour à gauche ou à droite, halte, repos, garde-à-vous ! etc. Gare à celui qui n’y parvenait pas et devenait la cible des quolibets ou des sanctions.

Les punitions étaient parfois collectives, pour entretenir la pression du groupe et sa cohésion contre celui qui ne parvenait pas à faire ce qu’il fallait. Ce furent des marches de jour et de nuit, des gardes de jour et/ou de nuit, des exercices de port d’arme et de tir, des corvées de toutes sortes, en particulier de nettoyage des armes et des locaux – le « juteux de quartier » passe un gant blanc le long des vitres et gueule : « Y a d’la merde !: Recommencez ! Faut qu’ce soit nickel ! ».

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En raison du principe selon lequel « la discipline fait la force des armées », les recrues (l’emploi du féminin n’est pas fortuit) sont soumises à des ordres souvent peu rationnels, sinon stupides, l’important étant d’obtenir la soumission de ceux qui ont à apprendre à obéir sans se poser de question sur la raison des ordres et encore moins sur l’ordre des valeurs que cette soumission implique.

Après cette période des « classes », ce fut celle de « l’instruction » pour devenir les uns conducteurs de chars blindés, les autres tireurs et ce fut mon cas. J’appris donc à détruire au canon des cibles éloignées faites de carcasses de véhicules.

Puis, ce furent des grandes manœuvres interalliées sur les terrains dévastés et couverts de neige ou de boue du camp de Mûnsingen où les chenilles des chars de combat arrachaient des paquets de terre.

J’avais le tort de ne pas prendre tout ce « cirque » au sérieux et m’attirais les foudres du chef de char, un sous-officier de carrière, qui « avait fait l’Indo » : pendant les trajets, je m’ennuyais ferme dans la tourelle du char et je lisais un livre d’Henri Wallon précisément sur le jeu ; furieux, le maréchal des logis m’intimait l’ordre d’observer le ciel pour repérer d’éventuels avions… « Vous qui avez de l’instruction, ça devrait vous intéresser ! ».

En même temps nous subissions une véritable inculcation idéologique à partir de films, généralement en provenance de l’armée américaine ou de la guerre d’Indochine, et en suivant des rites (lever des couleurs, rassemblement sur la place d’armes, etc.) destinés à bâtir un système de valeurs et de normes propres à incorporer des manières d’être et de faire, à renforcer la cohésion du groupe et « l’esprit de corps ».

Surtout, nous étions coupés du monde : bien sûr les téléphones portables n’existaient pas encore et nous ne disposions d’aucune information, les journaux étaient interdits, la radio également.

Certes, on avait entendu parler des « événements d’Agérie », selon l’euphémisme officiuel, mais c’était lointain. En avril 1956 je fus, comme tous les appelés de ma classe d’âge, « libéré des obligations militaires » mais immédiatement « maintenu sous les drapeaux ».

Vous pouvez imaginer le coup de massue que ce fut pour nous qui étions rattrapés par une histoire dont jusqu’alors nous ignorions tout. Puis ce furent les départs vers l’Algérie, par petits paquets. Mon tour vînt en juillet 1956.

Dix jours auparavant, je fus nommé brigadier, je n’ai jamais su pourquoi. Partis des environs de Trêves en Allemagne, nous étions quatre munis d’un ordre de mission qui nous envoyait vers le camp Sainte Marthe à Marseille pour  traverser la Méditerranée, débarquer à Oran, prendre le train pour Alger et de là vers l’Est  – j’avoue ne plus me souvenir du nom du bled où nous sommes arrivés avec notre paquetage et notre fusil sans munition.

Par contre, je me souviens que nous nous sommes fait « mettre en joue » par d’autres militaires qui nous ont emmenés au poste de garde comme si nous étions des déserteurs. En fait, il nous était reproché de nous conduire comme des touristes : « Ici, c’est la guerre ! ».  Ce devait être aux alentours de Bouira, non loin des gorges de Palestro où en avril, il me semble, des militaires français étaient tombés dans une embuscade et avaient été massacrés.

Très vite nous avons quitté la ferme viticole qui servait de cantonnement et sommes partis « en opération ». Beaucoup d’entre nous n’attendaient que cela d’ailleurs, surtout parce qu’ils s’ennuyaient, certains pour fouiller les mechtas et faire main basse sur ce qui leur paraissait exotique.

Je ne comprenais guère cette attitude chez des jeunes de mon âge,. En outre, ils étaient originaires des environs de Nice et leur patois m’était étranger. Aussi  je lisais La genèse du nombre chez l’enfant, le seul livre que j’avais pu emporter : Piaget enseignait alors à la Sorbone.

Quelques anecdotes diront peut-être comment j’ai vécu cette période. La première, la plus ordinaire : nous roulions en camions et avions pour mission de ré-ouvrir une route qui avait été coupée en de nombreux endroits par des combattants du FLN : descendre rapidement pour gagner le couvert des arbres ou arbustes, mettre les fusils mitrailleurs en batterie, protéger les sapeurs qui vite fait recouvraient les tranchées de cailloux et de terre, remonter dans les camions, progresser, et recommencer quelques centaines de mètres plus loin et ainsi de suite. Fort heureusement, pas d’arttaque.

Autre opération, cette fois nous marchons à pied dans les monts du Djudjura avec des ânes et des mulets, sans doute réquisitionnés pour porter le matériel, difficilement d’ailleurs car nous n’étions pas très experts pour équilibrer les charges sur les bâts.

Au loin, la forêt brûlait. Nous ne savions pourquoi, mais depuis je me suis laissé dire que du napalm avait été utilisé pendant la guerre d’Algérie, pour déloger « les rebelles ». Le capitaine qui nous avait fourvoyés et qui s’énervait braque son pistolet sur un gardien de chêvres qui, apeuré et n’entendant pas le français, tentait de s’enfuir.

Heureusement, l’un d’entre nous fait comprendre au gamin qu’il suffisait de nous dire où nous étions. Cependant, arrivé au dessus du village, l’officier nous a fait mettre les fusils mitrailleurs en batterie pour tirer s’il en donnait l’ordre. Heureusement encore, tout est resté calme et nous nous sommes retirés.

Mais, en quittant le village, au lieu d’emprunter le chemin, cet officier nous a fait traverser les jardins : cette malveillance délibérée, comme ce qui avait précédé, m’était insupportable mais semblait laisser indifférents les autres…  Plus inquiétante ou plus drôle, c’est selon : une nuit, au cours d’une de ces opération où nous avions plus d’une fois entendu des coups de fusil, j’étais de garde.

Tout à coup le ciel s’est embrasé car des fusées éclairantes éclataient au-dessus du campement. Cible parfaite, je me précipitais vers les arbres pour m’y mettre à l’abri, comme dans les films… Erreur militaire ou attaque ? Je n’en sus rien. Une autre nuit, un des soldats qui montait la garde a entendu du bruit, fait les sommations d’usage et tiré. Au matin, nous avons découvert el cadavre d’une cigogne…

Ces souvenirs n’ont rien de glorieux ni de vertueux, mais peuvent dire le dérisoire de certaines situations, l’engrenage possible d’autres, la routine de beaucoup d’autres, dans ce qui, pour moi, pendant ce court laps de temps, a ressemblé à la guerre sans l’être vraiment.

Je me demande souvent comment j’aurais réagi, ce que je serais devenu, si cela avait duré davantage ? Quelques années plus tard, un étudiant algérien m’a demandé pourquoi je n’avais pas déserté. Je ne sais plus ce que je lui ai répondu exactement, mais, sur place dans les situations que j’ai connues, je ne me posais pas la question : j’avais été embarqué, sans avoir pu le prévoir, dans une sale affaire.

En outre, pour celui qui était repris, la désertion entraînait d’être traduit devant un tribunal militaire, sans doute en l’occurrence devant un Conseil de guerre et condamné au moins à quelques années de prison.

Plus sournoisement, les appelés fichés comme opposants à la guerre d’Algérie étaient envoyés pour des missions impossibles entre deux feux et finissaient sous les balles des uns ou des autres adversaires, comme l’a bien décrit un de mes amis, aujourd’hui décédé, qui l’a raconté dans un de ses romans intitulé La Méditerranée traversait la France[4]. Ce livre, c’est en quelque sorte pour tenir le coup que Georges Valéro avait commencé à l’écrire pendant son service militaire en Algérie.

En ce qui me concerne, un accident est venu, je dirais heureusement, mettre fin à ces quelques semaines et m’a épargné les « cas de conscience » qui n’auraient pas manqué de se poser assez vite : la veille du 15 août, après une chute de plusieurs mètres, j’ai été dirigé vers l’hôpital Maillot d’Alger, puis rapatrié sanitaire vers Marseille, Paris et enfin Lille. Un congé de convalescence m’a alors permis de me présenter aux examens du certificat de psychologie générale à la Sorbonne.

Je ne retournais pas en Algérie et je fus affecté dans un régiment de cuirassiers à Noyon où j’ai passé les derniers mois de « maintien sous les drapeaux » avant d’être enfin libéré en mai 1957 (les appelés de ma classe d’âge ont fait 30 mois de service militaire).

Soixante ans après, comment peut-on analyser ce moment dans une vie ? Quelles étaient les obligations des appelés ? Bourdieu, attaché au Gouvernement général, quelle possibilité avait-il de décider ou de ne pas décider d’exécuter telle tâche d’écriture ou telle autre tâche ?

En résumé, cette partie de ma vie fut plutôt en trompe l’œil ou, disons, déphasée : je n’étais ni informé ni politisé. Trop jeune et trop tôt en dehors de la France, je n’avais pas connaissance de ce qui se passait en dehors de la caserne et des livres que je lisais.

Mais surtout, et c’était le cas de l’ensemble des appelés, le service militaire nous emprisonnait dans une institution totale dont on ne pouvait s’échapper et qui ne laissait pas la possibilité de décider d’exécuter ou non les tâches imposées, quelles qu’elles soient et quel que soit l’endroit où l’on se trouvait.

Vous évoquiez Pierre Bourdieu qui en 1956 avait été muté au Service de documentation et d’information du Gouvernement général. Pas plus que tout autre soldat de deuxième classe et tout autre caporal ou brigadier  – pour le même grade, le nom différait selon qu’il s’agissait de l’infanterie ou de la cavalerie -, il n’avait la possibilité de se soustraire aux ordres reçus ni de refuser les tâches d’écriture qu’il avait à exécuter, quel qu’en soit le contenu. Il n’avait pas davantage la possibilité de les détourner en fonction de sa propre réflexion politique.

« La grande muette », comme l’on dit, avait et a toujours les moyens de faire taire les voix dissidentes, surtout en situation de guerre. C’est déjà une sorte de prouesse que Bourdieu soit parvenu à utiliser la documentation de ce service pour mener ses propres recherches qui lui ont permis d’écrire le QSJ, Sociologie de l’Algérie.

Vous avez dirigé plusieurs thèses dont certaines consacrées aux migrations.  Pourriez-vous préciser sous quels prismes l’émigration et l’immigration algérienne était traitée ?

Je ferai volontiers référence à une thèse en particulier, celle d’Abdelhafid Hammouche  – excellente au demeurant[5]-, qui me permettra de répondre à votre question. Il s’agissait d’une étude tout à fait conséquente puisqu’elle a porté sur un ensemble de plus de mille mariages dans la ville de Saint-Étienne, et sur une enquête qualitative dans un quartier de cette ville industrielle où, entre 1960 et 1982, se sont installées des familles algériennes.

La période correspond à ce que Sayad appelait « le troisième âge de l’émigration », c’est-à-dire les années où le mouvement migratoire des familles s’est accentué au point de rendre possible, c’est encore Sayad qui l’observait, « un véritable marché matrimonial » au sein de la communauté algérienne immigrée.

Étudier le mariage des migrants et de leurs enfants, c’était non pas viser une institution mais interroger des pratiques qu’il importait de comprendre en tant que pratiques, c’est-à-dire insérées dans un système de relations pratiques, au sens où Pierre Bourdieu l’entendait.

Étudier le mariage et les stratégies matrimoniales des familles dans cette communauté d’immigrés, c’était aussi tenter de comprendre une histoire sociale dans sa dynamique, celle des transformations qui s’y sont produites tout en la faisant.

Comme vous le voyez, la double référence à Sayad et à Bourdieu a constitué, pour reprendre votre terme,  le prisme à travers lequel l’émigration et l’immigration algérienne a été traitée.

Une remarque incidente pour préciser qu’en ce qui me concerne, la situation des « jeunes des banlieues », beaucoup d’origine algérienne mais pas seulement, a fait question. L’été 1981, l’Est lyonnais a connu des mouvements de révolte urbaine d’autant plus politiquement préoccupants que la Gauche venait tout juste d’être au pouvoir.

À l’université, certains des étudiants en sociologie provenaient de ces quartiers. Au mois de septembre, à l’initiative d’Isaac Joseph, alors Maître de conférence à l’université Lyon 2, nous fûmes quelques enseignants, chercheurs et étudiants, à nous réunir pour créer une association dite de recherche, d’intervention et d’études sociologiques et ethnologiques (ARIESE) qui, conformément à son titre, a participé initialement au dispositif bientôt mis en place à la fois pour comprendre la situation et pour y intervenir tant par des études que par l’installation de cellules d’accueil, d’information, d’orientation et de formation des jeunes de ces quartiers, qui pour beaucoup étaient de familles émigrées d’Algérie, immigrées dans les banlieues populaires de Lyon.

Vous avez participé à l’hommage à Sayad et vous l’avez rencontré à plusieurs reprises. Pouvez-vous en dire quelques mots ?

Ce qui précède dit déjà l’importance de Sayad dont j’ai lu assez tôt l’ouvrage qu’il a écrit avec Pierre Bourdieu, Le Déracinement et dont les articles publiés dans Actes de la recherche en sciences sociales permettaient de comprendre les réactions des jeunes de familles immigrées à leur situation doublement conflictuelle. Je l’ai rencontré plus tard, notamment en l’invitant à Lyon et à Saint-Étienne où, je l’appris ainsi, avaient émigré de nombreux algériens de son village.

Outre sa gentillesse, j’ai été sensible au regard aigu qu’il portait non seulement sur l’émigration-immigration, comme le recto-verso d’une même feuille de papier, disait-il,  mais aussi sur les conflits qui ont secoué l’Algérie après l’indépendance.

Je me souviens encore de sa retenue dans l’évaluation de ce qui se passait en Algérie dans les années 1990, celle, il me semble, de quelqu’un qui suspendait son jugement sur un pays qu’il avait dû quitter.

La double absence est un livre que j’ai trouvé poignant en même temps qu’il est d’une fécondité sociologique remarquable. Les textes qui y sont rassemblés témoignent à la fois de la justesse des analyses et de la profonde humanité de Sayad.


[1] Bourdieu P., Boltanski, Castel R. et Chamboredon J.-C., 1965, Un art moyen, essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, Ed. De Minuit, 360 p. (coll. « Le sens commun »).

[2] Bourdieu P., « De la guerre révolutionnaire à la révolution » in François Perroux (ed.), Algérie de demain, PUF, 1962, p. 5-13., repris dans Interventions (1961-2000) Science sociale et action politique, textes édités et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, p. 29-36, repris dans Bourdieu P. 2008, Esquisses algériennes, textes édités et présentés par Tassadit Yacine, Seuil (coll. Liber), p. 115-124.

[3] Pinto L., 1975, L’armée, le contingent et les classes sociales, Actes de la recherche en scciences sociales, n° 3, p. 18-40.

[4] Valéro G., 1980, La Méditerranée traversait la France, Grenoble, PUG. Ce titre est une phrase de Miterrand, mise à l’imparfait.

[5] Hammouche A., 1994,  Mariage et immigration, la famille algérienne en France, PUL, 185 p.

  1. (*) Tassadit Yacine est directrice d’études à l’EHESS, membre du Laboratoire d’anthropologie sociale (LAS) ↩︎
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