Avec P’tit Bougnoule, Dib Yamin revient sur son enfance marquée par le racisme, l’exil de ses parents et l’histoire d’une famille de neuf enfants. À travers un récit où se mêlent blessures, humour et tendresse, l’auteur évoque la transmission de la mémoire familiale, son rapport à l’Algérie et la dignité de ceux dont les histoires restent trop souvent dans l’ombre. Dans cet entretien accordé à Diasporadz, Dib Yamin évoque les mots qui blessent, les souvenirs qui construisent une identité et la nécessité de préserver l’histoire de ses parents.
Entretien réalisé par Guettala Djamal
Diasporadz : Pourquoi avoir choisi une insulte raciste comme titre de votre livre P’tit Bougnoule ?
Dib Yamin : Le mot « P’tit Bougnoule », je ne l’ai pas choisi au départ. On me l’a lancé enfant. Il m’a blessé avant même que je comprenne tout ce qu’il contenait. Des années plus tard, j’ai voulu le reprendre, le regarder en face et en faire autre chose. Pas un étendard. Pas une provocation. Une mémoire. Une manière de reprendre possession d’un mot qu’on m’avait imposé.
Diasporadz : Vous écrivez pour que la vie de vos parents ne s’efface pas. Quand l’avez-vous compris ?
Dib Yamin : Très tard. Sans doute quand j’ai compris que mes parents disparaîtraient un jour et qu’avec eux partirait une partie de cette histoire. Ils ont peu raconté. Ils ont surtout vécu, travaillé, tenu. Je ne voulais pas que la vie de mes parents s’efface avec eux. Ce livre est né aussi de cette peur-là : perdre leur mémoire avant d’avoir su la transmettre.
Diasporadz : Vos parents ont élevé neuf enfants après l’exil. Quel héritage vous ont-ils transmis ?
Dib Yamin : La dignité. Le travail. Le fait de tenir debout, même quand personne ne vous regarde. Ma mère ne savait ni lire ni écrire, mais elle m’a appris à dire. Mon père parlait peu, mais il tenait. Ils ne nous ont pas transmis de grands discours. Ils nous ont transmis une manière d’être au monde.
Diasporadz : Dans « La sieste à l’algérienne », vous évoquez un sentiment d’appartenance. Que représente l’Algérie pour vous ?
Dib Yamin : L’Algérie est un pays que je n’ai pas quitté, puisque je n’y suis pas né, mais qui a toujours vécu dans la maison. Dans la langue de mes parents, les plats, les silences, les gestes, les souvenirs. Pendant longtemps, c’était un pays transmis. Aujourd’hui, c’est aussi un pays retrouvé. Je crois qu’on peut appartenir profondément à une terre sans y être né.
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Dib Yamin : En cessant d’écrire avec la voix de l’adulte qui sait tout. J’ai essayé de retrouver ce que l’enfant voyait, comprenait, inventait, et surtout ce qu’il ne comprenait pas.
Diasporadz : Pourquoi avoir mêlé les blessures du racisme à l’humour et à la tendresse ?
Dib Yamin : Parce que mon enfance n’a pas été seulement une blessure. Il y avait du bruit, des frères et sœurs, des repas, des maladresses, du rire, du théâtre, de l’amour. Je ne voulais pas faire de mon histoire un dossier d’accusation. L’humour et la tendresse disent aussi la vérité.
Diasporadz : Après vingt-cinq ans de carrière artistique, pourquoi avoir choisi l’écriture pour raconter votre histoire ?
Dib Yamin : Certains livres s’écrivent avec un stylo. Moi, j’ai écrit celui-ci avec du temps. Il m’en a fallu pour démêler leur histoire, mon histoire, notre histoire. Le théâtre m’avait appris à dire les mots des autres. Avec ce livre, il était temps d’écrire les miens.
Diasporadz : Quel souvenir ou quelle réflexion souhaitez-vous laisser au lecteur après la lecture de P’tit Bougnoule ?
Dib Yamin : Sur la couverture, il y a une insulte. À l’intérieur, il y a ma famille. J’aimerais que le lecteur referme ce livre en pensant à tous ces gens qui ont passé leur vie à se faire petits, à raser les murs, sans jamais perdre leur dignité. Parce que c’est dans la dignité des gens ordinaires que se cache le beau.
Entretien réalisé par Guettala Djamal
Yamin Dib, P’tit Bougnoule, édition brochée, 144 pages, paru le 14 juillet 2025.

