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Amal Khalil, le sud Liban et la guerre contre les témoins

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Amal Khalil est la neuvième journaliste tuée par l’armée israélienne au Liban depuis le début de l’année 2026. Photo site Al-Akhbar

Didier Aubourg revient dans cette chronique sur le parcours d’Amal Khalil, la neuvième journaliste tuée par l’armée israélienne au Liban depuis le début de l’année 2026. Ses vidéos et ses articles continueront de circuler et les arbres qu’elle a plantés à Baysariyyeh de pousser.

Les arbres de Baysariyyeh

Il y a dans une cour du sud du Liban un citronnier, un oranger, un pommier, un avocatier. Ils ont été plantés par une femme et son père, dans un village qui s’appelle Baysariyyeh, dans le caza de Saïda. La femme s’appelait Amal Khalil. Elle est morte le 22 avril 2026, ensevelie sous les décombres d’une maison du village d’al-Tiri, à une quarantaine de kilomètres plus au sud, tout près de la frontière avec Israël.

Quand elle n’écrivait pas, elle plantait. Elle s’occupait des chats errants qui venaient dans la cour. En mai 2025, quelques mois après la fin de la guerre précédente, une photographe de passage a posé les yeux dans ce jardin et y a vu, aussi, ceci : un tube métallique dressé contre un mur, une caisse en bois reconvertie en jardinière. Le tube avait servi au transport d’obus. La caisse avait contenu trois cent quatre-vingts munitions de 5,56 millimètres. Des habitants revenus dans leurs villages lui avaient offert ces objets, ramassés dans les décombres. Elle les avait mis là, dans le jardin, avec les arbres.

Amal Khalil ne séparait pas son métier de sa vie. Elle rapportait les débris de la guerre chez elle et les mettait à côté des fruitiers. La destruction et la patience poussaient dans la même cour.

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C’est depuis ce jardin qu’il faut entrer dans son histoire. Pas depuis les décombres d’al-Tiri. Les décombres viendront. Mais ils ne doivent pas venir en premier, parce qu’ils ne disaient pas l’essentiel d’elle. Ce qui la disait, c’étaient les arbres.

Les Gens de la Terre

Amal Khalil est née en 1984 à Baysariyyeh, peu avant que son village ne soit libéré de l’occupation israélienne. Depuis le toit de la maison familiale, enfant, elle apercevait au loin les villages encore occupés, par-delà la montagne qui fait face à Iqlim al-Touffah. Elle grandit avec cette ligne devant les yeux.

Elle voulait étudier le journalisme à l’Université libanaise de Beyrouth. Son père refuse. Elle s’inscrit alors en littérature arabe à Saïda, et part en secret à Beyrouth, où elle s’engage dans le militantisme communiste. C’est là qu’elle commence à écrire, pour le magazine féminin al-Hasnaa, puis pour Shabab as-Safir, supplément du quotidien As-Safir qu’elle lisait adolescente pour comprendre le monde des prisonniers, des disparus, des gens ordinaires.

En août 2006, à vingt-deux ans, elle accompagne les habitants qui rentrent dans leurs villages bombardés, le matin même du cessez-le-feu. Elle ne partira plus. Elle se met alors à couvrir le sud du Liban pour le quotidien Al-Akhbar, journal libanais de gauche proche de la mouvance du Hezbollah, d’abord sans appui, sans équipe, sans hiérarchie sur place. Peu à peu, elle devient l’une des voix les plus constantes du sud pour le journal. En décembre 2025, elle lance une émission vidéo qu’elle monte elle-même. Elle l’appelle Ahel al-Ared, Les Gens de la Terre.

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Le titre dit son métier. Les fermiers qui continuaient de cultiver leurs champs pendant que, de l’autre côté de la frontière, les colonies israéliennes se vidaient, elle les racontait. Elle suivait les retours après chaque guerre, les démolitions qui recommençaient après chaque trêve, les maisons reconstruites que des bulldozers venaient raser. L’étiquette de correspondante de guerre, elle la refusait. Elle couvrait l’après.

En janvier 2026, dans l’entretien qu’elle accorda à la revue The Public Source, elle disait être là pour raconter les histoires des gens, pas pour devenir elle-même l’histoire. Elle disait aussi qu’elle restait aux côtés des habitants du sud, depuis juillet 2006, par choix ; que ce choix avait toujours été le bon.

C’est le métier qu’on vient de tuer à al-Tiri.

Ce que le témoin voit

Ce qu’elle documentait, on peut le nommer simplement. Des maisons frappées sans cible militaire apparente. Des fermes incendiées. Des enfants tués. Des villages auxquels les habitants reviennent après chaque cessez-le-feu, et qui sont rasés une fois de plus, souvent méthodiquement, parfois maison par maison. Après la guerre de 2023-2024, elle avait commencé à documenter un phénomène particulier : la destruction qui suivait la trêve dépassait, en ampleur, celle qui avait eu lieu pendant les combats. Les bulldozers venaient finir ce que les bombes avaient commencé.

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Les communiqués officiels israéliens, après chaque frappe, répétaient la même formule : des cibles militaires, des infrastructures du Hezbollah, des combattants. Elle montrait des fermiers dans leurs champs, des familles dans leurs cuisines, des écoles vides. Sa caméra captait des bâtiments civils qui s’effondraient sous des tirs précis, à des kilomètres de toute ligne de front. Elle travaillait souvent avec la même photographe indépendante, Zeinab Faraj.

En septembre 2024, pendant la guerre précédente, sa maison familiale a été touchée par une frappe aérienne. Elle y a échappé. Le même mois, des messages lui sont parvenus depuis un numéro israélien. L’un la menaçait de décapitation si elle ne fuyait pas. Un autre disait : « Nous savons où vous êtes. Nous vous atteindrons quand le moment viendra. » La famille a dû quitter un temps la maison. Puis elle est revenue. Dans l’entretien de janvier 2026, elle disait que la pression pour la briser n’avait jamais cessé, et qu’elle n’avait pas cédé. Elle continuait de se rendre dans les villages frappés, de parler aux familles, de filmer, de monter ses vidéos elle-même.

Amal Khalil est la neuvième journaliste tuée par l’armée israélienne au Liban depuis le début de l’année 2026. Le 28 mars, trois autres l’avaient été dans une frappe semblable. La série est ancienne. Déjà en octobre 2023, au tout début du conflit entre Israël et le Hezbollah, un vidéaste de Reuters, Issam Abdallah, avait été tué par un tir de char israélien dans le sud du Liban, dans des circonstances que la FINUL a jugées contraires au droit international. Depuis cette date, ce sont plus de vingt journalistes et travailleurs des médias qui ont été tués au Liban.

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Al-Tiri, 22 avril 2026

Ce jour-là, une trêve fragile est en vigueur entre le Liban et Israël, en attente de nouveaux pourparlers à Washington.

Amal Khalil et Zeinab Faraj se rendent à al-Tiri, un village du caza de Bint Jbeil, à quelques kilomètres de la frontière. Elles y vont couvrir les conséquences d’une série de frappes israéliennes qui viennent d’avoir lieu sur les localités voisines, dont Bint Jbeil elle-même, malgré le cessez-le-feu. Elles roulent derrière une autre voiture, dans laquelle se trouvent le maire de Bint Jbeil et un autre homme.

En milieu d’après-midi, un drone israélien frappe la voiture qui les précède. Les deux hommes sont tués sur le coup. Amal Khalil et Zeinab Faraj quittent leur véhicule et se réfugient dans une maison du village. Quelques minutes plus tard, selon le quotidien Al-Akhbar cité par L’Orient-Le Jour, Amal Khalil appelle la rédaction et sa famille pour dire où elles sont.

Avant que les secours n’arrivent, une seconde frappe israélienne touche la maison. Les deux journalistes sont ensevelies sous les décombres.

À seize heures dix, heure locale, selon Al Jazeera qui cite ses collègues, Amal Khalil parvient encore à téléphoner à sa famille et à l’armée libanaise. C’est le dernier appel.

La Croix-Rouge libanaise tente de rejoindre le site. Prises au piège sous les décombres, Amal Khalil et Zeinab Faraj assistent à plusieurs tentatives de secours successives. Une première équipe parvient à récupérer les corps des deux hommes tués dans la première frappe. Une seconde tentative d’évacuation des journalistes est interrompue par une frappe de drone israélien. Zeinab Faraj, légèrement blessée à la tête et fracturée à une jambe, est finalement extraite et transportée vers l’hôpital public de Tebnine. Selon l’Agence nationale d’information libanaise, l’ambulance qui la conduit est à son tour visée ; des impacts de balles sont visibles sur la carrosserie.

Il faudra plusieurs heures de coordination avec la FINUL et l’armée libanaise pour obtenir un nouvel accès. La Croix-Rouge revient accompagnée d’une pelleteuse. Le corps d’Amal Khalil est extrait des décombres peu avant minuit, plus de sept heures après la seconde frappe.

L’armée israélienne déclare avoir frappé deux véhicules sortant d’une « structure militaire » du Hezbollah, à bord desquels se trouvaient des individus ayant franchi sa ligne de défense avancée. Elle nie avoir empêché les équipes de secours d’accéder au site. Elle affirme ne pas viser les journalistes. Les autorités libanaises, elles, qualifient l’attaque de frappe « double-tap » : une première frappe, puis une seconde ciblée sur l’endroit où les survivants se sont réfugiés. Le Comité pour la protection des journalistes avait déjà employé ce terme un mois plus tôt, le 28 mars, après la frappe qui avait tué trois journalistes sur la route de Jezzine.

Le Comité pour la protection des journalistes rappelle dans la nuit qu’Amal Khalil avait reçu, en septembre 2024, une menace de mort attribuée à l’armée israélienne. Il estime que ce précédent « soulève de sérieuses préoccupations quant à un possible ciblage délibéré ».

Ce qui pousse encore

Une frappe peut beaucoup. Elle ne peut pas tout. Elle peut tuer un témoin, empêcher un témoignage de se faire. Elle ne peut pas défaire ce qui a déjà été vu. Mais un témoin n’est pas seulement quelqu’un qui a vu : c’est quelqu’un qui raconte pour ceux qui n’ont pas vu. Amal Khalil faisait cela depuis vingt ans.

Amal Khalil avait écrit pendant vingt ans et filmé, pendant plus d’un an, des dizaines de vidéos qu’elle montait elle-même pour sa propre émission. Ces articles sont archivés. Ces vidéos circulent. Les fermiers qu’elle avait suivis continuent de cultiver ce qui peut l’être, les familles dont elle avait raconté le retour continuent d’essayer, et d’autres journalistes libanais continuent de faire ce qu’elle faisait. Le 22 avril au soir, la rédaction d’Al-Akhbar écrivait qu’Amal Khalil était tombée en martyre en accomplissant son devoir journalistique. Le lendemain, d’autres reporters partaient couvrir l’après-midi d’al-Tiri.

Trois journalistes ont été tués le 28 mars sur la route de Jezzine. Plus de vingt professionnels des médias ont été tués au Liban depuis octobre 2023. À Gaza, selon le Comité pour la protection des journalistes, plus de deux cents journalistes palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre. Derrière chaque chiffre, un nom, un métier interrompu.

Et pourtant, le travail continue. C’est peut-être cela qu’il faut tenir, face à la frappe. Non une consolation, qui serait indécente. Un fait. Les arbres de Baysariyyeh tiennent. Les vidéos qu’elle a laissées tiennent. Son frère Ali, le lendemain, disait devant la caméra qu’Amal ressemblait au sud dans tous ses détails, à ses vallées, à ses montagnes, à ses vieilles maisons.

Dans la cour de Baysariyyeh, le citronnier, l’oranger, le pommier et l’avocatier attendent la saison prochaine. Ils continueront de pousser sans elle. C’est une manière, peut-être, de dire qu’elle n’est pas tout à fait partie.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru en 2026 aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF.

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