lundi, 24 juin 2024
DiasporadzCultureA propos de l’écriture : le mot d’ordre

A propos de l’écriture : le mot d’ordre

« Le rôle d’un écrivain n’est pas de se faire le propagandiste de la morale. Son rôle, à mon humble avis, est de décrire la vie sous tous ses aspects, les meilleurs comme les pires. »1

L’amertume comme aliment

Pris dans la tourmente d’un Etat militaro-conservateur, l’écrivain algérien postindépendance s’est révélé être le porteur de la fonction avant-gardiste (le détachement de soi des temporalités névrotisantes) sans qu’il ose avouer qu’il fait de la politique.

Certes, tant dans ses textes littéraires que dans ses positions historiques, l’écrivain nargue le néant pour faire des mots un entrelacs de thèmes n’aspirant être que l’idéal auquel rêve le fou de la Cité.

Dans la Cité algérienne postindépendance, l’écrivain reste, malgré les quelques incursions qu’il fait dans les débats publics, attaché au principe décrété par les nationalistes qui prenaient les intellectuels pour des êtres qui demandent à être guidés par une autorité tutélaire.

Les écrivains, nonobstant ce qu’ils ressentent de ses pulsions créatrices, somme toutes obsédantes et persécutrices, disent ne pas faire de la politique, mêlant les politiques embourgeoisés aux militants actifs et ce, en tentant d’échapper à une de leurs fonctions : la tâche idéologique et la tâche psychanalytique. Mais, soyons juste face à nos éclaireurs !

1° Les sectes sécuritaires

Les romanciers, peut-être qu’à juste titre, refusent de jouer ces deux fonctions, surtout celle qui concerne l’idéologie, en confondant le politique à la politique. Si la politique se réduit aux procédés électoraux et aux carnavals intermittents, le politique signifie la gestion des affaires publiques de la Cité.

Les bourgeois ont vaincu les forces progressistes et ce, dès lors que les élites qui détiennent le rapport étroit de l’imagination avec les mots (la langue ontologiquement fragmentaire) restent hégémoniques : si Mimouni dénonce la dictature, c’est en effaçant soi dans les temps historiques, comme si la dictature n’a aucune existence effective.

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Il a fallu attendre l’arrivée des interventions (trop rares) de Mimouni dans la presse pour voir le je osciller entre le cours (Pour Paul Ricoeur, l’humain est un être de narration) et le dis-cours (l’Homme récupère le logos contrit contre le pathos hégémonique) ; cette oscillation contraint les écrivains au statut d’intellectuels devenus soudain les porteurs d’un discours qui n’est pas en phase avec l’univers des idées tel que construit par le monde civilisé.

Alors que les années 1950-1990, nous vivions de fortes tensions idéologiques, les intellectuels se sont massés autour des questions de gauche, les intellectuels algériens se sont risqués dans la dissidence, sans qu’ils aient à subir les contrecoups d’un Jdanov (de fait tyrannique).

Certes, quelques écrivains ont eu à exercer des métiers bureaucratiques dans les appareils d’Etat, mais la plupart dénonce sa propre allégorie.

Régis Debray nous dit être écrivain et non intellectuel. Le dire après avoir côtoyé le Che, c’est vouloir coller l’écrit à son contexte ambiant. L’intellectuel incarnerait, en ces temps, la bourgeoisie tant il réussit les confortables abstractions, par ailleurs, interdites aux masses.

2° Réduit à la phallocratie

La fonction psychanalytique s’est confinée, chez les écrivains algériens, dans la subversion de la morale et la destruction des tabous ; alors que le problème réside dans la réforme des raisonnements sociaux (disons, collectifs) par l’examen des névroses collectives, dont la religion.

Faudrait-il abandonner notre spiritualité à des agents culturels dont la mission est de « prénommer » les questions majeures de la Cité ?

Les conservateurs de tous bords (racialistes et culturalistes) prêchent sans aucun idéal typiquement humain, c’est-à-dire des prêches profanes n’ayant aucune retenue vis-à-vis des espaces humains localisés.

On délocalise l’erreur et on la fait propre… à une région, à laquelle sont collés des aspects géo-symboliques jamais validés par les diverses épistémès restées sans limites (contours) philosophiques ou chronologiques.

Dib est passé d’un thématisme « réaliste » à un esthétisme inclassable : l’interrogation de la culture algérienne n’est pas à l’ordre du jour des bourgeoisies intellectuelles, surtout universitaires.

La fracture identitaire n’a profité qu’aux identitaristes ayant une large marge de manœuvre dans les espaces existentiels dont les opprimés profitent pour « gagner leur pain ».

Mimouni reste l’écrivain le plus en vue qui fait le politique tel qu’exercé par les écrivains dissidents. Mimouni est acculé à poursuivre l’aventure intellectuelle sur les pas d’un Soljenitsyne, d’un Kundera ayant contourné la préoccupation idéologique, c’est-à-dire peu intéressés par l’orientation matérielle de l’Etat.

Les écrivains devraient s’adjuger des fonctions, idéologique et psychanalytique, qui donneraient une légitimité à dimension messianique. La matérialité, c’est tout ce qui donne à l’Être une présence historique. Le degré zéro de la matérialité, c’est quand l’Être se quitte définitivement pour atterrir dans les espaces neutres de la conceptualité (somme toute arbitraire).

Le sacré, c’est fini ?

Les intellectuels sont appelés à se penser avant de s’écrire : la dissidence, qui quitte l’espace droitiste pour devenir une mode, n’est pas à abandonner aux intellectuels organiques qui servent des messages (Céline dit qu’il n’est pas écrivain à messages). Le texte est sacré, car il garde la multiplicité des sens branchée à des normes qui sont certes garantes d’une esthétique propre, mais oppressives tant elles sont actionnées par la police de la pensée.   

La textualisation ne veut nullement dire une quelconque supériorité de l’écrit sur l’oral. La littérature orale est, dans bien d’endroits, plus impactante que les textes dits « sacrés » (je dis sacré dans la mesure où l’intégrité morale et physique de l’Être est sinon hautement protégée, du moins ménagée des diverses critiques qu’il peut subir). D’ailleurs, on dit qu’un homme est tenu par sa langue, sa parole. « Un consentement verbal vaut plus qu’un contrat signé 2 », écrit Pr. Boukhelou Malika-Fatima.  

Abane Madi (universitaire)  

  1. Vivre pour écrire, Anouar Benmalek, Entretien avec Youcef Merahi, Alger, Editions Sédia, 2006, p. 78 ↩︎
  2. Malika Fatima Boukhelou, Mouloud Mammeri Mémoire, culture et tamusni, Tizi-Ouzou, Editions Frantz Fanon, 2017, p. 116. ↩︎
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