« Sens » de Rabah Aït-Oufella : la géométrie des silences et la trace de l’absence

Si la littérature est souvent une tentative de nommer le monde, Sens, publié aux éditions De Temps à Autre, le dernier récit de Rabah Aït-Oufella, propose une entreprise plus périlleuse : habiter le silence. Dans cet ouvrage, l’auteur ne se contente pas de raconter l’exil ; il en dessine les contours topographiques, faisant de l’absence une demeure où le lecteur est invité à prendre place.

Dans Sens de Rabah Aït-Oufella, le cadre narratif s’apparente à un huis clos paradoxal, une prison à ciel ouvert où les frontières géographiques s’estompent. Le protagoniste, employé comme veilleur de nuit dans un établissement du Nord de la France, dépasse largement le cadre de sa fonction sociale : il devient l’ultime gardien d’une zone frontière, un espace invisible situé entre deux mondes. Pour lui, la nuit n’est pas un simple créneau horaire, mais un laboratoire métaphysique où il tente de répondre à une interrogation obsédante : comment arracher une existence, une présence, à un environnement qui ne semble constitué que de strates successives d’oubli ? Cette fonction de veilleur devient alors une métonymie de l’écrivain lui-même : celui qui, dans l’obscurité, refuse de laisser le passé s’évaporer.

Rabah Aït-Oufella sublime ici le métier de veilleur pour en faire une posture littéraire totale. L’écriture devient, par essence, une veille ininterrompue. L’auteur adopte une attitude de guetteur, un observateur clinique qui classifie le réel avec la précision d’un archiviste. Ce travail d’écriture se mue en une forme de résistance acharnée contre le sommeil, cette « petite mort » quotidienne qui menace d’effacer les visages et les noms que le temps a déjà commencé à altérer. Là où l’Histoire officielle, avec sa froideur bureaucratique, a cherché à effacer toute trace du père en brûlant ses documents d’identité, le narrateur réplique par une accumulation méticuleuse. Il consigne chaque bruissement, chaque détail, chaque éclat de mémoire, comme autant de preuves de vie opposées au néant. En demeurant éveillé dans le silence de la nuit, alors que le reste du monde sombre dans l’inconscience, il accède à une lucidité tranchante.L’hôtel se métamorphose alors en une véritable chambre d’écho, un espace sacré où, dans la pénombre, le passé de l’Algérie et le présent de l’exil entrent enfin en résonance, se rejoignant pour briser le silence imposé.

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L’incarnation du souvenir : la ligne et la faille

Dans Sens, l’articulation entre les deux rives de l’existence ne s’opère pas par une simple narration historique, mais par une inscription charnelle. La mémoire n’est pas un concept abstrait ; elle est vécue comme une réalité physiologique. La douleur, omniprésente, s’ancre dans la chair même du narrateur à travers son pied bot. Cette infirmité, qui le contraint à une démarche incertaine sur le bitume glacé des cités occidentales, agit comme un puissant vecteur mémoriel : elle fait écho, par un effet de miroir aussi cruel que salvateur, aux années de l’enfance, où le jeune garçon foulait pieds nus la terre rocailleuse et sauvage du Djurdjura. Le corps devient ainsi le lieu de convergence où le passé algérien et le présent européen se télescopent.

L’Algérie, sous la plume de Rabah Aït-Oufella, s’affranchit des pièges de la nostalgie pour se muer en une véritable cartographie sensorielle. Le souvenir se manifeste par des éclats de sensations : la rémanence du jasmin, la morsure du froid, la volute entêtante de l’encens. Ces stimuli ne sont pas de simples décors ; ils structurent, presque architecturalement, le quotidien déraciné du narrateur. Chaque objet manipulé, qu’il s’agisse d’une photographie anonyme de Bédouine exhumée d’une caisse de vieux clichés ou de l’échange suspendu avec un client, ancien soldat français, fonctionne comme un ancrage, une balise nécessaire pour ne pas se perdre dans le labyrinthe de la mémoire.

Cette matérialité des objets est cruciale : ils sont les témoins silencieux d’une filiation que la grande Histoire a voulu rompre. En ce sens, la lecture de Sens s’apparente à une traversée physique. Le texte ne se lit pas de manière linéaire ; il se « marche », épousant le rythme saccadé, hésitant, d’un homme qui cherche désespérément son équilibre. C’est le récit d’un funambule de l’existence, suspendu au-dessus du vide, tentant de réconcilier les stigmates d’un passé tragique et la nécessité de trouver une direction, un sens, dans un présent qui, bien que froid, demeure son unique terre d’accueil.

La langue comme geste de suture : l’écriture contre le trauma

L’audace esthétique de Rabah Aït-Oufella réside dans sa manière de traiter le langage non comme un simple outil de communication, mais comme une matière organique, vivante et malléable. Le titre même de l’œuvre, « Sens », fait l’objet d’une auscultation rigoureuse : l’auteur en dissèque la structure, jouant sur sa sonorité et sa graphie. Les deux « S » qui encadrent le mot agissent comme des parois, une trajectoire qui se replie sur elle-même, évoquant cette errance où l’exilé tourne autour d’un vide originel sans jamais parvenir à le combler. C’est une exploration presque phonétique de l’impuissance, là où la syllabe semble se heurter à l’impossibilité de dire.

C’est précisément dans cette exigence formelle que l’écriture bascule dans sa fonction réparatrice. En s’attachant à définir le « sens » de son existence, l’auteur ne cherche pas à dénouer une énigme intellectuelle, mais à conférer une dignité souveraine à son traumatisme. La syntaxe, ciselée avec une extrême précision, devient un rempart : elle contient la douleur pour l’empêcher de déborder, structurant le chaos intérieur en une architecture solide.

Cette fragmentation, qui traverse tout le récit, ne doit pas être interprétée comme le signe d’une désorganisation de la pensée. Au contraire, elle est le reflet fidèle, presque clinique, de la psyché de l’exilé, dont l’identité est éclatée entre deux rives. Chaque fragment est une tesselle de mosaïque, patiemment polie et assemblée, formant peu à peu un portrait. Ce travail de longue haleine vise à redonner une épaisseur humaine, un visage, à celui qui en a été spolié par l’Histoire : le père, cette figure spectrale à qui ce livre est dédié, mais qui, par le tragique de la destinée, ne pourra jamais en lire les lignes. Ici, l’écriture n’est plus seulement la mémoire d’un deuil, elle devient le lieu d’une réconciliation possible avec l’absence. Le texte devient alors un acte de suture où chaque mot cousu est une tentative de réparer la déchirure originelle.

Un dialogue entre les rives : héritages et résonances

L’œuvre de Rabah Aït-Oufella ne se déploie pas dans le vide ; elle s’élabore au confluent de deux traditions majeures qui, loin de s’exclure, se nourrissent mutuellement pour forger une identité littéraire singulière. D’une part, le récit est viscéralement enraciné dans le terreau kabyle. On y perçoit les échos lointains, mais indélébiles, de la quête identitaire exigeante de Mouloud Mammeri, la poésie douloureuse de la dépossession chère à Jean Amrouche, et la précision rigoureuse, presque ethnographique, de Mouloud Feraoun. Cet ancrage méditerranéen insuffle au texte une texture sensorielle riche et une dignité tragique qui confèrent aux paysages du Djurdjura la dimension de repères intemporels face à l’épreuve de l’exil.

D’autre part, cette quête mémorielle s’inscrit dans un dialogue fécond avec la pensée occidentale. La solitude radicale du narrateur, confronté à l’absurdité d’un monde qu’il peine à habiter, rappelle les grandes figures de l’existentialisme camusien ou sartrien, où l’individu se définit par son refus du néant. Mais l’influence est également formelle : la structure volontairement éclatée, les ruptures temporelles et, surtout, l’attention quasi clinique portée aux objets, cette manière de « faire parler » les détails les plus insignifiants, convoquent l’esthétique du Nouveau Roman, dans la lignée d’un Alain Robbe-Grillet ou d’un Michel Butor. En faisant dialoguer ces deux horizons, Rabah Aït-Oufella réussit le tour de force de créer un espace littéraire hybride, une « troisième rive » où la pensée se déterritorialise. En convoquant Marx et Jaurès dès l’ouverture, l’auteur ne fait pas seulement œuvre de mémoire, il inscrit son récit dans une temporalité historique globale. Il transforme sa blessure intime en un constat politique : l’exil n’est pas qu’un destin individuel, c’est le produit des cicatrices de l’Histoire que le présent a le devoir de nommer.

Une archéologie de l’universel : au-delà du simple témoignage

Plus qu’un simple récit autobiographique, Sens de Rabah Aït-Oufella s’impose comme un objet littéraire singulier, une pierre angulaire dans la littérature contemporaine de l’exil. Rabah Aït-Oufella déploie une prouesse rare : il parvient à extraire son expérience intime du domaine de la confidence privée pour l’élever à une portée universelle. En évitant avec une rigueur exemplaire les facilités du pathos, cette tentation du larmoyant, et les raccourcis du discours militant, il refuse de transformer sa douleur en une simple revendication. Il nous rappelle, au contraire, que l’exil est une condition humaine partagée, une faille sismique dans le sol de l’existence que chaque déraciné doit, patiemment, combler avec ses propres mots pour éviter l’effondrement.

La plume de l’auteur, à la fois chirurgicale dans son analyse et profondément poétique dans ses élans, devient un acte de résistance. Elle prouve, avec une force tranquille, que la littérature demeure l’ultime rempart, le moyen le plus abouti pour redonner une verticalité à ceux que l’Histoire, dans son mouvement aveugle et brutal, a cherché à briser. Sens n’est pas seulement un livre sur l’exil, ce thème si souvent arpenté ; c’est une cartographie complexe et sensible de la résilience. L’ouvrage fonctionne comme un « livre-abri », un espace de refuge où le silence, longtemps contenu, trouve enfin les termes pour se déployer. En habitant ses propres manques, Rabah Aït-Oufella transforme la béance du deuil en un territoire habitable. Il nous offre ici une leçon de dignité où le silence, plutôt que d’être une absence de parole, devient un langage à part entière : une signature, une présence, et en définitive, la pleine signification de ce que signifie « exister » quand tout nous pousse à disparaître.

Brahim Saci

Rabah Aït-Oufella, Sens, éditions De Temps à Autre, année 2024