Les dégradations et les pillages appellent des réponses précises : établir les faits, identifier leurs auteurs, protéger les victimes et sanctionner les responsabilités. Le mot « racaille », employé pour commenter ces violences, accomplit une tout autre opération.
Par Mouloud Améziane (*)
Le mot « racaille » transforme des individus en une catégorie méprisable. Puis, lorsque cette catégorie est associée à une couleur de peau, à une origine ou à certains quartiers, il étend la condamnation bien au-delà des actes. C’est ce passage de l’insulte à l’essentialisation, puis à la racialisation, qu’il faut examiner.
L’attaque du 23 octobre 2026 à Trappes et à La Verrière donne à cette question une gravité immédiate. Une personne a été tuée et plusieurs autres blessées. Le Parquet national antiterroriste a ouvert une enquête comprenant la circonstance aggravante d’un ciblage lié à l’appartenance raciale, ethnique, nationale ou religieuse, réelle ou supposée, des victimes. L’enquête devra établir les motivations du suspect et les influences éventuelles ayant nourri son passage à l’acte.
« Racaille » possède une histoire ancienne. Attesté au XIIᵉ siècle, le mot appartient au vocabulaire du mépris social. Le Trésor de la langue française rappelle son emploi pour désigner la partie la plus pauvre du peuple, considérée comme méprisable. L’Académie française le définit comme un terme collectif désignant ceux que l’on tient pour le rebut de la société. Cette ancienneté ne rend pas son usage anodin : elle révèle la profondeur d’une manière de classer les êtres humains selon la considération qu’ils seraient en droit de recevoir.
Ce mot est insultant parce qu’il exprime une indignité supposée. Il ne décrit pas une conduite avec précision ; il rabaisse celui qu’il désigne. Il est également collectif : « la racaille » absorbe les singularités dans une masse indistincte. Les histoires personnelles, les différences de comportement, les degrés de responsabilité disparaissent derrière une même étiquette.
L’essentialisation commence ici : on passe de ce qu’une personne a fait à ce qu’elle serait. Un acte peut être établi, discuté, sanctionné. Il s’inscrit dans une histoire qui peut évoluer. Une essence supposée enferme : celui qui est désigné comme « racaille » paraît l’être durablement, presque par nature. Même lorsqu’elle vise l’auteur d’une infraction réelle, l’insulte déborde sa responsabilité pour disqualifier sa personne.
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Le mécanisme est celui de la généralisation. Des individus commettent des violences ; leur apparence est soulignée ; des images sont répétées ; l’immigration est invoquée comme explication. Peu à peu, ce ne sont plus seulement les auteurs qui sont visés, mais ceux qui leur ressemblent. Un jeune noir ou d’origine maghrébine peut ainsi se retrouver sommé de répondre d’actes auxquels il est totalement étranger. Une culpabilité par association se substitue à la responsabilité individuelle.
Le 25 octobre 2005, à Argenteuil, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, reprend le terme devant une habitante et promet de débarrasser le quartier d’une « bande de racailles ». Le contexte compte : il répond à une demande de sécurité et ne désigne pas explicitement tous les habitants. Mais la parole ministérielle donne à l’insulte une autorité et une audience nouvelles. L’État paraît reprendre à son compte une catégorie du mépris.
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L’anthropologue David Puaud a étudié les effets de cette désignation à partir d’un terrain dans un quartier populaire. Son travail montre comment certains habitants ont reçu le mot comme une stigmatisation débordant les auteurs de violences pour atteindre une jeunesse, un quartier, une origine. Cette observation permet de comprendre une distinction essentielle : la population qu’un responsable affirme viser ne correspond pas nécessairement à celle qui se découvre exposée par ses paroles.
Le Front national, devenu Rassemblement national, a inscrit ce vocabulaire dans son propre discours. Dans un communiqué du 13 mai 2013, Marine Le Pen associe « racailles », « barbares » et « gangrène » à propos des violences survenues lors des célébrations du titre du Paris Saint-Germain. La succession de ces termes dessine une représentation : des individus méprisables, extérieurs à la civilisation, menaceraient la santé du corps social.
Cette métaphore de la maladie mérite d’être prise au sérieux. Une société peut juger et sanctionner ses membres ; face à une gangrène, l’imaginaire appelle l’élimination de la partie malade. Il ne s’agit pas d’attribuer à cette formule un programme littéral, mais d’examiner ce qu’elle rend concevable. Le langage du nettoyage, de la guerre ou de la reconquête peut installer l’idée que certaines populations constituent un obstacle à la restauration d’un pays sain et sûr.
Cette circulation des mots dépasse le RN. Gérald Darmanin reprend et défend, en juillet 2020, le terme « ensauvagement ». En juin 2023, Jordan Bardella présente les émeutes comme le résultat de décennies de politique migratoire. Ces prises de parole ne sont pas identiques, mais elles montrent comment le débat peut se déplacer des faits et de leurs causes multiples vers une représentation globale de populations menaçantes.
À la suite des dégradations et des pillages du 18 octobre, l’emploi de « racaille » doit être interrogé avec cette même exigence. La colère devant les violences ne dispense pas de distinguer les personnes, les actes et les responsabilités. Elle rend cette distinction plus nécessaire encore. Dès que l’on associe l’étiquette à une origine, le soupçon peut atteindre des habitants qui ont eux-mêmes subi les destructions, des commerçants victimes, des parents inquiets, des jeunes qui n’ont rien commis.
C’est ainsi que des mots peuvent préparer l’acceptation de certains actes. Ils ne conduisent pas mécaniquement à la violence. Mais ils peuvent fournir des cibles et des justifications, affaiblir l’identification aux victimes, faire apparaître l’agression comme une défense contre un danger collectif. Celui qui envisage de frapper peut trouver dans ces représentations de quoi se raconter qu’il protège son pays.
Aucun élément présenté ici ne permet d’attribuer l’attaque de Trappes et de La Verrière à une déclaration particulière. Cette limite doit être maintenue. Elle n’interdit pas d’examiner la responsabilité politique d’un vocabulaire qui répartit inégalement la dignité et l’appartenance. La condamnation d’un crime n’épuise pas la réflexion sur les représentations qui peuvent rendre certaines vies moins dignes d’être protégées.
Pour les personnes noires ou d’origine maghrébine, l’enjeu est très concret : pouvoir vivre sans être ramenées aux actes d’inconnus, sans devoir prouver continuellement leur innocence collective ou leur attachement à la France. Être reconnues comme des individus et des citoyens, avec les mêmes droits et les mêmes responsabilités que les autres.
La fermeté publique exige des mots précis. Elle suppose de protéger les victimes, de rechercher les auteurs et de sanctionner les actes, sans fabriquer de populations coupables. Personne ne doit répondre de sa couleur de peau, de son origine ou d’une identité qu’on lui assigne. Renoncer au mot « racaille », le dénoncer de toutes nos forces en 2026, c’est refuser que le mépris tienne lieu de justice et que l’origine tienne lieu de preuve.
M. A.
(*) Sociologue

