La contribution de Hugh Roberts¹ intitulée « Un parlement fort et digne : pour un État algérien fort et digne », publiée dans l’ouvrage collectif « Situation et perspectives politiques en Algérie » (GRAL, L’Harmattan, 2025), constitue sans doute l’un des textes les plus importants et les plus stimulants de la réflexion contemporaine sur la situation politique algérienne.
À contre-courant des lectures dominantes, souvent enfermées dans une opposition binaire entre légitimité révolutionnaire et illégitimité politique du pouvoir, Hugh Roberts propose un déplacement analytique majeur : le problème central de l’Algérie n’est pas d’abord un problème de légitimité, mais un problème institutionnel.
Cette reformulation est essentielle. Elle permet de sortir du face-à-face stérile entre dénonciation morale du système et défense conservatrice de l’ordre établi. Roberts nous invite ainsi à déplacer la question fondamentale : il ne s’agit plus seulement de demander qui gouverne, mais comment gouverner un État moderne de manière durable, représentative et politiquement acceptable.
L’auteur montre avec une grande rigueur que la faiblesse structurelle du Parlement algérien constitue l’un des nœuds du blocage politique national. Un Parlement privé d’autonomie réelle, incapable de contrôler l’exécutif ou de représenter effectivement les citoyens, ne peut produire ni consentement politique durable ni médiation démocratique crédible.
Cette réflexion est particulièrement importante dans le contexte algérien actuel, marqué par une défiance profonde envers les institutions. Roberts rappelle que la stabilité politique ne peut reposer indéfiniment sur la seule verticalité du pouvoir, sur les logiques de cooptation ou sur les ressources symboliques héritées de l’histoire nationale.
L’un des apports les plus remarquables du texte réside dans la distinction qu’il établit entre adhésion et consentement. L’adhésion relève d’une logique de fusion politique et d’obéissance, tandis que le consentement suppose représentation, participation et délibération. Cette distinction est décisive car elle replace la question démocratique dans une perspective institutionnelle concrète.
Roberts montre également que les traditions algériennes de délibération collective, notamment celles liées à la djemaa, contredisent l’idée selon laquelle la représentation politique moderne serait étrangère à la culture politique nationale. Cette mise en perspective historique enrichit considérablement le débat et évite les simplifications culturalistes.
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40e jour du décès de Salim SoltaniHirak : pour un dialogue national ambitieux et un nouveau pacte démocratiqueColère des camionneurs : la décision publique à la hussarde !Son analyse du Hirak mérite également attention. Sans jamais minimiser la portée historique et morale du mouvement populaire de 2019, Roberts souligne les limites politiques d’une contestation qui, malgré sa puissance symbolique, n’a pas réussi à produire une traduction institutionnelle structurée. Le slogan « Yetnahaw gaʿ » a exprimé un rejet massif du système, mais il ne suffisait pas, à lui seul, à définir un projet de reconstruction politique.
Cette critique est importante parce qu’elle évite deux écueils : d’un côté la disqualification du Hirak, de l’autre son idéalisation. Hugh Roberts adopte une position intellectuellement exigeante, consistant à reconnaître la légitimité de la contestation tout en soulignant la nécessité d’une pensée institutionnelle.
Le texte ouvre ainsi une perspective réformiste qui mérite d’être discutée sérieusement. Pour Roberts, la démocratisation de l’Algérie ne peut résulter ni d’une rupture insurrectionnelle ni d’une intervention extérieure, mais d’un processus graduel de reconstruction institutionnelle, fondé notamment sur la réforme de la loi électorale, le renforcement du Parlement et la réhabilitation de la représentation politique.
Bien entendu, certaines interrogations demeurent. La capacité réelle du système politique à accepter une autonomisation substantielle des institutions représentatives reste incertaine. De même, le poids historique de l’institution militaire dans l’organisation du pouvoir pose la question des conditions concrètes d’un compromis réformiste durable, sans pour autant écarter l’institution républicaine.
Mais précisément, l’intérêt du texte de Roberts est de poser les bonnes questions. Là où beaucoup de discours politiques se contentent de dénoncer ou d’exalter, lui propose une réflexion structurée sur les mécanismes du pouvoir, les conditions du consentement et les formes possibles d’une transformation politique pacifique.
Dans un contexte régional et international marqué par les incertitudes, les fractures sociales et les crises de représentation, cette contribution apporte une profondeur analytique précieuse. Elle rappelle qu’aucune stabilité durable ne peut être obtenue sans institutions crédibles, sans représentation effective et sans participation politique réelle.
Le mérite de Hugh Roberts est enfin de restituer à la question parlementaire toute sa dignité politique. Trop souvent perçu comme une institution secondaire ou décorative, le Parlement apparaît ici comme l’espace central où peut se reconstruire le lien entre État et société.
Cette contribution s’impose ainsi comme une référence incontournable pour tous ceux qui souhaitent penser sérieusement l’avenir politique de l’Algérie. Non pas dans l’émotion ou dans l’invective, mais dans l’exigence intellectuelle, la lucidité historique et la réflexion institutionnelle.
Par Lyazid Benhami (*)
(*) Président du GRAL
¹ Feu Hugh Roberts fut professeur émérite d’histoire à Tufts University Medford, Massachusetts (États-Unis) et directeur du North Africa Project au sein de International Crisis Group. Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, Hugh Roberts a consacré une grande partie de son œuvre à l’étude de l’Algérie. À la croisée des sciences politiques et de l’anthropologie, ses travaux se distinguent par leur rigueur analytique et leur profondeur historique, et demeurent aujourd’hui des références majeures pour comprendre les dynamiques politiques et sociales de l’Algérie contemporaine.

