Orang Gholikhani revient, dans cet entretien accordé à DiasporaDZ, sur le dialogue intime qu’il entretient depuis l’adolescence avec Omar Khayyâm. À travers son ouvrage Khayyâm et moi, il explore l’histoire de l’Iran, l’expérience de l’exil, la richesse de la culture persane et l’héritage d’un penseur dont la quête de vérité, la liberté d’esprit et le refus des dogmes continuent d’éclairer notre époque.
Entretien réalisé par Djamal Guettala
Diasporadz : Pourquoi avoir choisi Omar Khayyâm pour raconter cette histoire personnelle entre l’Iran, l’exil et la France ?
Orang Gholikhani : J’ai découvert Khayyâm à l’adolescence et il est rapidement devenu pour moi une figure de référence. Il m’a appris qu’un scientifique pouvait aussi être un homme de poésie, de vin et de contemplation, et que la science pouvait servir à mieux saisir le mystère de l’univers.
C’est sans doute ce qui m’a conduit à poursuivre des études scientifiques tout en restant profondément attaché à la littérature et à la philosophie. Mon exil en France, inattendu au départ, m’a également rapproché de son destin personnel, puisqu’il a lui aussi dû quitter son pays pour mener sa carrière.
Diasporadz : Khayyâm est souvent présenté comme le poète du vin et du plaisir. Vous montrez un homme beaucoup plus complexe. Qui était réellement Khayyâm à vos yeux ?
Orang Gholikhani : La société a toujours tendance à simplifier les êtres et à leur coller une étiquette. Or, tout homme est complexe, et plus il est profond, plus cette complexité s’accroît.
Pour moi, Khayyâm est avant tout quelqu’un de curieux, qui cherche à comprendre le monde et la vie, et qui refuse les explications toutes faites de la société. Cette recherche de vérité est exigeante, voire épuisante, surtout lorsque la majorité préfère se réfugier dans des croyances qui l’épargnent de se poser des questions.
Une telle situation l’expose à une solitude qu’il tente parfois de dépasser dans des moments où son esprit trouve refuge dans l’ivresse, et il a l’honnêteté de le reconnaître.
Diasporadz : Votre livre traverse trois mille ans d’histoire persane. Pourquoi était-il important pour vous de replacer Khayyâm dans cette longue histoire de l’Iran ?
Orang Gholikhani : Plusieurs raisons m’ont amené à raconter l’histoire de l’Iran dans ce livre. Tout d’abord, il existe de nombreuses traductions des poèmes de Khayyâm, mais j’observais qu’elles ne parvenaient pas toujours à restituer la profondeur de sa pensée, telle qu’un Iranien peut la percevoir. La culture persane et l’histoire de l’Iran leur étant souvent étrangères, il leur était difficile d’en saisir toutes les subtilités. J’ai également pensé que ce livre serait une belle occasion de transmettre l’histoire de l’Iran aux jeunes d’origine iranienne de deuxième génération, qui, étant nés en France, n’ont pas toujours un accès facile à l’histoire de leurs origines.
Diasporadz : La langue, la poésie et la science occupent une place importante dans votre récit. Ont-elles permis, selon vous, à la culture persane de résister aux bouleversements de l’Histoire ?
Orang Gholikhani : Depuis des siècles, l’Iran a connu plusieurs vagues d’invasions militaires venues de l’extérieur : Alexandre, les Arabes, les Turcs, les Mongols… et cela continue. À chaque fois, après le naufrage et la tempête, c’est par le savoir littéraire et scientifique que le peuple iranien a pu surmonter l’épreuve que lui imposait la force des armes.
La poésie et les sciences sont, en ce sens, des roches insubmersibles qui nous maintiennent à la surface, même au cœur des tempêtes les plus violentes. Un exemple emblématique est l’invasion mongole menée par Gengis Khan : ses descendants sont devenus des ambassadeurs de la culture persane, jusqu’à faire construire le Taj Mahal en Inde.
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Orang Gholikhani : Je suis arrivé en France à la suite des bouleversements qui ont plongé l’Iran dans une instabilité durable depuis quarante-sept ans. Depuis mon exil, j’ai suivi attentivement ces événements, dont certains se sont même déroulés ici, en France, à travers des assassinats et des actes terroristes.
Pendant toutes ces années, je n’avais pas pleinement pris la mesure de ce contexte. Ce n’est qu’en étudiant la vie de Khayyam pour ce livre que j’ai perçu les profondes similitudes entre la situation politique actuelle et les instabilités qu’il a lui-même connues. J’ai alors choisi d’intégrer mon propre récit dans cet ouvrage, afin de montrer pourquoi les poèmes de Khayyam demeurent d’une étonnante actualité et continuent de résonner en nous.
Diasporadz : Le doute et la liberté de pensée sont au cœur de la philosophie de Khayyâm. Est-ce précisément cette liberté qui vous a rapproché de lui ?
Orang Gholikhani : Oui, comme je le disais, ses poèmes et sa philosophie m’ont marqué dès l’adolescence et m’ont été très utiles dans ma vie. Ils m’ont aidé à me garder des dogmes, à rechercher la vérité sans a priori et à ne pas suivre inconsciemment la pensée dominante.
Au quotidien, ils m’ont aussi permis de supporter l’exil en appliquant ses préceptes : ne pas regretter le passé, ne pas s’angoisser pour l’avenir et savoir profiter du présent. Ils m’ont appris à ne pas céder à l’orgueil, car d’autres avant nous ont vécu la même expérience et d’autres après nous accompliront d’autres exploits. Nous ne sommes qu’un maillon dans l’évolution de l’humanité. Il nous appartient d’assumer notre rôle du mieux possible.
Diasporadz : À la question « Qui serait Khayyâm aujourd’hui ? », vous répondez par trois femmes : Forugh Farrokhzad, Maryam Mirzakhani et Jasmin Moghbeli. Pourquoi ce choix ?
Orang Gholikhani : Le choix s’est imposé de lui-même. D’abord, la société d’aujourd’hui impose une spécialisation qui ne permet plus l’éclosion de savants aux talents multiples, tels que Khayyam ou Léonard de Vinci. Ensuite, il s’est avéré que, dans les domaines de la poésie, des mathématiques et de l’astronomie, ce sont trois femmes qui ont porté haut les couleurs de la culture persane.
Je suis convaincu que ce sont les femmes qui sauveront la culture persane, comme elles l’ont déjà montré à travers le mouvement Femme, Vie, Liberté.
Diasporadz : Après ce long dialogue avec Khayyâm et la traduction de cent quatrains, qu’aimeriez-vous que le lecteur emporte avec lui en refermant le livre ?
Orang Gholikhani : J’espère tout d’abord qu’il découvrira mieux la culture persane et l’histoire de l’Iran, et que cela l’incitera à lire d’autres ouvrages sur ce sujet. J’espère aussi qu’il emportera avec lui la philosophie de Khayyam, en commençant à se demander ce qu’il peut faire, à son échelle et autour de lui, pour améliorer l’humanité.
Entretien réalisé par Djamal Guettala

