Mustapha Benfodil : l’ISTN qui frappe une figure majeure de la littérature algérienne

Interdit de quitter le territoire national alors qu’il devait présenter un projet théâtral au Festival d’Avignon, Mustapha Benfodil se retrouve au cœur d’une controverse qui dépasse sa personne et interroge la place faite aux écrivains en Algérie. Dans cette contribution, Arezki Ighemat revient sur le parcours exceptionnel de cet auteur majeur et analyse ce que révèle cette ISTN sur la liberté d’expression, le rôle de l’intellectuel et les contradictions du discours officiel.

Qui est Mustapha Benfodil et pourquoi parler de lui ?

Pour ceux en Algérie — j’espère peu nombreux — qui ne le connaissent pas, Mustapha Benfodil est un écrivain, journaliste, poète, et dramaturge algérien qui est connu mondialement pour ses œuvres nombreuses et de grande qualité. Il est né à Relizane, dans l’Oranais, le 7 novembre 1968 et a consacré toute sa vie, jusqu’à ce jour, à l’écriture de romans, de poèmes, de pièces de théâtre, d’essais et d’articles journalistiques portant presque tous sur des sujets concernant la société et le Pouvoir algériens.

Son œuvre dans tous ces domaines est extraordinaire quand on considère son âge (58 ans à peine). Devant se rendre au Festival d’Avignon, en France, où il devait présenter un nouveau projet de pièce de théâtre, Mustapha Benfodil a appris, à sa surprise, qu’une ISTN (Interdiction de sortie du territoire national) lui interdit de quitter son pays.

Le motif que rapportent certaines informations locales indiquent que cette ISTN a été prononcée à la suite d’un article que Mustapha Benfodil aurait écrit sur le gaz de schiste en Algérie, un sujet qui avait soulevé, ces dernières années, une controverse sur l’opportunité et les effets de l’exploitation de ces gaz, vus les effets nocifs sur l’environnement et sur les nappes aquatiques du pays.

Il y avait même eu des révoltes, notamment dans le sud du pays, pour demander qu’on s’abstienne d’exploiter ces gisements que le gouvernement avait projeté de mettre en valeur. 

Mustapha Benfodil : un écrivain de renommée nationale et internationale 

Mustapha Benfodil est connu et reconnu non seulement en Algérie, le pays où il réside et qu’il n’a jamais voulu quitter bien que des opportunités multiples lui aient été offertes, mais aussi et surtout internationalement. Ses œuvres, dans les domaines de la littérature, de la poésie, du théâtre, sans oublier le journalisme, notamment dans le journal El Watan, ne se comptent plus.

Etant précisément nombreuses et variées, nous ne citerons que les principales. Dans le genre littéraire, ses œuvres les plus marquantes sont : Body Writing : vie et mort de Karim Fatimi ; Terminus Babel ; Alger, journal intense ; Zarta ; Archéologie du chaos (Amoureux) ; Les bavardages du seul ; La solitude du pantalon ; Bibliocaust ; Al Dante ; Dilem-Président : biographie d’un émeutier ; Bazar de l’amour à Alger, suivi du Petit dictionnaire des amours algéroises ; Le Visiteur ; L’homme qui voulait changer le monde à huit heures moins le quart ; L’Anti-Livre ; Oasis Vertige, Temps Maure, etc.

« La littérature n’a pas pour mission de changer le monde, mais seulement de le singer. S’il ne fait que cela, un artiste engagé est un artiste encagé. Il devient un fonctionnaire de la colère. Il s’aigrira et se grillera très vite. Si l’écriture se fonctionnalise, elle se fonctionnarise » (Mustapha Benfodil, L’archéologie du chaos (Amoureux), editions Barzakh, 2007, p. 250).

Dans le genre poésie : Cocktail Kafkaïne, poésie noire (en hommage à Tahar Djaout) ; A la santé de la République ; Pâles vénustés de caserne ; Matoub, mon Qassaman (en hommage à Matoub Lounès) ; Je me suis roulé au levantin ; Darwish Graffiti : Ode à la digne extinction de la métaphore (en hommage à Mahmoud Darwish) ; Débris d’un père trouvé là (en hommage aux Palestiniens) ; La syntaxe tremblante des rescapés, suivi de La Palestine n’a pas d’intimité, etc.

Dans le genre théâtre : Zizi dans le métro ; ça va merder à l’Elysée ; France 0 — Uruguay 0 ; Papa c’est quoi un faux barrage ; Dijla./Le Tigre ; Clandestinopolis ; Made in Dieu ; De mon hublot utérin je te salue humanité et te dis blablabla ; Les Borgnes ou le colonialisme intérieur brut ; Bac + noces ou Trig-el Lici ; Le point de vue de la mort ; Générations radieuses, etc.

En collaboration avec d’autres auteurs, Mustapha Benfodil a aussi écrit : Les Six derniers jours de Baghdad : journal d’un voyage de guerre ; Paris-Alger, classe enfer ; Alger Nooormal ; Dilem-Président : biographie d’un émeutier ; La littérature est-elle une langue de bois ?, etc. Mustapha Benfodil a été (et est peut-être encore) membre du groupe « Bezzef » (avec Chawki Amari, Adlène Meddi et Kamel Daoud) et du groupe « Barakat ». C’est dire combien Mustapha Benfodil est prolifique et est engagé dans la vie culturelle de son pays et du monde.

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Un élan subitement freiné, espérons, pas pour longtemps

Cet engagement total et cette activité intense ont, malheureusement été freinés — espérons, pas pour longtemps — à la suite d’un Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN) prononcée, comme une fatwa, contre notre immense écrivain, Mustapha Benfodil. Alors qu’il s’apprêtait à se rendre au Festival d’Avignon (France) pour présenter un nouveau projet théâtral, Mustapha Benfodil, a été informé qu’il était interdit de quitter le pays pour se rendre à l’invitation des organisateurs du Festival.

La raison invoquée pour cette « fatwa » est que Mustapha Benfodil a écrit, dans la revue Naqd, une revue scientifique algérienne de renom, un article portant sur l’exploitation du gaz de schiste en Algérie. Il faut rappeler que ce sujet avait soulevé une grande controverse ces dernières années en raison des effets nocifs que cette exploitation entraînerait pour l’environnement, notamment pour les réserves aquatiques du pays. Cela avait même donné lieu à des révoltes dans le sud du pays pour demander l’arrêt de ce projet jugé trop dangereux pour l’écosystème national.

Cette « fatwa » a été prononcée alors qu’au plus haut niveau de l’Etat — en l’occurrence de la bouche du président de la République, lors de sa récente visite en Allemagne — il a été déclaré que « les opposants algériens résidant à l’étranger sont les bienvenus en Algérie ». Nous ne rentrerons pas dans la polémique et dans la question « qu’est-ce qu’un opposant en Algérie ? », car ce n’est pas notre sujet, mais cela montre qu’entre le « discours politique » et la « real politics » sur le terrain, il y a un gouffre.

On autorise, supposément, des « opposants » à rentrer dans le pays, mais on empêche au même moment, des écrivains-journalistes-hommes de théâtre de quitter leur pays, celui de leurs arrière-arrière-arrière grands parents. Alors que la Constitution algérienne garantit le droit de sortie et d’entrée au pays. Alors que les écrivains, et les intellectuels en général, ne font que leur métier : rapporter les faits (négatifs et/ou positifs) sur leur société et sur le système de gouvernance de leur pays. Utilisant souvent la fiction pour éviter la censure sur leurs écrits ou leurs dires.

« La liberté d’expression exige l’indépendance […] Le seul juge, en principe, ce devrait être le public […] Ça ne devrait pas l’empêcher,  si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la révolution, de prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique »
(Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 145).

Dans son roman  L’archéologie du chaos (Amoureux), Mustapha Benfodil explique le rôle de l’écrivain et de la littérature engagés : « La littérature n’a pas pour mission de changer le monde, mais seulement de le singer. S’il ne fait que cela, un artiste engagé est un artiste encagé. Il devient un fonctionnaire de la colère. Il s’aigrira et se grillera très vite. Si l’écriture se fonctionnalise, elle se fonctionnarise » (Mustapha Benfodil, L’archéologie du chaos (Amoureux), Editions Barzakh, 2007, p. 250).

Un autre écrivain algérien, avant lui, en l’occurrence Kateb Yacine, dira aussi quel rôle doit jouer l’écrivain dans une société : « L’écrivain n’est pas seulement un écrivain. Il est un homme, un citoyen, et il doit prendre position d’autant qu’il est écrivain, parce qu’il est un citoyen qui a un pouvoir d’expression qui peut être multiplié, qui peut porter et faire avancer une idée ou une cause » (Katab Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 146).

Toujours sur la place de l’écrivain, Abdelhamid Benhadouga écrit : « L’écrivain est celui qui pose les problèmes dans la perspective d’une vie meilleure ; il ne fait pas que les poser simplement, mais il participe à son projet dans l’avenir, un projet de l’avenir […] La plume n’est pas faite pour rêver. L’acte d’écrire est une manifestation de la liberté et un facteur de libération » (Abdelhamid Benhadouga, cité par Djouher Amhis-Ouksel, Benhadouga, le rêve, la vérité, et l’espérance, Casbah Editions, 2014, p. 208).

Toutes ces citations indiquent bien que l’écrivain n’est pas un « va-t-en guerre » contre son pays ou son gouvernement. Il ne fait que déterrer, au sein de la société et du Pouvoir dans lesquels il évolue, ce qu’il y a de bien et ce qu’il y a de mal, en vue d’allerter sur les actions à prendre pour améliorer la vie des citoyens.

Parlant de la liberté d’expression — qui est un peu le poumon par lequel respire l’écrivain et sans laquelle aucune littérature ne peut se développer et aucune amélioration ne peut être apportée aux maux sociaux d’un pays — et du rôle, encore une fois, de l’écrivain, Kateb Yacine écrit : « La liberté d’expression exige l’indépendance […] Le seul juge, en principe, ce devrait être le public […] Ça ne devrait pas l’empêcher, si le pouvoir est révolutionnaire, de travailler dans le sens de la révolution, de prendre des responsabilités, mais sans jamais perdre son esprit critique » (Kateb Yacine, Le poète comme boxeur, entretiens 1958-89, Editions Seuil, 1994, p. 145).

Cette dernière citation de Kateb Yacine montre, on ne peut mieux, que l’écrivain n’est pas, intrinsèquement, contre son gouvernement et qu’il n’est là que pour fomenter des « coups » contre son pays ou le pouvoir qui le gouverne. Encore moins pour attenter à la stabilité ou à la sécurité de son pays, celui qu’il adore, par-dessus tout. La preuve est que, s’il est amené souvent à critiquer son pays, ou le pouvoir qui le dirige, c’est parce qu’il l’aime. Interdire, donc à un écrivain de se rendre à une rencontre internationale pour présenter un de ses projets, c’est comme lui couper ses deux jambes, pire, c’est le priver de ce ressourcement que les échanges culturels avec l’extérieur peuvent apporter à son œuvre. A contrario, contraindre un écrivain à se contenter des seules ressources et idées de son pays c’est le condamner à la stagnation, voire à un retard dans le développement de son œuvre créative, et dans le développement du pays dans son ensemble. 

Conclusion

Sur la base de ce qui a été dit ci-dessus, nous émettons l’espoir que Mustapha Benfodil retrouve très vite la liberté de se mouvoir et d’aller à son rendez-vous d’Avignon et à ses autres rendez-vous futurs. Nous espérons aussi, bien sûr, qu’après être sorti du pays, il pourra aussi y entrer sans problèmes.

Nous pensons, en effet, que notre cher pays, notre pays adoré, a mieux à faire que de pourchasser son élite intellectuelle. Les défis et les enjeux sont ailleurs : ils sont dans les réformes que le pays a besoin d’entreprendre sur les plans intérieur et extérieur pour un développement économique, social, culturel, équitable et durable et pour l’établissement d’un ordre international plus juste tenant compte de la spécificité de chaque pays. 

Arezki Ighemat,
Ph.D en économie Master of francophone literature (USA)