À travers la voix de son fils Rachid, Mohamed Boudia, dramaturge, poète et militant assassiné à Paris en 1973, retrouve aujourd’hui sa place dans l’histoire. Le recueil Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973) permet de redécouvrir un artiste dont l’engagement et la création ne faisaient qu’un, et dont l’héritage continue de résonner au-delà des générations.
Le 25 janvier 2026, le café littéraire de l’Impondérable, niché au cœur de Paris, s’est transformé en un lieu de mémoire et de rencontre autour d’une figure majeure de l’histoire culturelle et politique algérienne et internationale : Mohamed Boudia. Ce soir-là, Rachid Boudia, le fils de Mohamed, a pris la parole pour retracer le parcours de cet homme à la fois dramaturge, poète, écrivain et militant engagé, assassiné à Paris en 1973. Dans une atmosphère à la fois solennelle et chaleureuse, le public, venu nombreux, a été invité à plonger dans l’histoire d’un artiste dont la vie et l’œuvre étaient indissociables de ses convictions politiques.
L’événement constituait également la présentation publique du livre Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973). Cet ouvrage, attendu, rassemble pour la première fois des textes jusqu’alors dispersés et parfois inédits, offrant une vision globale et cohérente de la pensée et de la créativité de Boudia. Poèmes, pièces de théâtre, articles et textes politiques cohabitent dans ce volume, témoignant d’une vie où l’écriture et l’engagement se nourrissaient mutuellement. La rencontre a permis de mesurer l’ampleur de son héritage et de rappeler combien la voix de Mohamed Boudia, malgré la brutalité de sa disparition, continue d’inspirer et de questionner.
Mohamed Boudia, un intellectuel engagé
Mohamed Boudia n’était pas simplement un intellectuel engagé : il fut un homme dont la vie entière fut un terrain d’expérience, où convictions politiques et création artistique s’entrelaçaient de façon indissociable.
Né en 1932 dans la Casbah d’Alger, un quartier emblématique de l’histoire et de la culture algérienne, il grandit dans un environnement où l’effervescence intellectuelle et la résistance face à la colonisation formaient le quotidien. Très jeune, il s’investit dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, convaincu que la libération politique d’un peuple ne pouvait se dissocier de la transformation culturelle et sociale. Après l’indépendance, son engagement ne faiblit pas : il soutient la cause palestinienne depuis l’Europe, s’inscrivant dans une dynamique de solidarité transnationale et affirmant que la justice et la liberté n’ont pas de frontières.
L’œuvre de Boudia reflète cette double exigence : ses pièces de théâtre, ses poèmes et ses textes militants sont autant de véhicules pour une pensée qui cherche à éveiller les consciences et à nourrir la résistance. Chaque mot, chaque scène, chaque vers témoigne d’une radicalité de conviction où l’art n’est jamais un simple divertissement, mais un instrument de lutte, d’éducation et d’inspiration. La force de son engagement allait jusqu’au sacrifice ultime de sa vie, soulignant l’ampleur et la cohérence d’un parcours profondément intégré entre création artistique et action politique.
Le recueil publié par les Éditions Premiers Matins de Novembre, enrichi de préfaces signées par Nils Andersson, Djilali Bencheikh, Jean-Marie Boëglin et Rachid Boudia, restitue pour la première fois l’ensemble de cette œuvre longtemps éparpillée et partiellement inédite. Grâce à cette compilation, lecteurs et chercheurs peuvent désormais appréhender la richesse et la cohérence de la pensée de Boudia, saisir l’intensité de son engagement et découvrir un esprit créatif dont la radicalité et la sensibilité continuent de résonner avec force aujourd’hui. Ce volume permet ainsi de mesurer combien la trajectoire d’un artiste engagé peut éclairer les combats d’hier et d’aujourd’hui, tout en montrant que l’art et la politique, lorsqu’ils se nourrissent mutuellement, peuvent produire une œuvre intemporelle et universelle.
Un assassinat, signé Mossad
Assassiné à Paris le 28 juin 1973, Mohamed Boudia fut brutalement arraché à la vie dans le cadre d’une opération destinée à faire taire l’une des voix les plus engagées de son époque. Un acte d’une violence inédite, perpétré dans la capitale française, mené par le Mossad. Malgré la brutalité de cet assassinat, la trajectoire de Boudia ne s’éteint pas avec sa mort. Son œuvre et son engagement continuent d’inspirer, rappelant que la créativité, le courage et la pensée militante peuvent traverser la violence et le temps, et que certaines voix, même réduites au silence par la barbarie, conservent une force et une résonance intemporelles.
Cet acte violent ne fut pas seulement la disparition d’un homme, mais la tentative d’interrompre une trajectoire intellectuelle et militante qui reliait art, politique et solidarité internationale. Boudia, dont les combats avaient d’abord porté sur l’indépendance de l’Algérie et s’étaient ensuite étendus au soutien de la cause palestinienne, incarnait une idée de l’engagement total, où l’écriture et la création théâtrale se mêlaient à l’action politique concrète.
Sa mort prématurée, survenue alors qu’il n’avait que 41 ans, n’a pourtant jamais effacé l’impact de son œuvre et de ses idées. Au contraire, elle a contribué à cristalliser la mémoire d’un militant courageux, capable de franchir les frontières nationales pour défendre les droits des peuples opprimés et promouvoir une solidarité internationale sans compromis. Dans les cercles littéraires, politiques et universitaires, Mohamed Boudia reste aujourd’hui une figure de référence : son parcours, sa pensée et son courage continuent d’inspirer ceux qui s’engagent pour la justice, l’égalité et la liberté, rappelant que certaines voix, même réduites au silence par la violence, ne disparaissent jamais véritablement.
Un père attentif et aimant
Lors de cette rencontre exceptionnelle, Rachid Boudia a ouvert une fenêtre intime sur la vie de son père, mêlant souvenirs personnels, anecdotes touchantes et récits de ses combats. Chaque témoignage permettait de percevoir un homme dont l’engagement politique n’éclipsait jamais l’humanité profonde : derrière le militant infatigable se révélait un père attentif et aimant, un être sensible, passionné par la littérature et le théâtre, pour qui la création était à la fois un refuge et un instrument de lutte.
Le dialogue avec Youcef Zirem, ponctué de questions pertinentes et parfois inattendues du public, a donné corps à la complexité de Mohamed Boudia. Les participants ont pu comprendre comment sa vie s’inscrivait à la croisée de plusieurs mondes : la scène culturelle, les luttes anticoloniales, la solidarité internationale et la vie de famille. Chaque anecdote racontée par Rachid semblait faire surgir la voix de son père, tantôt drôle, tantôt émouvante, mais toujours empreinte de lucidité et de courage.
Ce moment d’échange a ainsi révélé l’équilibre singulier qui animait Mohamed Boudia : un homme capable de créer et d’inspirer, tout en se battant concrètement pour des causes collectives. Le public a pu mesurer combien sa trajectoire personnelle et artistique était traversée par une même exigence de liberté, d’intégrité et de justice, illustrant que l’art et l’engagement peuvent se nourrir mutuellement, jusqu’à devenir indissociables.
La rencontre a également mis en lumière le rôle essentiel de lieux comme le café littéraire de l’Impondérable, véritables carrefours où se rencontrent littérature, histoire et engagement citoyen. Dans cet espace intimiste, chaque dimanche, les murs semblent résonner des voix du passé et du présent, invitant les participants à explorer des trajectoires humaines et artistiques souvent oubliées ou méconnues. C’est un lieu où le temps suspend son cours, où l’on peut à la fois écouter, réfléchir et dialoguer, et où la mémoire collective se transmet dans la proximité et l’échange.
La présence de Rachid Boudia et la redécouverte de l’œuvre de son père ont ainsi réactivé cette mémoire vivante. Mohamed Boudia, disparu trop tôt, y a retrouvé une forme de présence : ses écrits, son engagement et sa sensibilité artistique continuent de résonner dans l’esprit du public. Ce cadre privilégié a rappelé combien l’art et l’action politique peuvent se nourrir mutuellement, créant un espace où les idéaux de liberté, de justice et de solidarité trouvent une résonance concrète et intemporelle. La rencontre a montré que, même des décennies après sa disparition, la voix de Boudia reste une source d’inspiration, capable de mobiliser les consciences et d’éveiller le goût de l’engagement dans le présent.
À travers cette restitution de son parcours et de ses écrits, il devient évident que la vie et l’œuvre de Mohamed Boudia restent d’une actualité saisissante. Son exemple illustre que le courage intellectuel et la créativité artistique peuvent se conjuguer pour résister aux forces de la violence et de l’oppression. Même des décennies après sa disparition tragique, sa voix continue de résonner, rappelant que les mots, les idées et l’engagement ont le pouvoir de traverser le temps et d’inspirer de nouvelles générations.
Un esprit libre qui conjugue art et militantisme
Chaque texte, chaque pièce, chaque poème témoigne de cette volonté inébranlable de faire entendre une pensée libre, où la lutte pour la justice se nourrit de l’art et où l’art devient un moyen d’affirmer la dignité humaine. La mémoire de Boudia, loin de se réduire à celle d’un militant disparu, se présente comme un véritable héritage intellectuel et moral : elle enseigne que la créativité, lorsqu’elle s’allie à l’action, possède la force de défier la brutalité, de traverser les frontières et de nourrir les consciences. En ce sens, son œuvre est plus qu’un témoignage historique : elle est une leçon universelle sur la puissance de la parole, la force de la pensée et la nécessité de poursuivre les combats pour lesquels il a donné sa vie.
En quittant le café de l’Impondérable, le public repartait avec le sentiment d’avoir côtoyé une mémoire vivante. Mohamed Boudia y apparaît non seulement comme un artiste et un militant, mais aussi comme un exemple intemporel de courage, de cohérence et de sensibilité. Son parcours rappelle que l’engagement ne se limite pas aux gestes politiques, mais s’inscrit aussi dans la création, la réflexion et la transmission.
Le recueil Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie (1962-1973) offre aujourd’hui aux lecteurs l’opportunité de redécouvrir un esprit libre, capable de conjuguer art et militantisme, poésie et combat pour la justice. Dans un monde où la mémoire des luttes et des idéaux est parfois menacée par l’oubli, cette œuvre nous rappelle que certaines voix, celles qui allient intelligence et passion, continuent de traverser les époques et d’inspirer les consciences. Mohamed Boudia, par sa vie et sa création, demeure ainsi un repère essentiel pour tous ceux qui croient que l’art et la pensée peuvent changer le monde, et qu’un engagement authentique, porté avec créativité et humanité, peut transcender la violence et le temps.
Brahim Saci
Mohamed Boudia – Œuvres. Écrits politiques, théâtre et poésie, Éditions Premiers Matins de Novembre



