Le Café littéraire de l’Impondérable a accueilli, le 30 août dernier, une rencontre débat avec Malika Chitour Daoudi au tour de son roman « Marjane ». Invitée par l’écrivain Youcef Zirem, l’autrice a eu le plaisir de revenir sur les coulisses de sa création, d’exposer les tensions, les élans, les hésitations qui façonnent son écriture.
Malika Chitour Daoudi est venue présenter son roman Marjane publié chez Casbah Éditions. Elle y raconte l’histoire d’une jeune fille de seize ans qui fuit Ispahan pour échapper à la violence domestique. Déguisée en garçon, le crâne rasé, elle prend la route de Samarkand : une route ancienne, poussiéreuse, traversée par les caravanes, où chaque pas devient une épreuve et une promesse.
Sur ce chemin, elle rencontre maître Li, sage non voyant, figure de mémoire et de clairvoyance morale. Il lui transmet les récits d’une Chine meurtrie par les puissances étrangères, depuis la révolte des Taiping jusqu’au traité de Nankin, révélant l’impact délétère du commerce du parfum noir (opium) imposé par les Anglais. À travers lui, Marjane découvre un monde brisé mais vibrant, un monde qui cherche sa lumière comme elle cherche la sienne.
La romancière a expliqué comment elle a voulu mêler fiction et mémoire historique, comment la route de la soie devient un espace de transformation intérieure. Marjane apprend et tisse sa propre identité. Le roman avance comme une épopée douce et tragique, une danse entre l’ombre et la clarté.
Le processus d’écriture : un travail long, exigeant, habité
Interrogée par Youcef Zirem, Malika Chitour Daoudi a parlé de son processus d’écriture, qu’elle décrit comme un travail de longue haleine, fait de sueur, d’efforts, de doutes et de recommencements. Elle écrit lentement, avec patience, cherchant la lumière derrière chaque phrase. Pour elle, rien n’est facile, mais tout devient nécessaire. L’écriture n’est pas un geste : c’est une traversée.
Elle a également confié qu’elle n’a découvert Malek Haddad que tard dans sa vie adulte. Jeune, elle était attirée par d’autres écrivains, d’autres univers. Mais la rencontre avec Haddad fut un choc : une langue brûlante, une douleur qui chante, une Algérie intérieure qui parle à travers les silences. Cette découverte tardive a sans doute profondément influencé sa manière d’écrire Marjane, lui donnant une densité nouvelle, une musicalité plus grave.
La lecture attentive de Marjane permet de percevoir les influences qui nourrissent l’écriture de Malika Chitour Daoudi. Elles affleurent dans la structure du récit, dans la manière dont elle construit ses personnages, dans la musicalité de sa langue et dans la profondeur historique qui traverse son roman. Marjane apparaît ainsi comme un carrefour littéraire où se rencontrent les lectures de jeunesse, les découvertes tardives, les traditions orientales et les filiations algériennes contemporaines.
D’abord, on devine l’empreinte des lectures de jeunesse, celles qui ont façonné son imaginaire avant même qu’elle ne découvre Malek Haddad. Jeune lectrice, Malika Chitour Daoudi était attirée par des auteurs qui l’emmenaient ailleurs, dans des mondes de traversées, d’épreuves et de métamorphoses. Les romans d’aventure, les récits initiatiques et les littératures de voyage ont laissé une trace visible dans Marjane. Le roman reprend cette structure classique du personnage qui quitte son univers pour en découvrir un autre, et qui se découvre lui-même en chemin. La route, le déplacement, la transformation intérieure sont au cœur du récit, comme dans les grandes épopées formatrices qui accompagnent les adolescents dans leur passage vers l’âge adulte.
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Medjahed Hamid : cette voix discrète qui a façonné la chanson kabyle moderne Kader Hagoug : raconter les deux rives, sans effacer les blessures« Paris sait me comprendre » de Youcef Zirem : l'insoumission des motsOn retrouve dans Marjane une langue dense, poétique, chargée d’émotion, qui rappelle la manière dont Haddad faisait de la littérature un lieu de mémoire et de douleur. La musicalité du roman, sa manière de faire chanter les silences, de laisser vibrer les blessures, porte l’empreinte de cette sensibilité. La lecture de Marjane révèle également l’influence d’auteurs qui ont su mêler histoire, destin individuel et fresques orientales. On pense à Amin Maalouf, pour sa capacité à inscrire des personnages dans des civilisations anciennes et des routes oubliées ; à Ismaïl Kadaré, pour sa manière de faire dialoguer mythe et politique ; à Yasushi Inoue, pour ses récits de sagesse et de Chine impériale. Ces influences ne sont pas revendiquées, mais elles sont perceptibles dans la structure du roman, dans la manière dont l’autrice articule la fiction avec la mémoire collective, et dans la façon dont elle fait de la route de la soie un espace de transformation intérieure.
Le personnage de maître Li, la sagesse non voyante, les routes anciennes, les récits transmis oralement renvoient à des traditions narratives orientales. On y retrouve l’ombre de Lao Tseu, la profondeur méditative de la littérature de la Chine impériale, et la structure symbolique des contes persans. Marjane s’inscrit dans cette tradition des récits initiatiques où le voyage n’est jamais seulement géographique : il est une parabole, une ascèse, une quête de soi. Le sage non-voyant, qui voit plus loin que les horizons, est une figure typique de ces littératures où la clairvoyance n’est pas un don des yeux, mais un don de l’esprit.
Enfin, dans son rapport à l’histoire, à la mémoire et à la place des femmes, Malika Chitour Daoudi s’inscrit dans une filiation algérienne contemporaine. On pense à Assia Djebar, pour la manière de donner voix aux femmes et de faire de la mémoire un espace de résistance ; à Nadia Benchallal, pour la sensibilité aux identités, aux territoires, aux fractures intimes. Ces influences sont thématiques plutôt que stylistiques, mais elles sont essentielles : elles donnent à Marjane une profondeur politique discrète mais réelle, une conscience de la place des femmes dans les luttes historiques, une attention à la fragilité et à la force des destins féminins.
Ainsi, Marjane apparaît comme un roman traversé par plusieurs mondes littéraires : l’aventure formatrice, la poésie de Haddad, les fresques orientales, les traditions de sagesse, et la mémoire algérienne contemporaine. C’est cette pluralité qui donne au roman sa richesse, sa densité, sa lumière.
Les questions de Youcef Zirem : ouvrir les portes du roman
Tout au long de la rencontre, Youcef Zirem a su guider la parole avec cette élégance qui le caractérise, en posant des questions qui ne cherchent jamais à piéger, mais à révéler. La première portait sur la genèse du personnage : comment est née Marjane, cette jeune héroïne qui affronte la violence et choisit l’exil comme un acte de survie et de liberté. En interrogeant l’origine du personnage, Zirem invitait l’autrice à revenir sur le moment où la fiction s’est imposée, sur l’étincelle initiale qui a donné naissance à cette figure de courage. La réponse de Malika Chitour Daoudi dévoilait un travail intérieur profond, une volonté de donner voix à celles qui, dans le silence des maisons, portent des luttes invisibles.
La seconde question s’est attachée au rôle de maître Li, ce sage non voyant qui accompagne Marjane sur la route de Samarkand. Zirem voulait comprendre pourquoi ce personnage, à la fois fragile et lumineux, occupe une place si centrale dans le roman. Maître Li n’est pas seulement un guide : il est une mémoire vivante, un témoin des blessures de la Chine du XIXᵉ siècle, une figure de clairvoyance morale qui voit plus loin que les horizons. En répondant, l’autrice a dévoilé la dimension initiatique du récit, où le maître n’enseigne pas par la vue, mais par la parole, par la transmission, par la sagesse.
La troisième question portait sur la manière d’articuler histoire et fiction. Comment mêler la documentation historique — révolte des Taiping, traité de Nankin, commerce du parfum noir — avec la trajectoire intime d’une jeune fille en fuite. Cette interrogation ouvrait un espace de réflexion sur la construction du roman, sur la manière dont l’autrice tisse ensemble les fils du réel et ceux de l’imaginaire. Malika Chitour Daoudi a expliqué comment elle a cherché un équilibre entre fidélité historique et liberté narrative, afin que la fiction éclaire l’histoire sans la trahir, et que l’histoire donne à la fiction une profondeur nouvelle.
Chaque question ouvrait ainsi une porte, chaque réponse dévoilait un pan de l’atelier intérieur de l’autrice. La rencontre avançait comme un dialogue profond, où la littérature se révélait dans ses fondations, dans ses choix, dans ses hésitations, dans ses élans. Le public, attentif, suivait ce mouvement avec une concentration rare, comme si chaque mot ajoutait une pierre à l’édifice du roman.
Une rencontre chaleureuse, vivante, fidèle à l’esprit de l’Impondérable
La soirée s’est déroulée dans une atmosphère chaleureuse, presque familiale, où les lecteurs, les habitués et les curieux ont partagé un moment de littérature sincère. L’Impondérable est un lieu où les livres respirent, où les auteurs se sentent chez eux, où les lecteurs deviennent des compagnons de route. Ce soir-là, cette magie a opéré une fois de plus.
Malika Chitour Daoudi, humble et lumineuse, a répondu avec générosité, laissant transparaître la passion qui anime son écriture. Elle parlait avec douceur, mais avec une conviction profonde, comme si chaque phrase était encore un fragment de son roman. Face à elle, Youcef Zirem, fidèle à son talent, orchestrait la rencontre avec une maîtrise tranquille, donnant à la parole de l’autrice l’espace nécessaire pour s’épanouir.
Le public, attentif et bienveillant, formait un cercle invisible autour de cette conversation. On sentait que chacun était venu pour écouter, pour comprendre, pour se laisser toucher. La rencontre n’était pas seulement un échange littéraire : c’était un moment de beauté et de pensée, un instant suspendu où la littérature devenait un lien entre ceux qui écrivent et ceux qui lisent.
Le Café littéraire de l’Impondérable a ainsi confirmé sa vocation : être un lieu où la parole circule librement, où les auteurs trouvent un refuge, où les lecteurs trouvent une famille, où la littérature devient une expérience partagée. Une fois encore, la soirée a prouvé que ce café littéraire n’est pas seulement un espace culturel, mais un véritable foyer pour les mots et pour ceux qui les portent.
Brahim Saci
Malika Chitour Daoudi, Marjane, Casbah Édition, 2026.

