Débat avec Akram Belkaïd autour de son livre Chroniques du ramadan, au café l’Impondérable

Entre complicité, échanges nourris et réflexion collective, Akram Belkaïd était au café l’Impondérable dimanche 29 mars pour présenter Chroniques du ramadan, voyage intimiste au cœur du jeûne, transformant la présentation d’un livre en un moment de partage intellectuel où littérature, histoire et spiritualité se mêlent avec une intensité singulière.

Dans le cadre intimiste du café l’Impondérable, Youcef Zirem recevait Akram Belkaïd pour une rencontre autour de Chroniques du ramadan. Au fil de la conversation, la soirée a dépassé le simple cadre littéraire pour devenir un moment de réflexion collective, mêlant spiritualité, histoire et regard contemporain.

L’invité dominical Akram Belkaïd est un illustre journaliste ayant collaboré avec Le Quotidien d’Algérie et La Tribune avant de devenir rédacteur en chef au Monde diplomatique. Spécialiste du monde arabe et de l’économie internationale, il est également l’auteur de L’Algérie en 100 questions. Un pays empêché (Tallandier, 2020).

Quand la parole se partage et que le ramadan devient matière à réflexion

L’impression d’assister à quelque chose de singulier s’est rapidement imposée. Il ne s’agissait pas seulement d’écouter un auteur présenter son livre, mais de participer à une circulation vivante de la pensée. La parole, loin d’être verticale, s’est construite dans un mouvement d’aller-retour constant : chaque idée en appelait une autre, chaque réponse ouvrait de nouvelles interrogations.

Dans cette atmosphère, l’écoute occupait une place centrale. Une écoute active, presque studieuse, mais jamais figée. Le silence lui-même devenait un élément du dialogue, un espace où les mots pouvaient résonner, se déposer et parfois se transformer. On sentait que chacun, intervenants comme auditeurs, prenait le temps d’habiter ce qui se disait, loin de toute précipitation.

Le ramadan, tel qu’évoqué par Akram Belkaïd, dépassait sa dimension strictement religieuse pour devenir un objet de réflexion plus large. Il apparaissait comme un prisme à travers lequel interroger le rapport au temps, à la mémoire et à la transmission des traditions et des valeurs. Un moment où l’expérience intime rejoint l’histoire collective.

Peu à peu, la rencontre a pris la forme d’un espace partagé, presque fragile, où la parole circulait librement sans jamais perdre en exigence. La proximité et la simplicité du café renforçaient cette impression de communauté éphémère, réunie autour d’un même désir de compréhension.

Et c’est peut-être là que résidait la singularité de ce moment : dans la capacité à faire du livre un point de départ plutôt qu’un aboutissement, à transformer une présentation en expérience et une discussion en véritable exercice de pensée collective, où le temps semblait suspendu, non pas arrêté, mais habité autrement.

Une œuvre entre introspection et regard sur le monde

Chroniques du ramadan d’Akram Belkaïd s’inscrit dans une démarche à la fois personnelle et intellectuelle, à la croisée du témoignage intime et de la réflexion critique. L’ouvrage échappe aux catégories trop étroites : il n’est ni un essai religieux au sens strict, ni un simple recueil de chroniques ancrées dans l’actualité immédiate. Il se présente comme une traversée sensible et nuancée du mois de ramadan, envisagé dans toute sa complexité, spirituelle, sociale, culturelle et humaine.

Au fil des pages, Akram Belkaïd explore ce temps particulier comme un moment de recomposition intérieure. Le ramadan apparaît comme une parenthèse dans le flux souvent désordonné du quotidien, une suspension qui permet de ralentir, de réévaluer ses priorités et de redonner une place à ce qui reste ordinairement en arrière-plan. Les rythmes changent, les habitudes se transforment, et avec elles le rapport au corps, au temps et aux autres. Le jeûne devient une expérience, presque une épreuve douce, qui modifie la perception et ouvre à une attention renouvelée.

L’auteur ne se contente pas de décrire : il interroge. Il observe comment ce mois sacré agit comme un révélateur, révélant tensions, contradictions, mais aussi solidarités et continuités. Ce qui frappe particulièrement, c’est sa capacité à faire dialoguer les échelles : une scène intime, un repas de rupture du jeûne ou une attente silencieuse à la tombée du jour peut devenir le point de départ d’une réflexion sur l’histoire, la mémoire ou les dynamiques contemporaines.

Les souvenirs personnels s’entrelacent avec des analyses sur l’histoire de l’islam, la pluralité de ses interprétations et sa place dans des sociétés contemporaines souvent traversées par des crispations identitaires. L’auteur réussit à faire résonner ces niveaux sans jamais les opposer.

Le livre aborde également des sujets sensibles avec une grande finesse : la diversité des pratiques religieuses, les tensions entre tradition et modernité, les malentendus persistants autour du ramadan ou encore la place de la foi dans des sociétés largement sécularisées. Là où d’autres chercheraient à trancher, Akram Belkaïd maintient les questions ouvertes, accepte leur complexité et invite le lecteur à s’y confronter sans simplification excessive. Il ne s’agit pas d’imposer une vision, mais de déplacer les évidences, de troubler les certitudes et d’encourager une pensée en mouvement.

C’est cette posture qui donne au livre sa force singulière : un texte qui ne prétend pas clore le débat, mais qui l’élargit. L’introspection devient un point d’appui pour mieux comprendre le monde, ses tensions, ses héritages et ses possibles.

Une rencontre portée par la complicité et l’écoute

Ce dimanche, dans le XXᵉ arrondissement de Paris, L’Impondérable accueillait une rencontre d’une rare intensité, presque hors du temps. Youcef Zirem a su créer les conditions d’un échange à la fois exigeant et profondément accessible. Rien n’y semblait forcé : ni le rythme, ni la parole, ni les silences.

Entre les deux hommes, la conversation s’est installée avec fluidité, comme si elle reprenait un dialogue entamé bien avant la soirée. Leur complicité, nourrie par des années de respect mutuel, donnait au moment une densité particulière, une forme d’exigence partagée et une attention constante à la précision des mots et à la justesse des idées.

Très vite, l’échange a dépassé le cadre classique d’un entretien. Il ne s’agissait plus d’un enchaînement de questions-réponses, mais d’un espace de co-élaboration où la pensée se construisait à deux voix. Chacun rebondissait sur l’autre, affinait, déplaçait, prolongeait. Le dialogue prenait une dimension presque organique, comme si les idées prenaient forme en direct, sous les yeux du public.

Dans ce dispositif, Youcef Zirem jouait un rôle essentiel. Sa manière d’interroger ne cherchait jamais à enfermer le propos. Il ouvrait des pistes, esquissait des chemins possibles, laissant à Akram Belkaïd la liberté de les emprunter ou de s’en écarter. Ses relances, fines et mesurées, témoignaient d’une écoute attentive et active, où chaque réponse était prise en compte et relancée.

Cette posture permettait à Akram Belkaïd d’approfondir sa réflexion, de la nuancer et parfois de la reconfigurer au fil de la parole. On percevait par moments une forme de surprise, comme si certaines idées se révélaient dans l’instant même de leur formulation. C’est là que résidait la richesse de l’échange : faire émerger une pensée vivante, en train de se construire.

Au-delà des mots, une confiance réciproque se faisait sentir. Elle autorisait les détours, les hésitations et les approfondissements. La parole n’était pas performative, mais véritablement habitée. Et c’est cette qualité d’écoute, rare et généreuse, qui donnait à la rencontre sa tonalité singulière.

Une pensée en mouvement, un public engagé

Après cet échange initial, la parole s’est tournée vers le public, venu en nombre et animé d’une attention rare. Loin d’une participation timide ou convenue, les interventions se sont affirmées comme de véritables prolongements de la discussion. Chacun contribuait à une réflexion en cours, y inscrivant sa propre voix, ses doutes et ses lectures.

Le public n’était pas un simple auditoire : il devenait partie prenante du dialogue. Chaque prise de parole s’appuyait sur la précédente, la déplaçait ou l’approfondissait. Une forme d’intelligence collective se mettait en place, où les idées circulaient sans heurt mais avec exigence. On sentait un véritable désir de comprendre, de dépasser les évidences et d’entrer dans la complexité des sujets.

Les thématiques abordées ouvraient des perspectives larges et sensibles : l’histoire longue de l’islam, les traditions culturelles et spirituelles antérieures à la Révélation, les enjeux renouvelés de l’interprétation des textes, et les tensions contemporaines entre spiritualité, identités et réalités politiques. Ces questions, loin d’être abstraites, résonnaient avec des préoccupations actuelles, parfois intimes, souvent collectives.

La qualité des interventions frappait : précises, réfléchies, exigeantes. Elles traduisaient une implication intellectuelle et une volonté d’écoute et de dialogue. Chacun cherchait moins à affirmer une position qu’à ouvrir un espace de discussion et à mettre ses certitudes à l’épreuve.

Akram Belkaïd répondait avec sérénité, replaçant chaque question dans un horizon plus large. Il convoquait histoire, sciences sociales et expérience personnelle pour éclairer les enjeux sans les simplifier. Chaque réponse ouvrait de nouvelles pistes, introduisait des nuances et déplaçait légèrement le regard. Cette maîtrise tranquille contribuait à maintenir le débat dans un espace de réflexion plutôt que de confrontation.

Peu à peu, il devenait évident que ce qui se jouait dépassait le cadre d’une rencontre littéraire. C’était une pensée collective et vivante, où le public participait pleinement à l’élaboration d’un questionnement commun.

Deux heures de circulation libre de la pensée

Ce qui aurait pu n’être qu’une simple présentation de livre s’est transformé en expérience intellectuelle partagée. Pendant près de deux heures, les échanges ont circulé avec fluidité, chaque intervention nourrissant la suivante, chaque question ouvrant un nouveau chemin de réflexion. L’attention collective, rare et soutenue, créait un élan où public et intervenants semblaient construire ensemble la pensée.

Au fil de la soirée, un déplacement subtil s’opérait : on ne cherchait plus des réponses définitives ou des certitudes figées ; l’objectif était d’explorer des perspectives et de laisser la pensée s’aventurer là où elle n’avait pas osé aller. Les certitudes devenaient souples, les oppositions se transformaient en dialogues de nuances, et les contradictions s’entendaient comme des invitations à approfondir. Le débat n’était plus confrontation, mais espace vivant et mouvant où chaque idée pouvait se déposer, se transformer et se relancer.

Le lieu, L’Impondérable, participait à ce mouvement : fidèle à son nom, il suspendait le poids du quotidien. L’agitation de la ville, les préoccupations personnelles, le rythme effréné de la semaine semblaient s’éloigner pour laisser place à un temps de concentration, d’écoute et d’introspection collective. Les tables rapprochées, les étagères chargées de livres, l’éclairage chaleureux favorisaient la circulation de la parole et la liberté de pensée.

Dans ce cadre, littérature, spiritualité et pensée critique ne restaient plus abstraites : elles devenaient expérience tangible, presque corporelle. Chacun quittait la salle avec le sentiment d’avoir participé à quelque chose de plus grand que lui-même, un moment où réflexion et sensibilité se rejoignaient.

Ces deux heures ont montré qu’une rencontre littéraire pouvait dépasser la simple lecture ou le commentaire de texte. Elle devenait un laboratoire de pensée, un espace où la parole circule librement, où les idées s’entremêlent, et où le public n’est jamais spectateur mais partenaire d’une réflexion vivante.

Une soirée de transmission et de résonance

En quittant la salle, nombreux étaient ceux qui avaient le sentiment d’avoir vécu bien plus qu’une rencontre littéraire. Une impression de rare intensité flottait dans l’air, comme si chacun avait participé à un moment de transmission : un échange vivant fait de questions, d’écoute et de partages intimes. On pouvait parler de compagnonnage intellectuel, ce lien invisible créé lorsqu’une parole se déploie dans la confiance et le respect mutuel.

À travers Chroniques du ramadan, Akram Belkaïd n’a pas seulement présenté son livre. Il a ouvert un espace de réflexion dépassant le cadre religieux. Le texte invite à explorer des dimensions multiples : le temps et sa perception, la mémoire collective et intime, les héritages culturels et spirituels, et la manière dont chacun tente de donner sens à son existence. Le ramadan devient un point d’ancrage pour réfléchir à des questions universelles : ce qui nous relie aux autres, à l’histoire et à nous-mêmes.

Cette richesse n’aurait pas pu se déployer sans l’accompagnement sensible de Youcef Zirem. Par son écoute attentive et ses interventions mesurées, il a su créer un équilibre subtil entre exigence intellectuelle et accessibilité. Ses questions et relances ont permis à l’auteur de développer sa pensée dans toute sa complexité, tout en restant clair et vivant pour le public. Le dialogue instauré a transformé le café en un véritable lieu d’expérimentation de la pensée.

Ce dimanche-là, à Paris, la littérature ne s’est pas contentée de raconter ou d’analyser. Elle est devenue espace de rencontre et d’échange, lieu où les mots relient, font réfléchir et rendent le monde plus intelligible, et peut-être un peu plus habitable.

Brahim Saci


Akram Belkaïd, Chroniques du ramadan, Tallandier, 2026