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La main et le scanner : sur la grotte Cosquer, la trace et son témoin

Main soufflée de la grotte de Cosquer

Main négative, grotte Cosquer, datée d'environ 27 000 ans. Photographie prise au Musée d'Archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye. Photo : SiefkinDR, via Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0, image désaturée et recadrée en niveaux de gris.

Didier Aubourg nous invite dans cette chronique à remonter jusqu’à la main soufflée de la grotte Cosquer, pour comprendre comment un geste vieux de vingt-sept mille ans dialogue aujourd’hui avec le faisceau d’un scanner et continue de tendre sa trace vers nous.

La lampe

À trente-sept mètres sous la Méditerranée, au pied des falaises du cap Morgiou, un plongeur découvre en 1985 l’entrée d’un boyau noyé. L’homme se nomme Henri Cosquer, scaphandrier professionnel installé à Cassis. Pendant des années, il revient et progresse dans ce conduit obscur, qui s’élève sur plus de cent mètres avant de déboucher dans une salle demeurée hors de l’eau. Puis, en 1991, le faisceau de sa lampe balaie la roche. Il s’arrête sur une main.

Une main humaine, posée à plat contre la paroi, son contour soufflé au pigment voici des milliers d’années. Plus loin, la lumière fait surgir des chevaux gravés. Plus loin encore, des phoques et trois oiseaux noirs au ventre blanc. Cosquer photographie à l’aveugle, développe ses clichés à la surface, et comprend alors ce qu’il a trouvé : une grotte ornée du Paléolithique, la seule au monde dont l’entrée s’ouvre sous la mer.

Atteindre cette salle n’a rien d’une promenade. Il faut descendre à trente-sept mètres, repérer une ouverture étroite au pied de la falaise, puis remonter un conduit obscur en frôlant le plafond pour ne pas soulever la vase. Au moindre nuage de sédiment, la visibilité tombe à rien et le chemin du retour s’efface. Trois hommes y ont laissé la vie. La grotte se mérite par un danger réel, et ce danger appartient à ce qu’elle est.

Il se tait. Des années durant, il garde l’accès pour lui et y revient. Quand sa lampe révèle enfin les peintures, il prélève des échantillons pour s’assurer de leur authenticité avant que la nouvelle ne s’ébruite. Le secret se brise par un drame. Trois plongeurs grenoblois s’égarent dans le couloir d’accès et n’en ressortent pas. La mort force la parole : le 3 septembre 1991, Cosquer déclare la grotte aux affaires maritimes de Marseille. Un an plus tard, elle est classée monument historique. Depuis, une poignée de scientifiques seulement ont eu le droit d’y descendre.

De ce sanctuaire, nous savons peu. Les archéologues y voient un lieu de cérémonie, jamais un lieu d’habitat. Nous tenons les objets matériels, les charbons, les pigments, les silex. Le monde mental qui les commandait nous demeure fermé. Un rite eut lieu là, dont nous avons perdu le sens.

Pendant vingt-sept mille ans, une parole peinte sur cette paroi est restée sans lecteur. Que devient une œuvre que nul ne regarde ?

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La main

Revenons à la main, car elle porte le geste le plus ancien de la grotte. Une première phase d’occupation, gravettienne, est la plus ancienne, et les datations récentes tendent à la reculer encore. Elle a laissé sur les parois soixante-cinq mains, noires ou rouges, obtenues au pochoir. L’artiste appliquait sa paume contre la pierre et soufflait le pigment tout autour. En retirant la main, il abandonnait sa forme en creux, une absence découpée à sa mesure exacte.

Il faut s’arrêter sur ce procédé. La main se passe de dessin : elle s’imprime par son propre retrait. Ce qui demeure sur la paroi, c’est le vide qu’elle a laissé, cerné de couleur. Le plus vieux signe que nous lisons ici est une présence attestée par son empreinte en négatif. Un homme a déclaré : ma main fut posée là. Et il l’a déclaré dans une langue qui précède l’écriture de plus de vingt millénaires.

La main pochée est un signe avant la lettre. Bien avant que la Mésopotamie n’invente le calame et la tablette d’argile, un humain avait trouvé le moyen d’inscrire sa trace pour qu’elle dure. Le procédé est d’une simplicité technique parfaite : une paume appliquée, un souffle chargé de poudre. Il fonctionne encore. Vingt-sept mille ans plus tard, je lis sans effort ce qu’il veut dire.

Une main négative est l’indice le plus direct d’un corps. Un animal dessiné suppose un modèle observé à distance, transposé par l’œil et la mémoire. La main, elle, a touché la paroi. Le pigment épouse le bord exact d’une peau qui fut là, vivante, pressée contre la pierre froide. Voilà une signature au sens premier, le contact d’un être avec la matière. Et cette signature dit moi, dans un temps où aucun mot pour moi ne nous est parvenu. Avant tout langage articulé que nous puissions reconstituer, un humain a su affirmer sa singularité sur une roche. La première personne du verbe être s’est peut-être écrite ainsi, en creux, à la lueur d’une torche.

Et ce que la main veut dire tient en peu de mots. Elle s’adresse. Une empreinte laissée sur une paroi appelle un regard futur, un passant qui viendra, un jour, poser les yeux dessus. Personne ne marque ainsi la pierre pour soi seul. La main est tournée vers l’aval du temps, vers celui qui n’est pas encore là. Toute œuvre suppose un témoin à venir.

Une œuvre que nul ne regarde tombe dans un sommeil dont elle ne sort que par le retour d’un regard. Pendant les millénaires où la mer l’a scellée, la grotte n’a pas cessé d’exister, et elle a cessé de signifier. Le sens ne dort pas dans la paroi seule. Il naît dans la rencontre, à l’instant où un vivant pose les yeux sur le legs d’un autre.

La main de Cosquer a tenu ce pari. Elle a attendu, dans le noir, sous une mer qui n’existait pas encore quand on l’a peinte, que la lampe d’un plongeur vienne enfin la trouver. Le témoin promis est arrivé. Le pari fou de l’empreinte a été tenu.

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Le pingouin

Parmi les figures animales, trois retiennent le regard. Des oiseaux noirs au ventre blanc, dressés, que les préhistoriens identifient comme des grands pingouins. Le Muséum national d’Histoire naturelle y voit la plus ancienne représentation connue de l’espèce, peinte autour de dix-neuf mille ans avant nous. Les spécialistes décrivent même une scène de parade amoureuse, un cas unique dans tout l’art pariétal.

Des oiseaux en parade, c’est-à-dire occupés à se choisir, à perpétuer leur lignée. Un homme du Solutréen a fixé sur la roche un instant de vie qui se transmet. Il ne pouvait deviner que cette lignée s’arrêterait net, des milliers d’années plus tard, sous les gourdins de nos marins.

Le grand pingouin, Pinguinus impennis, n’a rien du manchot des terres australes. C’était un oiseau de l’Atlantique nord, haut de quatre-vingts centimètres, incapable de voler, nageur magnifique. Les hommes de Cosquer le connaissaient pour l’avoir sous les yeux, sur des rivages aujourd’hui engloutis. Ils l’ont peint avec justesse, jusqu’à la silhouette ramassée et le port du plumage.

Cet oiseau n’existe plus. Nous l’avons exterminé. Chassé pour sa chair et pour ses œufs, décimé colonie après colonie, il a décliné durant des siècles, et les deux derniers individus connus furent tués en 1844 sur un îlot près de l’Islande. L’animal que des chasseurs paléolithiques regardaient parader, des chasseurs modernes l’ont rayé de la surface du globe.

Reste la peinture. Voici le premier renversement que la grotte impose à notre pensée : l’image a survécu au modèle. Le grand pingouin a quitté la Terre, sa figure demeure sur une paroi engloutie. La trace dure plus longtemps que ce dont elle témoigne. Le témoin de pierre a enterré son sujet.

Cette idée a de quoi troubler. Nous tenons d’ordinaire l’œuvre pour fragile et le monde pour solide. La grotte inverse le rapport. Le vivant a passé, le signe est resté. Et la question du premier mouvement se charge d’un poids supplémentaire. Si l’image survit à ce qu’elle montrait, que vaut-elle lorsque plus personne ne sait à quoi elle renvoyait ?

Le renversement ne s’arrête pas au pingouin. Nous remplissons nos archives d’images d’un monde que nous défaisons, et ces images seront un jour les seules preuves qu’il a existé. La grotte nous tend un miroir lointain : des hommes y célébraient un vivant qu’ils entamaient peut-être déjà.

Le pingouin peint nous regarde encore. Nous ne saurons jamais ce qu’il signifiait pour ceux qui l’ont tracé.

La copie

La grotte qui a vu vivre le grand pingouin va connaître à son tour l’engloutissement. Près de quatre-vingts pour cent de la cavité d’origine sont déjà sous l’eau. Ce que nous admirons n’est déjà qu’un reste : les parois aujourd’hui noyées portaient sans doute, elles aussi, des figures, dissoutes à jamais par le sel. La grotte que nous sauvons est le fragment rescapé d’un sanctuaire bien plus vaste. Le niveau monte, et il monte vite : au Panneau des chevaux, l’une des parois les plus riches, on a mesuré une hausse de douze centimètres entre 2011 et 2016. Les scientifiques l’annoncent sans détour : d’ici quelques décennies, les dessins encore visibles auront disparu.

L’ironie du lieu mérite qu’on s’y arrête. Dans ces mêmes calanques, l’exutoire de Cortiou rejette en mer les eaux usées de Marseille et de quinze communes. La même modernité qui sait relever la grotte au millimètre laisse couler tout près ce qui la corrode.

Devant cette échéance, une réponse s’est organisée. Copier la grotte. La sauver en double. Des équipes scientifiques, des topographes et des plasticiens ont relevé chaque paroi en trois dimensions, au millimètre, pour bâtir une réplique que l’on visite aujourd’hui à la surface, à la Villa Méditerranée, à Marseille. Le rêve avoué de ceux qui dirigent l’opération est de faire remonter la grotte à l’air libre, d’en obtenir un double d’une précision telle qu’il servirait d’outil de recherche aux conservateurs. La numérisation se poursuit sur le site même, et des élèves ingénieurs en géomatique y prêtent la main, prolongeant à leur manière le travail de sauvegarde.

Ce rêve a une étrangeté. Faire remonter la grotte, c’est en produire un fantôme qui sera partout et nulle part. Le double numérique se copie sans perte et se transporte d’un écran à l’autre. On pourra le graver sur mille disques, l’héberger sur mille serveurs. Il survivra peut-être à l’original que la mer va dissoudre, et existera plus librement que la grotte elle-même, restée si longtemps dans son trou d’ombre. Le fantôme voyagera quand l’original aura sombré.

Je suis ingénieur, et un relevé n’a pour moi rien de froid. Mesurer une paroi avec exactitude, c’est lui rendre hommage, refuser qu’elle s’efface sans laisser de compte. Le scan tridimensionnel est une forme de soin. Il sauve la forme, la topographie, la position de chaque trait et la couleur de chaque main. Il transmet un savoir vérifiable et durable.

Qui parcourt cette réplique en éprouve la fidélité saisissante : les parois exactes au relief près, les couleurs ravivées par les relevés. Et pourtant le visiteur sait, en avançant sur la passerelle, que la vraie grotte gît à quelques kilomètres de là, sous trente-sept mètres d’eau noire, hors d’atteinte. Il contemple une vérité exacte en la sachant ailleurs. Le double parfait rend plus vive l’absence de l’original.

Un écart demeure pourtant, que la précision ne comble pas. La réplique restitue les images de la grotte. Elle ne restitue pas la grotte. Le couloir noyé de cent mètres, le noir absolu, la peur de ne pas ressortir, la solitude de l’homme dont la lampe tombe la première sur une main que nul n’avait revue : rien de cela n’entre dans un fichier. On sauve la donnée. L’épreuve échappe. Et le rite dont ces images furent peut-être le centre ne reviendra pas davantage par le laser. La donnée est complète et muette. Le sens devra être refait par celui qui regarde.

Un savoir passe par la donnée. Une expérience passe par le corps, et rien ne remplace la descente elle-même. La réplique offre un savoir intact et prive l’épreuve de son lieu. Reste à décider si cette moitié sauvée vaut la peine. Je crois que oui.

La réplique mérite mieux que le mépris réservé aux copies. Elle ne sauve pas tout, et elle empêche que tout se perde. Sans elle, la montée des eaux emporterait les chevaux et les mains dans un oubli sans recours. Avec elle, une part demeure, accessible et offerte à l’étude. La copie est une fidélité. Elle dit, à sa façon : ceci a existé, ceci compte, regardez-le encore. Le geste qui relève la paroi au laser appartient à la même famille que le geste qui y posa jadis une paume. La copie garde une porte ouverte, pour qu’un sens y revienne un jour.

La main et le scanner

Reprenons le fil depuis l’origine. Une main se pose sur une paroi, au fond du Paléolithique, et confie sa trace à un regard qu’elle ne verra jamais. Le regard tarde infiniment. Il vient pourtant. Un homme en combinaison, une lampe, et la main sort du noir. La fidélité la plus improbable s’accomplit : l’œuvre a trouvé son témoin par-delà l’abîme du temps.

Aujourd’hui un autre geste se penche sur la même paroi. Un capteur glisse dans la lumière, enregistre chaque relief et chaque pigment, et porte la trace ailleurs, à la surface, dans la mémoire des machines. La main du Paléolithique et le scanner du XXIᵉ siècle appartiennent au même désir : laisser une empreinte pour un regard à venir. L’une et l’autre parient sur quelqu’un qui n’est pas encore né.

Là se tient, je crois, la leçon de cette grotte. Témoigner, c’est tendre une trace vers l’avenir sans la moindre garantie d’être lu. Le peintre l’a fait dans le pigment, en misant sur des millénaires. Nous le faisons dans le code, en misant sur la durée de nos archives. La matière du pari a changé. Le pari demeure identique.

Entre les deux gestes, une asymétrie demeure. La main visait un regard humain, n’importe lequel, un passant capable d’y reconnaître une main. Le scan vise un appareil et un format de fichier qui devront durer pour qu’on puisse un jour rouvrir le document. Le pigment n’exigeait que des yeux. Notre code réclame toute une civilisation pour se laisser relire. La trace la plus moderne est aussi la plus dépendante.

Nous sommes un maillon dans une chaîne de regards qui nous dépasse. Derrière nous, le plongeur, puis l’immense patience de la pierre. Devant nous, des yeux dont nous ignorons tout. Tenir la trace et la passer plus loin, voilà la fidélité qui nous incombe.

La mer refermera Cosquer. Elle reprendra les chevaux, les phoques, les trois pingouins d’une espèce que nous avons éteinte, et la main qui attendait. Avant qu’elle ne les reprenne, des hommes auront posé sur la paroi leur main de lumière, à côté de l’ancienne, et tendu la trace un cran plus loin, vers ceux qui viendront. Au fond de l’eau, dans le noir revenu, les deux gestes resteront côte à côte, le pigment et le faisceau, accordés par-dessus vingt-sept mille ans.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.

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