Paru aux éditions Grasset, le nouveau livre de Boualem Sansal, La Légende, marque le retour de l’écrivain, un récit de sa captivité et réflexion sur le pouvoir. Cet ouvrage écrit dans l’urgence suscite la polémique, plaçant l’auteur au centre d’un miroir dont il ne sort pas indemne.
Au-delà de la polémique qu’il suscite, le constat est, sur le plan purement littéraire, sans appel : La Légende de Boualem Sansal est un ouvrage profondément décevant. Ce qui aurait dû être un témoignage puissant se fracasse contre une écriture qui manque cruellement de souffle, de structure et de tenue.
Là où Boualem Sansal nous avait habitués à une architecture romanesque impeccable et à une langue capable de porter des visions dystopiques complexes, nous nous retrouvons ici face à un texte bancal. L’urgence, invoquée comme une justification stylistique, ne suffit pas à masquer une pauvreté d’écriture manifeste.
Le récit, décousu, s’apparente davantage à une succession de notes nerveuses qu’à une œuvre construite. En renonçant à la fiction, l’auteur a également renoncé à la hauteur de vue qui donnait tout son poids à ses précédents livres. Le résultat est une lecture poussive, où l’art s’efface totalement au profit d’un narcissisme déplacé, rendant l’ensemble aussi laborieux que répétitif. Ce n’est pas seulement une déception pour le lecteur fidèle, c’est, sur le plan de la forme, une véritable chute : une œuvre sans relief, dont la fragilité littéraire finit par discréditer la portée du témoignage qu’il prétend porter.
La Légende délaisse les codes du roman de fiction pour s’imposer comme un récit autobiographique nerveux. Ce choix confère à l’ouvrage une texture singulière, presque organique, qui tranche radicalement avec les grandes fresques romanesques qui ont bâti la renommée de Boualem Sansal. Cette immédiateté transforme le texte en un objet hybride, un livre-frontière qui oscille constamment entre le journal intime, le manifeste politique et le compte-rendu d’audience. À travers ces pages, Sansal revient sur son incarcération, une épreuve qu’il dépeint non seulement comme une privation de liberté physique, mais comme une tentative méthodique et violente de dépersonnalisation. Il livre une chronique clinique de ce « monde inversé » où il a été contraint de vivre.
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Le choix même du titre, La Légende : libres méditations d’un prisonnier encombrant, constitue, dès la couverture, un aveu de la dérive de l’œuvre. Loin de constituer une invitation à une réflexion profonde, cet intitulé porte en lui une forme d’autosatisfaction qui dessert immédiatement le propos. En qualifiant sa propre parole de « libres méditations », l’auteur installe une distance aristocratique avec son sujet, tandis que l’épithète « encombrant » confère à sa personne une dimension tragique et démesurée qui frise l’auto-hagiographie.
Ce titre ne promet pas un récit sur la condition humaine, mais impose un exercice d’ego. Il s’agit d’une mise en exergue de sa propre figure que le texte, par sa vacuité stylistique, est par la suite incapable d’honorer. L’utilisation du terme « légende » est ici particulièrement révélatrice : elle témoigne d’un basculement où l’écrivain ne se voit plus comme un observateur de la société, mais comme l’objet central d’une mythologie personnelle.
Ce titre, par sa lourdeur même, trahit le décalage de l’écrivain : là où il cherchait sans doute à incarner une figure de dissident tragique, il ne propose qu’un intitulé emphatique, totalement étranger à la sobriété et à la rigueur qui exigeaient autrefois, dans ses grandes œuvres, une humilité face à la puissance de la fiction. En somme, cet intitulé est un hors-sujet permanent : il déplace le regard du lecteur, faisant de l’enfermement de l’homme le seul centre de gravité, au détriment de l’analyse lucide du réel que le public attendait.
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L’écrivain face à sa propre déconstruction : un miroir qui se brise
Le titre même du livre, La Légende, constitue le nœud gordien de l’œuvre. Boualem Sansal s’y livre à une opération chirurgicale sur sa propre identité, tentant de disséquer la manière dont l’homme qu’il est a été, au fil des années, progressivement recouvert par le personnage public, ce dissident devenu, malgré lui, une icône internationale. Pourtant, là où l’on espérait une réflexion dense sur cette altérité, le récit peine à s’élever au-delà d’un constat parfois répétitif.
La captivité agit pour Sansal comme un « miroir déformant » qui révèle toute la brutalité de la déshumanisation : il y devient un simple matricule, une donnée diplomatique déconnectée de son essence humaine. C’est avec cette sensation d’étrangeté qu’il observe, depuis sa cellule, son propre nom devenir une abstraction politique agitée par le monde extérieur. La cellule sert ainsi de laboratoire à l’auteur pour ausculter, à vif, les mécanismes répressifs qui pèsent sur l’ensemble du corps social.
Cependant, c’est précisément ici que le lecteur habitué à la puissance allégorique de ses précédents ouvrages peut se sentir en retrait. Là où Le Village de l’Allemand ou 2084 nous transportaient dans des univers universels et vertigineux, La Légende semble s’enfermer dans ce laboratoire carcéral sans parvenir à lui donner la portée métaphorique qui faisait autrefois la grandeur de sa littérature. En voulant trop démonter les mécanismes de sa propre image, Sansal s’isole, laissant le lecteur face à une réflexion qui, malgré la force du témoignage, manque cruellement de l’envolée romanesque qui caractérisait son œuvre passée.
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L’exigence littéraire face à l’urgence
La littérature doit être jugée en tant que telle, indépendamment des circonstances qui l’ont vue naître. Il ne s’agit pas ici de chercher des circonstances atténuantes : la lecture doit porter sur le texte, et non sur l’homme éprouvé. Un texte, quel qu’en soit le contexte, doit tenir par sa langue, sa structure et son souffle. Si la détention explique l’urgence de la rédaction, elle ne saurait justifier la défaillance littéraire. La compassion n’a jamais été un critère esthétique. Ce qui importe, c’est la phrase, la vision, l’architecture, les éléments qui font qu’un livre devient une œuvre. C’est précisément parce que l’œuvre de Sansal a habitué le public à cette exigence que la chute stylistique de La Légende apparaît si brutale. Il ne s’agit pas de juger l’homme, mais d’évaluer l’écriture, qui, en l’occurrence, ne suffit pas à porter le propos.
La critique littéraire ne saurait se transformer en une simple extension du commentaire politique ou biographique. Lorsqu’un lecteur aborde un ouvrage, il n’entre pas dans un tribunal ou dans un espace de compassion, mais dans une architecture verbale. Affirmer que la littérature doit être jugée indépendamment de ses conditions de genèse est une position de rigueur éthique : c’est respecter l’écrivain en tant qu’artisan du langage, et non le réduire à son statut de victime ou de figure publique. La détresse, aussi réelle soit-elle, n’est pas un paramètre mesurable de la qualité esthétique. Une page écrite dans la douleur peut être stylistiquement indigente, tout comme une œuvre de fiction pure peut atteindre des sommets de vérité humaine. Confondre l’émotion suscitée par l’histoire personnelle de l’auteur avec la réussite formelle de son texte revient à nier la spécificité de l’art.
L’invocation de « l’urgence », souvent utilisée pour justifier des ruptures de ton, une ponctuation erratique ou une linéarité excessive, devient un sophisme dès lors qu’elle sert de bouclier contre l’exigence. Si la privation de liberté contraint physiquement l’écrivain, elle ne devrait pas le libérer de ses obligations envers la langue. Une écriture « sous contrainte » peut, au contraire, devenir une occasion de tension créatrice, de concentration, voire d’une épure stylistique magistrale. Ici, l’urgence est perçue non comme une force motrice, mais comme un facteur de délitement. En refusant les « circonstances atténuantes », l’analyse pointe le fait que le lecteur ne peut se contenter d’une intention de témoignage ; il exige une exécution qui soit à la hauteur de la gravité du sujet. Le « cri » ne suffit pas à faire une œuvre ; il faut encore que la structure, l’architecture du livre, parvienne à soutenir ce cri pour qu’il devienne une pensée universelle.
Le lecteur ne juge pas La Légende dans un vide intellectuel, mais à l’aune d’une bibliographie où l’exigence formelle, la puissance des métaphores et la vision architecturale des récits constituaient la signature de l’auteur. Lorsqu’un créateur a élevé le niveau de son exigence, toute baisse de tension devient visible, presque douloureuse. Ce qui est en cause ici, ce n’est pas la remise en question du courage de l’homme, mais la constatation d’un décalage : le propos, le témoignage de l’arbitraire, est crucial, mais l’outil pour le porter, l’écriture, faiblit. Évaluer l’écriture, c’est donc admettre que le contenu le plus noble, s’il est mal servi par une forme défaillante, perd de sa force d’impact. C’est en respectant la stature de l’écrivain que l’on se permet de déplorer que le texte, pour cette fois, ne soit pas parvenu à se hisser à la hauteur de son ambition.
Quand l’art s’efface devant le fait divers
Pour le lecteur habitué à la maîtrise architecturale et à la puissance allégorique des grandes fresques romanesques de Boualem Sansal, La Légende s’apparente à une déception littéraire majeure. En abandonnant la fiction, l’auteur semble avoir laissé derrière lui ce qui constituait son génie propre : la capacité de transfigurer le réel en mythe universel. L’appauvrissement stylistique est, à cet égard, le premier écueil. Là où nous étions habitués à une langue ciselée, riche en métaphores et en strates de lecture, ce nouveau livre propose une écriture nerveuse, voire précipitée. Cette « écriture de l’urgence », revendiquée par l’auteur, donne cruellement le sentiment d’un texte inabouti, loin de la maturité stylistique que l’on attendait d’un écrivain au sommet de son art. La ponctuation heurtée et les ruptures de ton constantes, loin de servir le propos, finissent par dérouter le lecteur, le privant de cette respiration nécessaire au récit.
Plus grave encore est la perte du souffle romanesque. La force de Sansal a toujours résidé dans sa capacité à créer des mondes dystopiques qui, tout en restant ancrés dans le réel, nous renseignaient sur notre condition. Ici, en se limitant au cadre étriqué de sa détention, le récit se dépouille de sa portée universelle. Le passage de l’allégorie à l’autobiographie brute rend le propos linéaire, presque banal au regard de ses ambitions passées. On se retrouve face à un récit de circonstance qui, pour certains, s’apparente davantage à une opération de communication ou à un règlement de comptes personnel qu’à une véritable œuvre littéraire. L’ouvrage souffre d’un sentiment de répétition étouffant.
À force de vouloir démonter la « légende » qui entoure son nom, l’auteur finit par occuper tout l’espace, s’enfermant dans un centrage narcissique qui occulte le reste. L’analyse de la situation algérienne, pourtant le sujet de prédilection de l’écrivain, s’efface souvent devant la mise en scène de sa propre figure de dissident. Le lecteur a alors l’impression de lire une redite de ses engagements passés, sans l’apport de cette fiction qui permettait autrefois de prendre de la hauteur. Au lieu d’ouvrir de nouveaux horizons intellectuels, le livre donne l’impression de piétiner, tournant indéfiniment autour d’un « moi » devenu, au fil des pages, encombrant.
Le rendez-vous manqué de Sansal
Au terme de la lecture, le bilan est amer. La Légende ne laissera pas dans l’œuvre de Boualem Sansal le souvenir d’un jalon nécessaire, mais plutôt celui d’un rendez-vous manqué. Si l’on peut reconnaître à l’auteur le courage de témoigner de l’arbitraire, on ne peut ignorer la faillite esthétique de son entreprise. En troquant la puissance évocatrice de la fiction contre une prose nerveuse et dépourvue de relief, Sansal a sacrifié ce qui faisait la noblesse de son écriture au profit d’un récit de circonstance dont la pauvreté littéraire finit par étouffer la portée politique.
L’écrivain, qui nous avait habitués aux sommets de la dystopie, semble ici s’être perdu dans les méandres de son propre personnage. À force de vouloir déconstruire le mythe qui l’entoure, il n’a réussi qu’à fragiliser sa stature, livrant une œuvre qui, loin d’éclairer le monde, se consume dans un solipsisme stérile. Ce n’est pas seulement le récit qui est en cause, c’est l’exigence littéraire elle-même qui semble avoir déserté ces pages. Plus qu’une « légende », ce livre n’est, hélas, qu’une occasion gâchée : celle de transformer une épreuve vécue en une œuvre universelle, là où il ne reste, au final, qu’un texte précipité, fragile et, sur le plan strictement littéraire, profondément insuffisant.
Brahim Saci
Boualem Sansal, La Légende, Editions Grasset, juin 2026

