Dans Éclatilles, Martine Roffinella déploie une poésie fragmentée et incandescente où le corps, la mémoire et le désir s’entrechoquent. Entre éclats de langue et blessures intimes, le recueil explore la perte, la vieillesse, la guerre et l’amour comme autant de failles à traverser. Une œuvre intense, où écrire devient un acte de survie et de résistance.
Martine Roffinella est une écrivaine française dont l’œuvre, riche et plurielle, traverse depuis plusieurs décennies les territoires du roman, de la nouvelle, de l’essai et de la poésie. Révélée dès la fin des années 1980, notamment chez Phébus, puis publiée par des maisons telles que François Bourin ou La Musardine, elle s’est construit une place singulière dans le paysage littéraire contemporain. Son écriture se distingue par sa liberté de ton, sa dimension charnelle et son refus des normes convenues, qu’elles soient sociales, morales ou esthétiques.
Au cœur de son travail se trouvent les marges : celles des identités minorées, des sexualités dissidentes, des êtres cabossés par la vie. Le corps y occupe une place centrale, à la fois lieu de jouissance, de violence, de mémoire et de transformation. Roffinella explore sans détour le désir féminin, l’amour entre femmes, les dépendances, la honte, la culpabilité ou encore la reconstruction de soi. Cette frontalité n’est jamais gratuite ; elle participe d’une démarche profondément engagée, qui consiste à rendre visible ce qui est souvent tu ou refoulé. L’intime devient ainsi un espace politique.
Son parcours littéraire est également marqué par une forte dimension autobiographique. Sans se réduire à l’autofiction, son œuvre puise largement dans l’expérience qu’elle retravaille, déplace et transfigure par la langue. Écrire relève chez elle d’une quête de vérité : vérité du corps, des émotions, des failles. La littérature devient un outil d’exploration de soi, mais aussi de mise à nu du monde. Cette tension entre confession et invention confère à ses textes une intensité particulière, où la vulnérabilité se fait force.
« Picoraisons poétiques »
Dans Éclatilles, recueil publié en 2025 aux Éditions des Utopies, cette exploration se resserre dans une forme poétique brève, dense et fragmentée. Les « picoraisons poétiques » qui composent l’ouvrage prolongent ses thèmes de prédilection, la finitude, le désir, la mémoire, la guerre, la vieillesse, mais les inscrivent dans une langue encore plus heurtée, inventive et éclatée. Fidèle à son univers, Roffinella y poursuit son travail de sape et de recréation : elle fracture les mots pour dire les fractures de l’être, transformant la poésie en espace de résistance et de survie.
Dans Éclatilles de Martine Roffinella, le texte se déploie sous la forme de « picoraisons poétiques », fragments numérotés qui fonctionnent comme autant d’éclats de conscience. Cette structure discontinue refuse toute narration linéaire : il n’y a ni progression stable ni récit continu, mais une succession de surgissements. Chaque poème apparaît comme une poussée brève, un accès de parole arraché au silence. La numérotation accentue cette impression de morcellement : on avance par blocs disjoints, comme si l’expérience ne pouvait plus se dire que par bribes.
La dislocation constitue l’un des axes majeurs du recueil. Dès l’ouverture, le sujet lyrique se définit par l’instabilité : « partout je suis en absence », « j’ai l’âme provisoire ». L’identité n’est ni pleine ni assurée ; elle vacille, se défait, se retire. Le « je » n’est pas centre mais faille. Il se dit dans l’éphémère, l’errance, l’impossibilité d’habiter durablement le monde. Cette instabilité ontologique traverse les images : l’âme est « friable », « liquide », le cœur devient « poussière ». Le vocabulaire convoque la matière qui se délite, se dissout ou se pulvérise. L’être est soumis à l’érosion.
Le corps lui-même est affecté par ce processus de fragmentation. Il n’est pas unité harmonieuse mais surface fissurée, traversée de craquements, de rides, de crevasses. Vieillissement, deuil, perte amoureuse et violence du monde contribuent à cette sensation d’éclatement. L’identité se construit en creux : elle apparaît dans ce qui manque, dans ce qui a été arraché. Le sujet se définit moins par ce qu’il possède que par ce dont il est privé.
La forme poétique épouse cette expérience. Les vers courts, parfois réduits à un seul mot, instaurent un rythme haché. Les ruptures syntaxiques, les phrases incomplètes, les suspensions multiplient les blancs et les béances. Le texte respire par saccades. À cela s’ajoute une invention lexicale foisonnante : « s’éclatiller », « s’emmuette », « s’encendre », « s’embulle ». Ces néologismes ne relèvent pas d’un simple jeu verbal ; ils traduisent l’impossibilité d’exprimer l’expérience avec une langue intacte. Le monde étant en éclats, la langue doit, elle aussi, se fracturer.
La langue, comme espace de transgression
Ainsi, le langage cesse d’être un simple outil descriptif. Il devient un champ de tension, un lieu de résistance. Tordre les mots, les fusionner, les déformer, c’est refuser la fixité, refuser que la douleur soit figée dans une expression convenue. La création lexicale agit comme un geste vital : inventer des mots, c’est recréer un espace habitable au sein du chaos. L’écriture devient alors un acte de survie. Face à l’effondrement, intime ou collectif, la poète oppose la puissance de la transformation linguistique. Dans cette lutte entre dislocation et invention, la poésie ne répare pas totalement la fracture, mais elle en fait une énergie, une matière vive.
La mort traverse l’œuvre comme une obsession, qu’elle soit intime, symbolique ou collective. Les poèmes évoquent la disparition, le deuil, le vieillissement, mais aussi la guerre et la violence politique. Les passages scandés par « Guerre ! Guerre ! » donnent à entendre une langue convulsive, presque grotesque, saturée d’onomatopées et de déformations (« Zung la bombe ! », « King Gros Bang ! »). La violence du monde contamine la langue elle-même. En parallèle, la vieillesse est abordée sans fard : le corps se ride, se défait, se regarde dans le miroir avec stupeur. Pourtant, loin d’un simple constat pessimiste, le recueil laisse place à des élans de renaissance, à des mouvements d’étreinte et de désir, notamment dans les poèmes d’amour entre femmes, d’une grande intensité charnelle. Le sein, la peau, la bouche deviennent des territoires à habiter, à réinventer.
L’apport de ce recueil tient à cette capacité à conjuguer l’intime et le politique, l’érotique et le funèbre, dans une langue qui refuse la tiédeur. Roffinella invente une poétique de la déchirure où le sujet, loin d’être unifié, se reconnaît multiple, contradictoire, traversé de forces opposées. L’usage de néologismes et de torsions verbales constitue une véritable expérimentation linguistique : la poète ne se contente pas de dire la fracture, elle la performe. Cette écriture en éclats correspond au titre même, Éclatilles, mot-valise qui suggère à la fois l’éclat et la brisure, la lumière et le débris.
L’impact d’une telle œuvre est double. Sur le plan esthétique, elle s’inscrit dans une tradition de poésie contemporaine qui privilégie la fragmentation et la subjectivité radicale. Sur le plan thématique, elle contribue à rendre visibles des expériences souvent tues : le vieillissement féminin, le désir lesbien, la mémoire traumatique, la dépendance, la honte et la révolte. En exposant sans détour le corps vulnérable et désirant, Roffinella participe à une littérature de l’émancipation, où écrire devient un acte de résistance. Le lecteur est parfois dérouté, bousculé, mais aussi saisi par la sincérité et la puissance d’incarnation de cette voix.
Un livre de combat et de survie
Éclatilles de Martine Roffinella apparaît comme un livre de combat et de survie. À travers la dispersion du moi, l’autrice cherche paradoxalement une forme d’unité, ou du moins une cohérence dans l’acceptation de la fracture. Entre cri et murmure, violence et tendresse, la poésie de Martine Roffinella transforme les ruines en matière vive. De l’éclatement naît une énergie neuve : celle d’un sujet qui, même brisé, continue de parler, d’aimer et d’inventer sa langue.
Éclatilles s’impose comme un recueil de la fracture assumée. Martine Roffinella y transforme la dislocation de l’être en principe poétique : le morcellement n’est plus seulement subi, il devient forme, rythme, respiration. À travers une langue heurtée, inventive et charnelle, elle donne voix à l’absence, au vieillissement, au désir et à la violence du monde sans jamais céder à l’effacement.
Cette poésie ne cherche ni à consoler ni à embellir ; elle expose, elle creuse, elle met à nu. Pourtant, de ces éclats surgit une force inattendue : celle d’un sujet qui, même fissuré, continue d’inventer sa parole. Écrire, ici, revient à tenir debout dans la faille. Éclatilles laisse ainsi l’impression d’une œuvre âpre et vibrante, où la fragilité devient puissance et où la langue, travaillée jusqu’à l’os, demeure le dernier lieu possible de résistance et de vie.
Éclatilles s’impose comme le recueil de la fracture assumée. Martine Roffinella n’y cherche ni à panser les plaies, ni à embellir le déclin, mais choisit de transformer la dislocation de l’être en un principe poétique moteur : ici, le morcellement n’est plus subi, il devient forme, rythme et respiration.
À travers une langue heurtée, inventive et profondément charnelle, elle donne une voix vibrante à l’absence, au vieillissement et à la violence du monde, sans jamais céder à l’effacement.
Ce livre est une leçon de résilience littéraire : il nous rappelle qu’écrire, c’est avant tout « tenir debout dans la faille ». De ces éclats de vie et de langue surgit une force inattendue : celle d’un sujet qui, bien que fissuré, continue d’inventer sa propre parole pour ne pas sombrer. Éclatilles laisse ainsi l’empreinte d’une œuvre âpre et lumineuse, où la fragilité, une fois exposée, devient une puissance de résistance absolue.
Brahim Saci
Martine Roffinella, Éclatilles, Éditions des Utopies, 2025.
Vous pouvez égalment visiter le site de l’autrice ici : www.martineroffinella.fr


Un immense merci pour ce très bel article, qui m’a beaucoup émue, car tout y est d’une grande justesse – et cela fait un bien fou !