Djebla (Béni Ksila) — Un siècle après la fondation de l’Étoile nord-africaine, le village de Djebla, en Kabylie maritime, a rendu hommage à l’un de ses enfants, Akli Banoune, militant de la première heure du mouvement national algérien. Une journée de mémoire portée par une remarquable mobilisation du comité de village et de ses habitants, déterminés à faire sortir de l’oubli une figure longtemps restée en marge du récit historique.
Il y avait, vendredi 4 septembre 2026, quelque chose de profondément symbolique à évoquer Akli Banoune à quelques pas seulement de la maison qui l’a vu naître. Plus symbolique encore, la conférence s’est tenue à Tajmaat, dite Vava Uksim, lieu traditionnel de réunion et de délibération du village kabyle.
Pour la première fois, un siècle après la naissance de l’Étoile nord-africaine (ENA), Djebla rendait ainsi collectivement hommage à cet enfant du village qui participa aux premières heures de l’organisation fondée en 1926 et appelée à jouer un rôle déterminant dans l’émergence du nationalisme algérien.
Tout un village mobilisé
Au-delà de la conférence elle-même, la réussite de cette journée doit beaucoup à la mobilisation du comité du village de Djebla et de ses habitants. Femmes et hommes se sont investis dans la préparation, l’accueil et l’organisation d’un événement qui a attiré un public venu de différents horizons, auquel se sont joints de nombreux habitants du village.
L’hospitalité traditionnelle des villageois, qui s’est manifestée tout au long de la rencontre, a contribué à faire de cette conférence historique une véritable journée de partage et de transmission.
Cette mobilisation n’avait rien d’anecdotique. Elle donnait tout son sens à l’hommage : Akli Banoune revenait, par la mémoire, parmi les siens.
La rencontre a été ouverte par Farid Ahmed, qui a souhaité la bienvenue aux participants, avant que Dr Djamil Aïssani ne présente les grands axes du programme.
A ne pas rater
La Soummam, 70 ans après : les hommes, l’unité et la pensée politique de la Révolution algérienneLe début d’été le plus chaud jamais enregistré en Europe occidentaleNohant Festival Chopin : 60 ans de romantisme vivantAkli Banoune, un parcours à redécouvrir
Le Dr Zinedine Kacimi est longuement revenu sur le parcours d’Akli Banoune, ses engagements et son rôle durant les premières décennies du mouvement national algérien. Son intervention a notamment permis de mettre en lumière des éléments et des détails biographiques encore largement méconnus du grand public.
Car derrière l’hommage se pose une question plus vaste : combien d’hommes et de femmes ayant participé aux luttes pour l’émancipation du peuple algérien demeurent encore dans les marges de l’histoire ?
Akli Banoune appartient à cette génération de militants dont l’engagement fut réel mais dont la trace s’est progressivement estompée dans le récit collectif. Son parcours, entre émigration ouvrière, engagement politique et épreuves traversées au cours du XXe siècle, appelle aujourd’hui un véritable travail de recherche fondé sur les archives, les documents et les témoignages.
La rencontre de Djebla prend ainsi tout son sens : rendre hommage ne suffit pas ; il faut aussi rechercher, documenter et transmettre.
Comme le rappelle cette maxime attribuée au poète grec Simonide de Céos : « La mémoire des grands hommes est le seul monument qui résiste au temps. »
Le professeur Settar Ouatmani a, pour sa part, replacé la trajectoire d’Akli Banoune dans un cadre historique plus large en revenant sur la genèse du mouvement national algérien et sur la lente maturation d’une conscience politique qui allait progressivement conduire à la revendication du droit du peuple algérien à disposer de lui-même.
Les interventions ont été suivies d’un débat nourri. Questions, demandes de précisions et témoignages ont montré la curiosité d’un public désireux d’en apprendre davantage aussi bien sur Akli Banoune que sur l’histoire de Djebla.
Djebla, un patrimoine au-delà des hommes
La journée a également compté parmi ses intervenants le Pr Hamza Zaghlache et l’archéologue Hocine Djermouni, qui ont rappelé que Djebla possède lui-même une histoire et un patrimoine singuliers. Ce village, dont les origines remontent à la fin de l’époque médiévale, conserve une architecture traditionnelle kabyle et une organisation de l’espace villageois qui témoignent de plusieurs siècles d’histoire.
Cette richesse a très tôt suscité l’intérêt du monde universitaire et de la recherche. Djebla a même servi de modèle représentatif de l’architecture en pierre sèche au sud de la Méditerranée, une technique ancestrale dont les savoir-faire ont acquis une reconnaissance internationale avec l’inscription, en 2018, de « l’art de la construction en pierre sèche : savoir-faire et techniques » au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO.
Ainsi, évoquer Akli Banoune à Tajmaat, à quelques pas de sa maison natale, revenait aussi à replacer l’homme dans le territoire qui l’a vu naître : un village chargé d’histoire, dont le patrimoine reste encore largement à étudier, à préserver et à transmettre.
La mémoire autour de la table
Et comme souvent dans les villages kabyles, la journée ne pouvait s’achever sans que la mémoire ne cède un moment la place à la convivialité.
Les femmes de Djebla avaient préparé différentes spécialités du terroir, notamment tiwaɛjijin, lesfenj et d’autres mets et friandises proposés aux invités. Autour de ce banquet, les discussions commencées pendant la conférence se sont poursuivies jusque tard dans la soirée.
Des retrouvailles pour certains, de nouvelles rencontres pour d’autres. L’histoire racontée quelques heures auparavant se prolongeait alors simplement autour d’une table.
Contre le « syndrome de l’oubli »
Mais au-delà de la réussite de cette journée, l’hommage à Akli Banoune porte une exigence qui dépasse Djebla.
Une nation ne construit pas son histoire uniquement autour des noms les plus célèbres. Elle la construit également en retrouvant les trajectoires de celles et ceux qui ont consacré une partie de leur existence à la liberté et à la dignité de leur peuple sans nécessairement recevoir, ensuite, la reconnaissance de l’Histoire.
Les sortir de l’oubli ne signifie ni fabriquer des héros ni réécrire le passé. Cela signifie retourner aux archives, confronter les sources, recueillir les témoignages encore disponibles et restituer à chacun la place que les faits lui donnent.
À Djebla, ce travail vient peut-être seulement de commencer. Un autre rendez-vous se profile déjà : la restauration puis l’inauguration de la maison natale d’Akli Banoune.
Hamid B.

