« Retrouver son âme » de Abby Brad et Abdel Lazaar : quand deux voix font face au monde

Quand un politicien affirme que la France n’a « ni art ni culture », une poète s’enflamme, un compositeur écoute, et une chanson naît. Retrouver son âme, fruit de la rencontre entre Abby Brad et Abdel Lazaar, est plus qu’une œuvre : c’est un cri, une prière, un acte de résistance face à un monde qui s’effrite. Deux voix, deux sensibilités, un même refus du néant — et la preuve que l’art, encore, peut relever ce que le réel tente d’abattre.

L’étincelle : une phrase de politicien

Un politicien déclare qu’en France, il n’existe ni art ni culture. La phrase est lâchée dans un micro, peut-être déjà oubliée par celui qui l’a prononcée. Abby Brad, elle, l’entend. Le poème sort d’un trait, dit-elle. D’un seul mouvement, comme on referme le poing sur ce qu’on refuse de laisser passer.

Ce poème s’appelle Retrouver son âme. Il vient de son recueil Espoir suspendu, titre qui dit déjà l’essentiel : l’espoir en suspens, en attente de la voix qui le relèvera. Et cette voix, Abby Brad la porte depuis longtemps, depuis les fractures de plusieurs vies traversées. « L’écriture, les mots ont guéri mes maux », confie-t-elle. La consonance est une équation vécue.

Le texte qu’elle écrit alors n’est pas une plainte. C’est une mise en demeure. Une société malade, des valeurs bafouées, des pantins qui jouent au roi dans un royaume moribond, des clones sans regard, sans bruit. Le diagnostic est brutal, la langue physique, les images tranchantes. Abby Brad se définit elle-même comme « une plume de l’âme » qui se met à nu dans ses textes. On le sent dès les premiers vers : rien n’est protégé par la distance poétique. Tout brûle au contact direct du réel.

De ce poème naîtra une chanson. L’étincelle était là, dans cette colère première. Il restait à trouver le souffle qui lui donnerait une voix.

Deux artistes, une alchimie

Abdoulah Harnoufi, connu sous le nom d’Abdel Lazaar, fait défiler des poèmes sur TikTok. Il tombe sur la voix d’Abby Brad. Il s’arrête. « J’ai ressenti un choc silencieux », dit-il. « Ses mots avaient une densité rare, une vérité brute. Ce n’était pas juste un texte, c’était un cri posé sur du papier. » Il n’est pas question ici de hasard algorithmique : deux sensibilités se cherchaient sans le savoir.

Abdel Lazaar est auteur-compositeur, et sa véritable passion, dit-il, c’est la poésie. C’est pour elle qu’il compose, pour dire les choses « avec le cœur, sans artifice ». Ses origines, multiples, portées dans ses vibrations et sa manière de phraser, sont une présence, une couleur sonore qui traverse sa musique sans se revendiquer.

Quand Abby lui propose Retrouver son âme, la décision est immédiate. « Certains textes ne demandent qu’à voler. Celui-ci avait des ailes, il lui manquait juste un souffle. J’ai voulu être ce souffle. » La métaphore est juste : il s’agit d’habiter musicalement le texte, de trouver la pulsation qui était déjà là, latente, dans le rythme haché de l’écriture d’Abby.

Ce qu’il crée alors : un univers « à la fois puissant et enveloppant », des sonorités orientales discrètes, une montée progressive, des silences qui parlent. La musique ne couvre pas le texte, elle le porte. Elle lui donne ce que les mots seuls ne peuvent pas donner : un corps, une durée, une respiration partagée avec celui qui écoute.

Deux artistes portés par une même conviction, que l’art peut encore tenir debout face au désordre du monde, se retrouvent autour d’un texte et fabriquent, sans calcul, une œuvre nécessaire.

Anatomie d’une résistance

Le texte d’Abby Brad fonctionne en deux temps bien distincts. Le premier est une descente : la société décrite comme un corps malade où « le mensonge danse, roi parmi nous », où l’élite se délecte de sa cour des miracles, où les valeurs (respect, amour, liberté, justice, équité) ont disparu une à une. L’énumération est un inventaire des ruines, rien d’autre.

Le second temps est un retournement. Face à cette dépossession collective, une voix intérieure se dresse et répète, comme un serment : Je veux retrouver mon âme. Ce refrain martelé n’est pas une supplique. C’est une déclaration d’existence. Un refus de se laisser réduire à « l’homme sans âme, sans langage » que voudraient produire ceux qui ont vendu les nations et trahi les serments.

La forme porte le fond avec une intelligence rare. L’écriture est tendue, physique, presque percussive dans ses enchaînements d’images : brûler, hurler, graver, arracher. Et au fil des strophes, la colère se mue en foi. Le cri solitaire cherche, et trouve, une réponse dans le pont final : Tu choisis ton camp, / Celui du cœur ou celui du néant.

Ce choix binaire n’est pas une simplification. C’est une clarté. Dans un monde qui brouille les repères, qui dissout les identités dans l’indistinction des clones, poser un choix net est déjà un acte de résistance. Abdel Lazaar le sait, lui qui qualifie la chanson de « manifeste » autant que de prière : « elle dit non à ce qui éteint les êtres ».

Résister, ici, c’est refuser d’oublier qu’on a une voix, un prénom. C’est choisir le cœur plutôt que le néant, et inscrire ce choix dans une langue assez forte pour traverser le bruit.

La question de l’âme

Qu’est-ce qu’une âme qu’on peut perdre, et retrouver ?

La question traverse les siècles sans s’épuiser. Platon la posait dans l’Alcibiade : se connaître soi-même comme condition de toute sagesse. Les mystiques rhénans parlaient d’un Grunt, un fond de l’âme où la distinction entre le soi et l’universel s’efface. Spinoza voyait dans l’esprit l’idée du corps, la même réalité contemplée sous un autre angle. Et la modernité sécularisée a hérité de toutes ces intuitions sans toujours les reconnaître.

Abby Brad répond depuis sa propre expérience, sans détour philosophique : « L’âme est ce qui nous rattache à Dieu. » Et elle ajoute, avec une franchise rare : « Je l’ai perdue à un moment, enfin je crois ; puis il m’a été permis de la retrouver, et c’est à cet instant que je me suis mise à écrire. » La perte de l’âme n’est pas ici une métaphore. C’est une traversée. Et l’écriture, la réponse que le vivant trouve à cette traversée.

Abdel Lazaar, lui, perçoit dans la chanson « une prière » autant qu’un manifeste. Une prière au sens d’une attention tournée vers l’essentiel que le monde ordinaire recouvre. La musique comme espace où cette attention devient possible.

Dans un monde qui fabrique, selon les mots mêmes du poème, des « clones et avatars sans âmes, sans armes, sans art », revendiquer d’avoir une âme est un acte politique. L’âme, dans cette chanson, n’est pas un concept théologique : c’est le nom donné à ce qui résiste à l’effacement. Ce qui demeure singulier quand tout pousse à l’interchangeable. Ce qui dit je quand on voudrait un numéro.

C’est peut-être là l’intuition la plus profonde du texte d’Abby Brad : l’art n’est pas un ornement de la vie sociale. Il est ce par quoi l’âme se sait elle-même vivante. Ce politicien qui niait l’existence de la culture niait cette capacité, que l’art entretient, que la poésie cultive, que la musique incarne, de rester pleinement soi dans un monde qui préférerait des ombres dociles.

Le passeur et les flammes

Pourquoi cet article ? Parce que cette chanson m’a ému. Parce que ce refrain répété, Je veux retrouver mon âme, a touché une corde que je n’attendais pas : celle de la reconnaissance. Oui, c’est bien cela. C’est bien ce dont il s’agit.

Le rôle du passeur n’est pas d’imposer un chemin. C’est de tendre la main vers ce qui mérite d’être connu, vers ce qui, sans relais, resterait dans l’ombre. Abby Brad et Abdel Lazaar font de l’art dans un espace numérique où l’attention se fragmente et où la profondeur est souvent pénalisée. Ils font de l’art sans calcul de visibilité, avec la conviction que certaines choses doivent être dites même si personne ne les entend encore.

Cette conviction, je la reconnais. Elle traverse aussi ma manière de comprendre l’écriture : comme témoignage, comme présence.

La chanson se termine par ces mots : Une âme n’est jamais seule à crier. Elle trouve toujours une autre âme pour lui répondre. Abby Brad a crié. Abdel Lazaar a répondu. Cet article est ma réponse.

Retrouver son âme, paroles : Abby Brad (Rachel Daubignard), musique et interprétation : Abdel Lazaar (Abdoulah Harnoufi)

Extrait du recueil Espoir suspendu d’Abby Brad

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.