Martine Chifflot est une écrivaine, dramaturge et philosophe française dont l’œuvre explore les zones sensibles où se rencontrent la pensée, la mémoire et les fractures intimes de l’existence. Formée à la philosophie, nourrie par une longue fréquentation des textes fondateurs, de Platon à Levinas, de Kierkegaard à Maria Zambrano, elle a développé une écriture qui conjugue rigueur conceptuelle et intensité poétique.
Autrice de nombreux ouvrages, essais et pièces de théâtre, Martine Chifflot s’attache à sonder ce qu’elle nomme volontiers les « lignes de faille de l’humain ». Son travail dramatique, souvent centré sur des figures marginales, blessées ou silencieuses, interroge la manière dont la littérature peut devenir un espace de réparation, de suture, parfois même de rédemption. Dans Howard, mon amour, par exemple, elle revisite la figure de Lovecraft pour en faire non pas un monument figé, mais un lieu de questionnement moral, un miroir tendu vers nos propres zones d’ombre. Cette capacité à transformer une figure littéraire en laboratoire éthique est l’une des signatures fortes de son œuvre.
Martine Chifflot est également reconnue pour son engagement intellectuel : conférences, rencontres, ateliers d’écriture, interventions philosophiques. Elle conçoit la transmission comme un geste vivant, presque organique, où la pensée circule, se partage, se risque. Son écriture, ample et précise, mêle la densité de la réflexion à une sensibilité aiguë pour les êtres et leurs fragilités. Elle appartient à ces voix rares qui savent faire dialoguer la littérature avec la métaphysique, la scène avec l’intime, la théorie avec la chair du vécu.
Dans cet entretien, il s’agira donc d’entrer au cœur de cette œuvre singulière, d’en éclairer les sources, les tensions, les fidélités secrètes, et de comprendre comment la création, chez elle, devient une manière de tenir tête au désordre du monde.
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Entretien réalisé par Brahim Saci
Diasporadz : Votre trajectoire mêle philosophie, écriture et art de la scène. Comment ce chemin s’est-il construit, et quels moments ont été déterminants dans la formation de votre voix d’autrice ?
Martine Chifflot : Il se trouve que j’étais précoce et que, dès l’adolescence, à quinze ans, j’ai interprété des rôles au théâtre (Brecht, O’Neill, etc.), des récitals poétiques, et j’ai suivi une formation de comédienne au TP8, à Lyon. A la même époque, j’ai découvert la philosophie, que j’ai étudiée par la suite en classe terminale, puis à la faculté des lettres de Lyon. La philosophie l’a emporté sur le théâtre car je n’ai finalement pas choisi d’être comédienne, me détournant momentanément de cet art pour me consacrer à mes études et à quelques engagements politiques, assez vite abandonnés au profit d’un revirement de type « spirituel » et de séances psychanalytiques et psychodramatiques auprès de junguiens lyonnais (Arthus, Nougaret), ce, dès l’âge de vingt-deux ans environ. J’écrivais aussi des textes très expérimentaux, fascinée par le Nouveau roman, le groupe Tel Quel, etc. Je cherchais des formes syntaxiques nouvelles, des langages, mais cela restait sporadique car la philosophie me motivait davantage. J’avais aussi beaucoup dessiné, et composé des collages poétiques. Puis je me suis adonnée au yoga et j’ai suivi les cours de sanskrit de Marie-Claude Porcher, de Georges Vallin, hélas décédé trop tôt. Madame Porcher m’a fait connaître Michel Hulin, directeur de ma maîtrise, puis de ma thèse, à Paris, où j’ai vécu par intermittences.
Toutes ces disciplines se sont trouvées liées lorsque je suis revenue au théâtre (après un stage professionnalisant à Valréas où j’ai joué Les 7 péchés capitaux de Brecht) en 1983, à la demande de deux comédiennes qui cherchaient une dramaturge et metteuse en scène. J’ai alors monté Faits d’amour, une pièce à sketches incluant des extraits d’œuvres de Racine, Proust, Platon et des textes composés par moi-même. La pièce eut un succès lyonnais et fut rejouée plusieurs fois. Cette expérience positive m’a donné le goût de la mise en scène et, à partir de là, j’ai monté une ou deux pièces par an, Phèdre, Don Juan, des œuvres de Labiche, Rusan, etc. J’ai créé une compagnie professionnelle, Arcthéâtre (en référence au tir à l’arc). Je suis redevenue comédienne plus tard pour de petits rôles dans mes pièces, puis pour jouer les textes de Pierre le Vénérable du Livre des Merveilles en 2010, et j’ai repris régulièrement cette activité dans certains de mes films ou pièces. C’est en 2006 que je me suis engagée dans la réalisation de films puis dans leur montage, dès 2016. C’est toute une histoire assez continue que d’apparents hasards ont orientée.
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Brahim Saci : « L’encre des regrets s’inscrit dans une pensée du temps irréversible »Idir Tas : «Rendre hommage aux tirailleurs algériens»Samir Belaïd : « La banalisation du racisme n’a pas sa place dans l’espace politique »Diasporadz : La philosophie irrigue profondément votre œuvre. Comment ce socle conceptuel nourrit-il votre manière d’aborder les personnages, les fractures humaines et les zones d’ombre ?
Martine Chifflot : La philosophie a d’abord été une révélation intellectuelle, dès mes premières lectures adolescentes, un peu naïves, de Nietzsche, Marx, Pascal, Sartre, les structuralistes, les auteurs à la mode de mon époque…Mes études m’ont fait découvrir d’autres voix, Leibniz, Platon, Descartes, Kant, etc. La philosophie indienne a été une nouvelle révélation, une sorte de metanoia qui m’a ouverte à l’absolu et sortie du matérialisme scientiste, lequel m’endoctrinait insidieusement. Cette conversion a commencé après un voyage en Afrique du Nord aventureux, comme si la proximité du désert (d’Hassi-Messaoud à Ouarzazate), la vibration des mosquées au Maroc avaient levé un voile, à l’envers de tout mirage. Au retour, j’avais changé intérieurement. L’hindouisme et la psychanalyse m’ont fourni deux grilles de lecture que d’autres rencontres métaphysiques ont complété mais chacune de mes mises en scène ou de mes spectacles poétiques a été porté par une intention significative, notamment à propos de l’amour, de la passion, qui ont souvent constitué les thèmes de ces créations, de l’amour humain à l’amour divin.
Les personnages de mes romans incarnent des choix existentiels caractéristiques. J’ai voulu illustrer la question du mal dans ce triptyque de la saga de New Town, qui se continuera peut-être puisque le suppôt du démon court toujours. Ces thrillers anatopiques font écho à l’ouvrage thomasien que j’ai justement intitulé « La question du mal » car c’est une question récurrente, certains crimes réactivent cruellement la malignité, de nos jours.
Diasporadz : Qu’est‑ce que l’enseignement de la philosophie vous a appris sur la manière dont une pensée naît, se partage et se transforme, et comment cette expérience d’accompagnement des esprits en formation a‑t‑elle influencé votre propre manière d’écrire et de penser ?
Martine Chifflot : C’est une question complexe et je m’interroge encore sur les causes profondes de la pensée, de nos pensées. Il me semble que nous sommes d’abord conditionnés par les humeurs de notre époque, par les modes et par des puissances latentes. Nous partons de l’obscur, immergés dans l’ignorance, la caverne de Platon, l’avidya, l’illusion (maya) peut-être. Nous cherchons tous, peu ou prou, la vérité. En ce qui me concerne, je la cherchais à tâtons, à travers toutes les errances de la jeunesse, et j’ai adhéré à des pensées, à des conceptions que je ne retiens plus désormais, comme le matérialisme historique, l’hédonisme, la croyance au progrès, à la révolution. L’expérience de la vie, l’existence, m’a beaucoup appris toutefois et la psychanalyse m’a désabusée.
Je souscris à cette hypothèse freudienne de l’Inconscient et du préconscient, aux topiques, à la théorie des pulsions. Cela se vérifie dans la vie. Nous ne sommes pas qui nous croyons être, nous sommes joués par des forces, par des hôtes inconnus. J’en suis venue à faire de l’âme le sujet central de mes recherches car tout est là. Cela m’a poussée vers Platon, Aristote et saint Thomas après un long séjour auprès des penseurs de l’ātman et de la délivrance. Nos âmes sont aliénées par les faux biens et, finalement, c’est ce que montrent les arts authentiques de la scène, des êtres pris de passions, enchaînés par le désir, des êtres qui se perdent dans la vanité ou dans le vice.
L’écriture explore ces aspects à travers toutes sortes d’expériences souvent négatives, imaginées pour des personnages emblématiques. La poésie exprime les tourments ou les espoirs de l’âme, la tristesse de voir le monde qui s’abîme dans l’insignifiance, la douleur de la perte ou de l’injustice. Il y a tant de souffrance dans le monde pour les vivants. « Tout est souffrance » proclame le bouddhisme, et c’est presque vrai.
Les élèves, puis les étudiants, que j’ai instruits furent très divers et j’ai pu mesurer à quel point la tâche d’enseigner était délicate car on ne connaît pas son public, on le découvre au fur et à mesure des séances, des devoirs remis, des difficultés qu’il rencontre. Les personnes sont si différentes ! Et les groupes-classes aussi. Une sorte de précipité chimique résulte de la rencontre de ces êtres en devenir et du professeur qui, soucieux du programme officiel, néglige parfois les cas individuels. Le groupe-classe est toutefois une entité sui generis différente de ses composantes et c’est sur lui que l’on peut s’appuyer pour tirer les élèves vers le haut en leur ouvrant les chemins de la pensée. La classe est un être à dynamiser et à fortifier. Il me semble que, parallèlement, la prise en compte de chacun et de chaque pensée est le meilleur moyen de sortir les jeunes gens de la doxa qui empêtre tout un chacun dans la non-pensée. Mais c’est très délicat car il ne faut pas précipiter la jeunesse dans de vaines révoltes ni dans un dogmatisme sournois. L’étude précise des textes, la mise en rapport des courants de pensée, la prise en compte du réel et des vécus offre une garantie de liberté et de justesse permettant d’obvier aux dérives de l’emprise.
Diasporadz : Vos livres, essais et pièces semblent traversés par une même interrogation : comment l’humain se reconstruit-il après la blessure. Comment choisissez-vous les formes et les voix qui portent ces questions ?
Martine Chifflot : C’est peut-être la grande question. L’homme est un homme blessé. Il a perdu l’Eden et l’innocence. Il est dans l’ignorance, dans l’obscur. Il blesse et se blesse encore. Je pense aux guerres, elles sont absurdes. Comment peut-on encore « faire » des guerres ? Certes, il y a des guerres justes, de défense ou de riposte, mais tout de même, après tant de siècles et de moyens matériels, faut-il encore tuer son prochain ? Comment reconstruire, se reconstruire après ces horreurs ? Mais il en est d’autres, et le mal que les uns et les autres s’infligent banalement. L’absence d’égards, de courtoisie, de repentir. La grossièreté des sentiments, l’inculture générale et ce que j’ai appelé, la cultuerie de masse. Tant de situations révèlent ces manquements qu’il incombe à l’art de montrer habilement.
On peut aussi montrer le possible, l’idéal. Baudelaire opposait le spleen à l’idéal. Je retiendrai un peu le spleen pour exalter l’idéal à travers des spectacles paraliturgiques ou révélateurs de la lumière, notamment dans des récitals poétiques comme Chants Journaliers ou Assises du Temps mais dans Ville de Novembre sur la Terre j’avais marqué la pesanteur. La poésie offre un espace immense à la forme et au fond. Elle peut restituer en peu de mots la teneur de l’existence, de tel ou tel moment, de l’état d’âme et de sa vibration, elle est musique intérieure.
Après diverses innovations linguistiques, je me suis engagée dans le néo-lyrisme en essayant d’allier une écriture inventive à une inspiration profonde. Je crois beaucoup à ce phénomène, un peu méprisé, de l’inspiration. Nous sommes portés par des voix intérieures, des images, des rythmes qui viennent à nous et nous emportent dans un flux créatif. Qui parle alors ? Nous n’en saurons rien, c’est un phénomène intérieur. J’ai écrit un poème à ce propos L’artiste est un récepteur, le véritable artiste révèle un pan de réalité inaperçu. Bergson avait bien compris cela. Les grandes œuvres sont révélatrices et c’est pourquoi leur temps les ignore. La postérité parfois sait reconnaître, Ce fut le cas de Bach, de Lovecraft et de bien d’autres, sous-estimés en leur temps.
Diasporadz : Le théâtre occupe une place centrale dans votre œuvre. Qu’est-ce que la scène permet que la page ne permet pas, et comment concevez-vous ce passage du texte à l’incarnation ?
Martine Chifflot : Oui le théâtre, la scène auront occupé la plus grande part de ma vie car j’ai réalisé plus de soixante mises en scènes – et une douzaine de films ; c’est l’importance de la « mimésis ». Dans mon enfance, c’étaient mes jeux préférés. Avec Bernard, un ami du voisinage, je jouais des histoires, nous incarnions des personnages de films, des explorateurs, des détectives, toutes sortes de figures dont j’ai oublié le nom. Nous jouions avec des petits soldats, avec des automobiles miniatures, un train électrique. Nous jouions sans cesse, et cela nous a sans doute marqués, en même temps que cela révélait une aptitude, un goût, un don. Faire semblant, inventer, mimer. Aristote a bien compris ce besoin d’imitation au sens de « faire comme si », de donner à voir le possible. Mon ami Bernard et moi-même étions acteurs de nature, vifs et remuants, imaginatifs et la vie provinciale nous ennuyait un peu, nous devenions autres dans le jeu, des héros, des bandits, des combattants. Nous nous évadions de notre quartier un peu trop tranquille.
La vie est une scène, un songe peut-être, une comédie, une tragédie trop souvent. La jouer et une sorte de décharge affective, la voir jouée un plaisir, celui du lecteur ou du spectateur. La catharsis est la clé libératrice.
Par la suite, j’ai aisément pu passer ou faire passer autrui, du texte à l’incarnation. Cela coulait de source et j’ai rencontré des gens doués, Martine Ramet, Claude Antony, Maxime May, Pierre Desbot, Evelyne Dantès, ces acteurs savaient incarner spontanément tel ou tel trait, la direction d’acteurs ne rencontrait pas beaucoup d’obstacles en eux.
Avec d’autres, c’était parfois plus laborieux mais quelque chose se transmettait toujours et j’ai théorisé à ce propos dans un article sur l’interprétation. Se servir de soi pour incarner un autre, se dédoubler et donner à voir les émotions.
La mise en scène, elle, brosse un portrait, cisèle, suggère une humeur, dans un espace imaginaire signifiant. Des mots surgissent, un visage, une allure. En montant Causes provisoires, j’ai vécu un délice d’inventions avec des personnages clownesques que je fabriquais à partir des histoires dérisoires du roumain Romulus Rusan, qui dénonçait, grâce au double sens, l’oppression de Ceaucescu. Nous l’avons joué maintes fois avant et après la chute de ce régime tyrannique.
Le spectacle vivant implique davantage que le livre mais il impose aussi sa vision de l’œuvre, pour le meilleur et le pire. Trop de mises en scène relèvent de la malscène depuis quelques décennies et c’est à nous de relever le défi du vrai jeu théâtral et de restituer le sens profond des écrits ou des pantomimes.
Diasporadz : Vous dirigez un festival littéraire et philosophique. Quelle vision guide ce projet, et comment parvenez-vous à en faire un lieu de pensée vivante et de rencontres fécondes ?
Martine Chifflot : Je suis profondément motivée par la spiritualité sous-jacente à ce festival qui répond aux influences de l’Arcane 17 du tarot. C’est un emblème, une image d’inspiration et de fécondité généreuse, c’est l’étoile qui guide et illumine. C’est aussi une inscription régionale, en Bourgogne, une terre mystique éclairée par la ville de Paray-le-Monial, où Marguerite-Marie reçut des apparitions. Cette terre m’a beaucoup inspirée, dès 2003, date de la création du festival – et même avant grâce à deux spectacles poétiques ainsi qu’un spectacle philosophique stoïcien, Stoa, donné dans ma grange en 2002, et à Lyon au Loft d’Arc.
C’est un festival à l’intersection des arts visuels et sonores qui chaque année s’organise autour d’un thème directeur et stimulant. Cette 24ème édition honorera les Mythes, légendes et inventions. Une occasion de rassembler la danse indienne, la légende franciscaine, le mythe de Déméter, diverses musiques notamment un rendez-vous de clarinettes, et celles du compositeur de Fellini, le brillant Nino Rota.
L’idée est d’offrir au public quelques joyaux littéraires et musicaux et parfois des expositions célébrant les paysages ou des Portraits d’artistes.
Diasporadz : Vous semblez inlassable, toujours en mouvement, toujours en création. D’où vient cette énergie, ce moteur intérieur qui vous pousse à multiplier les projets sans jamais perdre en exigence ?
Martine Chifflot : J’ai longtemps professé en Greta, Lycées, puis à l’université, mais je me consacre désormais à la rédaction de mes livres et je continue de créer films et spectacles. C’est une activité à plein temps, libre et volontaire. Je m’accorde des moments de jachère toutefois mais souvent en passant d’un art à l’autre. Actuellement j’apprends les textes du Florilège Médiéval, je redeviens comédienne, et je retournerai à l’écriture cet automne. J’ai également deux montages de mes films à terminer (Le Livre et Marthe Robin).
Je n’ai guère de hobbies, j’aime marcher, lire, visionner des films étrangers en Vost – notamment des thrillers ou des films fantastiques. Je pratique le yoga, occasionnellement la danse. Il me reste donc du temps pour créer et vivre en harmonie avec mes proches. Je cultive la paix intérieure et la contemplation. J’aime particulièrement les beaux paysages de campagne.
Il me semble que Dieu me donne cette énergie créatrice et que je lui dois toute ma gratitude. Mon travail se place de plus en plus dans cette aspiration à la beauté divine, qui fournit sans doute l’inspiration et la force nécessaire à l’action et à la création. Il faut rendre grâce à Dieu du fait que nous disposions des moyens d’expression artistiques adéquats. C’est l’esprit qui vivifie et il me semble capital de constamment garder cette orientation qui motive mes diverses créations. D’une œuvre à l’autre, c’est un même message spirituel différemment modulé.
Lors de ma crise existentielle de jeunesse, j’ai profondément ressenti l’impasse métaphysique de l’âme sans Dieu. Inversement, la conversion nous tourne en direction de la source ineffable qui dispense tout. J’aime beaucoup monter des spectacles paraliturgiques inspirés par des textes bibliques, comme Qohéleth, l’Apocalypse, les Psaumes, etc. Toutes ces mises en scène m’ont transportée, libérée des pesanteurs contemporaines.
Diasporadz : Quelles sont les influences qui ont façonné votre pensée, et quelles rencontres, intellectuelles, artistiques ou humaines, vous ont le plus marquée au fil de votre parcours ?
Martine Chifflot : J’ai connu différentes phases dans mon histoire intellectuelle et ce sont effectivement des rencontres d’auteurs, voire de livres qui m’ont impressionnée.
Mais je mentionnerai d’abord les professeurs à qui je dois d’avoir poursuivi et réussi des études. Madame Renée Dufourt, qui fut mon professeur de philosophie au Lycée, m’a fait découvrir la rigueur philosophique et les grands auteurs de la discipline, Platon, Descartes, Kant, Bachelard, etc. Cette première formation est un viatique aussi précieux que mémorable. Elle nous inscrit dans une culture et dans une méthode. Par la suite, à l’université, j’ai bénéficié des cours de Dagognet, Deleuze, Geneviève Rodis-Lewis, Glaymann, qui m’ont particulièrement marquée. Ma première orientation fut en faveur de l’épistémologie et de la philosophie des sciences, et Dagognet en constituait le patron. Mais la crise existentielle me saisissant, je cherchai d’autres horizons et découvris René Guénon, puis les Upaniṣads, Lao Tseu, Mā Ānanda Moyī, je rencontrai les trésors spirituels de l’hindouisme et la pratique du yoga avec mon instructeur, Nadyānanda.
René Guénon a certainement joué un rôle très important dans cette révolution métaphysique, qui m’a ensuite réorientée vers les sphères universitaires grâce aux études indiennes menées avec Marie-Claude Porcher, éminente sanskritiste et traductrice puis à Paris IV, Sorbonne, où j’ai rencontré Michel Hulin. Śaṅkara, Padmapada, Prakāśānanda, dont j’ai étudié les œuvres, m’ont évidemment marquée du sceau de leur non dualisme et l’advaïta-vedānta constitue un de mes points cardinaux. Baldine Saint Girons m’a fait découvrir la puissance du sublime. Elle est devenue une amie et la préfacière de deux de mes livres.
Platon, Aristote, Heidegger puis saint Thomas m’ont ramenée à la pensée occidentale. Heidegger est également une référence, notamment quant à la pensée de l’Être et à la compréhension de la technique.
Quant à la littérature de fiction, je mentionnerai Balzac, Proust, Dostoïevsky, Tolkien, Lovecraft, Bram Stoker ; Racine, Ionesco pour le théâtre ; Dante, Rainer Maria Rilke et Anna de Noailles pour la poésie. J’ai côtoyé Roger Kowalski, quelques années avant sa précoce mort, et découvert, dans ses œuvres, l’essence de la poésie. Il fut un grand et fidèle ami.
En ce qui concerne le théâtre, j’ai particulièrement apprécié les conseils de l’excellent Gérard Cuillaumat, les mises en scène de Bob Wilson, Peter Brook. Le minimalisme, le Nô, le Katha Kali, l’opéra de Pékin me fournissent les idéaux scéniques inspirateurs mais j’ai élaboré ma propre théorie et ma propre esthétique, symboliste et minimaliste, centrée sur le jeu de l’acteur et la distanciation, en retenant, bien sûr, les leçons de Brecht, Artaud et Stanislavski. Je prépare depuis longtemps un traité sur le théâtre.
Je me réjouis d’avoir rencontré Marie-Claude Porcher, Michel Hulin, Baldine Saint-Girons, qui sont des sommités universitaires insuffisamment connues du grand public. Ils m’ont appris ce que je n’aurais jamais découvert sans eux. J’ai croisé maintes célébrités mais ce sont ces personnes qui m’ont particulièrement enrichie intellectuellement.
Quant à la musique, qui est capitale dans mon festival, je mentionnerai la musique baroque, la musique indienne traditionnelle, Vivaldi, Bach, Couperin, Lully, Rachmaninov, Fauré, Ravel et surtout Béatrice Berne, qui compose les musiques de mes pièces et de mes films. L’opéra représente pour moi la forme la plus achevée du spectacle et je me réjouis d’en proposer un, Déméter, depuis 2024. C’est la réalisation d’un projet artistique majeur. J’ai le sentiment d’un accomplissement dans cette voie, que j’aimerais continuer d’emprunter avec l’oratorio Marie de Magdala.
Mon premier opéra Animalesques, incluant les compositions de Béatrice Berne et Hugues Dufourt, avait retenu l’attention laudative de la critique. Je le reprendrai, dès que possible, dans une nouvelle perspective
Diasporadz : Vous êtes à la croisée de la philosophie et de la spiritualité. En quoi ces deux dimensions vous semblent‑elles indissociables dans votre manière de penser et de créer ?
Martine Chifflot : Elles le sont absolument. Je ne pourrais plus les séparer et je n’aimerais pas perdre de vue l’étoile qui guide vers l’Orient des révélations car toutes les révélations sont venues d’Orient, et l’Occident doit s’y raccrocher, sans quoi c’est la décadence. Le soleil se lève à l’Est. La philosophie occidentale s’est perdue dans la modernité et dans la négation de l’Absolu. C’est à mon avis, une perdition qui s’est opérée, et j’ose le dire, dans le souci de la civilisation véritable. Misère de l’homme sans Dieu. Il s’expose à l’errance et à la désespérance, en se détournant de la source de sa vie. Des conséquences catastrophiques s’ensuivent à tous les niveaux mais on ne veut pas voir. On cherche ailleurs, Cette fuite en avant est fatale. Le philosophe allemand Max Picard – autre rencontre livresque décisive – l’a bien su décrire dans La fuite devant Dieu et ses autres ouvrages.
Bien évidemment, nous pouvons à juste titre redouter le fanatisme religieux et les excès pseudo-mystiques de la névrose en rapport. Ce dont je parle concerne l’authenticité d’un vécu pacifique et pacificateur dans la dévotion. Sa racine est l’amour, l’amour profond qui nous fait désirer la présence et la gentillesse d’autrui. J’aime particulièrement ce mot de gentillesse, si mal vu de nos jours. « Gentil » désignait jadis une noblesse de cœur et d’âme, le gentilhomme, le gentleman, arborait précisément cette distinction et cette qualité de manières propres à l’éducation qui fait sortir de la sauvagerie, de la brutalité pulsionnelle. Nos idéaux sociaux nous font tomber bas dans la vulgarité tapageuse et dans la vanité démonstratrice. J’ai effleuré ce sujet dans la Cultuerie de masse mais j’aimerais y revenir prochainement avec La Grande Cultuerie, un nouveau réquisitoire, car nous avons perdu la boussole culturelle qui nous permettait de nous orienter vers la paix civile et morale. La musique joue assurément un rôle capital à cet égard et les musiques traditionnelles des peuples avaient cette fonction, elles élevaient de la terre au ciel, des instincts aux rythmes qui sublimaient les forces pulsionnelles. Le processus sublimatoire est le plus important. Il est élévateur et libérateur. Certaines musiques préparent à la violence en excitant les auditeurs – sans compter les paroles et leurs accents. Ne nous étonnons pas des violences et des carnages, si nous nourrissons les auditeurs avec cette denrée. Ce n’est pas pour rien que le sataniste Lavey préconisait certains rythmes et nous savons que le diapason induit aussi des états d’âme et d’humeur. Platon a légiféré aux sujets des modes les meilleurs, il a déconseillé certains modes et analysé les effets de tous. La musique n’adoucit pas toujours les mœurs, elle peut déchaîner les passions les plus meurtrières ou déprimer les esprits. Rien ne conditionne davantage qu’un air ou qu’un jingle. Nous pouvons fermer les yeux aisément ou nous détourner d’un spectacle mais les sons nous pénètrent et déterminent nos humeurs.
La philosophie esthétique est donc capitale, elle aussi, car elle indique le beau et le sublime. Sur ce point Platon, Baumgarten, Kant, Hegel, et Baldine Saint Girons ont bien écrit : leurs œuvres sont dignes de notre étude et de notre méditation approfondie. Il nous incombe de restaurer un discours sur le beau qui obvie aux déviances contemporaines. Les intellectuels et les artistes sont responsables, en partie, de la santé mentale et morale des gens.
Diasporadz : Un dernier mot pour celles et ceux qui vous lisent, vous suivent, vous découvrent, et qui entreront grâce à cet entretien dans l’univers singulier de votre œuvre.
Martine Chifflot : Je remercie les lecteurs de m’avoir suivie jusqu’au bout et je suis prête à répondre aux questions qui pourraient se poser. Je pense qu’il est plus que jamais nécessaire de restaurer la paix et l’amour entre les peuples et les individus. Cela peut paraître une bonne parole ou un vain mot mais, si nous le pensons vraiment, nous trouverons en nous des vibrations et des lois propices à ce dessein.
Je remercie Brahim Saci, qui œuvre intelligemment en poésie et en musique, Cyril Soler- Bonnet pour ses éditions transcendantes.
Rendez-vous à Paray-le- Monial cet automne.
Entretien réalisé par Brahim Saci

