« Les yeux de Fatiha » de Brahim Saci, ou la fidélité d’un regard

Les yeux de Fatiha, le nouveau recueil de Brahim Saci, tient entier dans ce geste manqué : une main jamais demandée, puis un livre entier pour habiter ce qui aurait pu être. 

« J’ai oublié de demander sa main. » Un vers de huit mots, presque une phrase de conversation, glissé au milieu d’un poème intitulé Soif sans fin. Il pourrait passer inaperçu. Il porte pourtant tout le livre. Les yeux de Fatiha, le nouveau recueil de Brahim Saci1, tient entier dans ce geste manqué : une main jamais demandée, puis un livre entier pour habiter ce qui aurait pu être. 

J’ai lu ce recueil d’une traite, puis je l’ai relu lentement. La première lecture emporte, la seconde révèle l’architecture : un livre construit autour d’un seul regard, celui d’une jeune fille de Kabylie, et qui rassemble autour de ce point fixe toute une vie d’errances, de villes, de femmes aimées et de départs.

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Fatiha, l’amour qui fonde 

Tout commence près d’une fontaine. Elle a un nom, Amizèbe, et le poète a huit ou neuf ans. Il attend là, chaque jour, « que le soleil se lève ». Le soleil, c’est Fatiha. Elle vient remplir son seau « d’un geste si beau », elle le regarde, elle sourit. Lui s’approche pour boire, « mais c’est elle que je voulais voir ». 

La scène a la simplicité d’un vieux récit : une fontaine, Fatiha, et l’enfant qui la regarde. Dans cette immobilité presque parfaite, une vie entière prend son orientation. « Mes yeux dans ses yeux / Ont allumé un feu / Qui n’allait plus s’éteindre ». Les deux enfants ne se parlent pas, ou plutôt ils se parlent autrement : « On se parlait avec les yeux, / Sans phrases, sans serments, sans aveux ». Ce dialogue muet, antérieur au langage, devient dans le recueil la mesure de toute parole vraie. Les mots viendront plus tard, par milliers, précisément parce qu’ils ont manqué ce jour-là. 

Fatiha a les yeux « noirs olive ». L’image vaut qu’on s’y arrête : l’olive dit la Kabylie et sa terre nourricière. Dans ces deux mots, le regard aimé et le pays natal fusionnent définitivement. Perdre l’une, ce sera perdre l’autre, et les retrouver ensemble dans le poème. 

Le recueil déroule cette métamorphose. Le souvenir surgit d’abord dans le miroir, un soir d’hiver, aux cheveux grisonnants ; il accompagne ensuite le poète comme une présence intérieure, « perle rare de Kabylie », « clé du jardin », avant de devenir étoile fixe, presque figure de salut : « Elle est le mât / Qui tient les voiles ». Le premier regard est devenu boussole. La jeune fille de la fontaine, que le poète a quittée sans se retourner, guide désormais chacun de ses pas dans les rues de Paris. 

Martine Chifflot, dans sa belle préface, voit en Fatiha « l’archétype de l’amour premier, celui qui fonde et qui hante »2. La formule est exacte. Cet amour fonde parce qu’il n’a rien consommé : resté à l’état de promesse, il échappe à l’usure qui a emporté tous les autres. Il hante pour la même raison. Ce qui n’a pas eu lieu ne peut pas finir. 

Une géographie du manque 

Autour de ce regard gravite un atlas. Brahim Saci nomme les femmes qu’il a aimées, et il les situe. Claudine venait de Bretagne, Lydie de Villedieu-le-Château, Cécile de la Corrèze, Patricia d’Italie. Plus au nord encore, Emma de Vänersborg et Guro de Norvège déplacent l’élégie vers les paysages du froid. Cette précision toponymique étonne dans une poésie amoureuse où la femme aimée se détache souvent de tout décor précis. Ici, chaque prénom ouvre un paysage, et chaque paysage garde une empreinte. 

Quelques présences prennent plus de relief. Lydie, dont le nom de village sonne comme un décasyllabe trouvé : « Ô Lydie de Villedieu-le-Château ! » L’invocation a la solennité d’une ode antique posée sur la carte du Loir-et-Cher. Emma, réduite à une image domestique d’une tristesse parfaite : « Le café est tiède / Il se refroidit doucement / En t’attendant ». Tout l’abandon tient dans cette tasse. Amélie, enfin, la blessure la plus récente, celle qui traverse plusieurs recueils antérieurs et revient ici en ombre insistante, jusqu’à cette scène presque romanesque d’un matin sans elle : le chat qui miaule, la table basse, un papier froissé, deux mots. « Je suis partie. » 

Ces femmes composent une géographie du manque. La carte s’étend de la Kabylie aux terres du Nord, et son axe central relie deux pôles : le village lumineux de l’enfance, ses figuiers, sa fontaine, son éden perdu, et Paris, ville minérale où « le béton a avalé l’horizon », où les terrasses toisent le poète au sou près. Entre ces deux pôles, toutes les autres villes furent des escales. 

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Et puis, près de la fin du livre, un second poème porte le titre du recueil. Les yeux de Fatiha, à nouveau. Il s’ouvre ainsi : « De toutes ces femmes, il ne me reste qu’un regard ». Ce texte fait davantage que refermer un cercle : il relit tout ce qui précède. Les prénoms, les villes, les objets laissés sur les tables et les adieux trop brefs se réordonnent d’un coup autour du point de départ. Les amours de toute une vie deviennent les variations d’un thème donné à huit ans, près d’une fontaine. L’atlas entier se replie sur un seul regard, le premier, le seul que le temps n’a pas su reprendre. 

La traversée intérieure 

Après le chant amoureux, le recueil laisse entendre une ligne plus grave, celle d’un homme qui traverse ses propres nuits. 

La prière ouvre cette traversée. L’épigraphe donne le ton, un vers de Rûmi : « La femme est le rayon de la lumière divine »3. Sous ce signe, l’amour terrestre et la quête spirituelle échangent leurs langages. Les poèmes de l’insomnie, chapelet égrené « sans arrêt », heures qui « pèsent en silence », disent une foi dépouillée de toute certitude, qui n’implore plus de réponse et apprend le consentement : « Je me plie comme le roseau, / Incliné vers le beau ». Ce cheminement culmine dans un poème au titre soufi, Vers l’Un : « Je quitte le nombre, / Et les ombres ». Le poète des prénoms dispersés s’avance vers l’unique. 

La sobriété lui donne un ancrage plus concret, et c’est peut-être la part la plus courageuse du livre. Brahim Saci raconte sans détour la sortie de l’ivresse, l’échanson congédié, les « mois sans boire » comptés un à un. L’alcool fut une illusion « qui délivre et enferme », et la libération s’écrit au présent, jour après jour : « Chaque jour sans poison devient un gain, / Chaque vers me libère enfin ». Cette parole nue, sans posture, donne au recueil sa gravité d’homme. 

Filou, le chat kabyle, « compagnon de l’exil », ramène cette nuit intérieure vers le concret. Sa présence pourrait sembler anecdotique. Elle est décisive. Dans un livre hanté d’absentes, Filou est le seul corps vivant qui demeure : il se frotte aux pieds du poète le matin de l’abandon, il ressent l’angoisse, il allège l’exil du poète. Grâce à lui, le recueil reste relié à la matière pauvre des jours, un miaulement, une table basse, un papier froissé. L’élégie retrouve le sol. 

Cette traversée connaît aussi ses débordements. Le recueil quitte parfois l’élégie intime pour une parole de dénonciation plus frontale, où la blessure privée cherche un écho dans le désordre du monde. Ces poèmes de colère disent l’époque telle que le poète la ressent, menacée dans son rapport au sacré. Puis la voix revient à son registre profond, celui de la mémoire et du regard. 

Et l’encre relie tout. L’encrier et la plume y rejoignent la mer dans un même système d’images, où écrire est l’acte même de tenir debout : « La plume résiste, / Le souffle persiste ». Le lecteur de La nuit retient l’aube reconnaîtra cette poétique où l’encrier qui se vide remplit le vide. Elle trouve ici son expression la plus tenue : tant qu’il reste de l’encre, la nuit n’a pas gagné. 

Écrire entre deux rives 

Martine Chifflot, dans sa préface, écrit que les vers de Brahim Saci avancent « entre deux rives », celle de la mémoire et celle du présent. La formule mérite qu’on la prolonge, car elle touche au cœur de ce que ce recueil accomplit. 

Les rives, ici, sont intérieures. D’un côté la Kabylie de l’enfance, avec sa fontaine et ses figuiers, éden que la mémoire a rendu presque mythique. De l’autre Paris, le présent, les cheveux grisonnants, le crépuscule qui se devine. Entre les deux, une vie entière s’est écoulée, et le poète découvre qu’il n’habite vraiment aucune des deux. Le village natal existe encore, mais l’enfant qui attendait près de la fontaine a disparu. Paris est là, sous ses pas, mais le cœur y demeure étranger. L’exil, dans ce livre, cesse d’être une affaire de frontières : on peut être exilé d’un temps comme on est exilé d’un pays. Revenir en Kabylie resterait possible. Revenir à huit ans, près d’Amizèbe, ne l’est pas. 

C’est de cet entre-deux que naît l’écriture. Le poème est le seul lieu où les deux rives se touchent, où l’enfant de la fontaine et l’homme du métro parisien coexistent dans la même phrase. Chaque texte du recueil jette ce pont, qui retombe aussitôt ; le poème suivant devra le lancer encore. D’où cette abondance, qui a sa nécessité propre : on n’a jamais fini de traverser. 

Dans cette traversée, la mémoire devient fidélité active. Elle tient registre et donne forme à ce qui aurait pu s’effacer. Se souvenir de Fatiha, nommer les femmes et leurs villes, tout cela relève d’un travail, presque d’un office. Le poète connaît les limites de ce registre : la main restera non demandée, le café d’Emma restera tiède. Pourtant, sans ces vers, tout cela se serait perdu. Le poème n’a pas le pouvoir de rendre. Il a le pouvoir de garder. 

Et c’est ici que le geste manqué révèle sa fécondité paradoxale. Ce qui n’a pas eu lieu ne peut pas finir : l’amour de Fatiha, resté à l’état de regard, échappe au temps qui a usé tous les autres. Les amours vécues se sont achevées en billets froissés et en tasses froides. L’amour rêvé, lui, demeure intact, disponible. Le manque est devenu la réserve où la plume s’abreuve. Le poète semble reconnaître cette dette étrange : le regard perdu a ouvert la source du chant, et à ce regard demeuré sans suite, il doit tout. 

Écrire entre deux rives, alors, ce serait cela : tenir ouvert l’espace où le passé reste adressable, où l’on peut encore dire tu à ce qui a disparu. Tant de poèmes du recueil parlent à Fatiha, à Lydie, à Emma, au Seigneur des mondes. Cette parole n’attend pas de réponse. Elle atteste. Quelqu’un a existé, quelqu’un a été aimé, et tant qu’un vers le redit, la disparition demeure incomplète. 

Ce qui demeure 

Les yeux de Fatiha arrive après vingt-cinq livres. Depuis Fleur aux épines en 2016, Brahim Saci publie à un rythme soutenu, et les lecteurs fidèles ont déjà croisé Amélie, l’inaccessible parfum, l’échanson, la nuit qui retient l’aube. Ce recueil ramène ces fils dispersés vers la fontaine d’Amizèbe. Les figures qui erraient de livre en livre y trouvent leur origine commune. En ce sens, ce livre éclaire ceux qui l’ont précédé. Il donne au lecteur une clé pour relire toute l’œuvre. 

Et cette clé ouvre au-delà de l’œuvre. Martine Chifflot le dit dans les dernières lignes de sa préface : chacun de nous porte en lui une Fatiha. Le poème « Fatiha, Hamida » en apporte la preuve par le témoignage de l’ami Said Azrine : en lisant ces textes, il y a reconnu sa propre Hamida perdue, et s’est mis à chercher ses pas « dans tous les jardins ». Un livre qui déclenche chez son lecteur ce mouvement de mémoire a rempli son office. La poésie de Brahim Saci agit ainsi : elle parle si précisément de sa fontaine qu’elle réveille la nôtre. 

En refermant Les yeux de Fatiha, une question demeure, et elle regarde chacun. Nous avons tous laissé un premier regard derrière nous, quelque part, près d’une fontaine ou dans un couloir de lycée. Une main que nous n’avons pas demandée, en croyant avoir le temps. Le livre de Brahim Saci nous apprend ce que devient ce regard quand on lui reste fidèle : une lumière intacte, une encre encore vive. Et il nous laisse avec cette interrogation, la seule qui compte peut-être au crépuscule : de tout ce que nous avons vécu, quel regard aurons-nous gardé ?

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission Passeurs & Rêveurs des mots sur Radio Top Side et a cofondé l’association Les Plumes des Rivieras. Il est l’auteur du recueil Ce que l’Univers murmure (Les Bonnes Feuilles, 2026) et contributeur à l’Anthologie des Littératures Francophones du CILF. Son roman Anunnaki, murmures cosmiques, préfacé par Brahim Saci, paraît en juillet 2026. 

Notes 

  1. Brahim Saci, Les yeux de Fatiha, Saint-Ouen, Les Éditions du Net, 2026, 142 p. Tous les vers cités dans cet article proviennent
    de ce recueil. ↩︎
  2. Martine Chifflot, « La braise du souvenir », préface à Brahim Saci, Les yeux de Fatiha, op. cit., p. 9-16. ↩︎
  3. Djalâl Al-Dîn Rûmi, vers placé en épigraphe du recueil.  ↩︎