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Les bonnes feuilles du récit « La Cave des Capucins » de Nadjib Touabia

Nadjib Touaibia Cave des Capucins

Première de couverture du récit "La Cave des Capucins" de Nadjib Touaibia, publié chez Casbah Éditions. Photo DR

Dans son récit La Cave des Capucins publié chez Casbah Éditions, Nadjib Touaibia fait du bistrot de la rue Longue-des-Capucins, à Marseille, un lieu de rencontres et de mémoire. À travers trois extraits, Diasporadz invite à découvrir des personnages dont les histoires racontent l’exil, les préjugés sociaux et les blessures du passé.

Ancien marin devenu bagagiste entre Marseille et Alger, le narrateur partage son existence entre les traversées méditerranéennes et un bistrot populaire de la rue Longue-des-Capucins. Un portrait représentant un médecin anticolonialiste originaire de Cartennae, sa ville natale, fait surgir une énigme intime : celle d’un père qu’il n’a jamais connu. Cette découverte ouvre une quête familiale qui le conduit vers des personnages aux parcours singuliers.

À La Cave, les habitués ont leurs habitudes, leurs secrets et leurs blessures. Mischou, le chat du bistrot, appartient lui aussi à ce petit monde. Les passages retenus donnent à entendre trois moments du récit : une traversée du Vieux-Port, l’histoire de Tirailleur et Isabelle, puis la rencontre avec Lakhdar.

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Le Vieux-Port, entre mémoire et exil

Marseille accompagne la quête du narrateur. Le port, les ferries et les départs vers l’autre rive prennent une place particulière dans ce passage. Lakhdar apparaît alors comme une possible clé de l’énigme familiale.

« Sur le Vieux-Port, le vent était tombé. Les pêcheurs avaient cédé la place aux gabians, maîtres du terrain. Je longeai les remparts, scrutant les dalles comme si elles pouvaient garder la trace de ses soldats imaginaires.

Un ferry glissa hors de la baie. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la jetée. Là-bas, de l’autre côté, se tenait peut-être la clé : Lakhdar. »

Tirailleur et Isabelle, un amour empêché

Au fil des rencontres apparaît l’histoire de Tirailleur et d’Isabelle. Ancien ouvrier sénégalais, Tirailleur aime une femme issue d’une vieille famille marseillaise. Leur relation, née dans une association caritative, se heurte aux conventions sociales et aux préjugés liés à leurs origines et à leurs conditions de vie. L’extrait raconte cet amour discret, mais aussi le poids du regard des autres.

« Ce que nul ne savait – ni à La Cave, ni dans le quartier –, c’est que Tirailleur aimait. D’un amour discret, profond, obstiné. D’un amour tenu comme un silence trop longtemps retenu. Son cœur battait pour Isabelle, une femme d’une cinquantaine d’années, aux gestes mesurés. Veuve depuis plusieurs années, elle vivait dans une belle maison des hauteurs de Marseille, là où les jardins sont clos et les regards feutrés, mais jamais absents.

Une femme du monde, comme on dit. Issue d’une vieille famille marseillaise, cousine de médecins, sœur d’un notaire, fille d’un ancien conseiller général.

Pourtant, Isabelle avait bifurqué. À l’écart des dîners convenus et des alliances attendues, elle s’était engagée, presque en cachette, dans une petite association caritative du centre-ville. Un de ces collectifs discrets qui nourrissent les invisibles, accueillent les sans-abri, redonnent visage humain à des existences effacées.

C’est là qu’elle avait rencontré Tirailleur.

Ce jour-là, il portait une caisse de denrées récupérées chez un grossiste de Noailles. Elle rangeait des sachets de thé. Elle leva la tête. Ils se regardèrent. Une seconde à peine. Mais dans cette seconde : une reconnaissance muette. Comme s’ils s’étaient attendus. Une histoire déjà.

Mais leur amour n’avait pas droit de cité. Pas dans les repas de famille d’Isabelle. Pas dans les réunions de quartier. Pas même dans les conversations anodines du marché de la Plaine. Un Sénégalais, ancien ouvrier, vivant dans une chambre étroite d’un immeuble décrépit de la rue Longue-des-Capucins ? Impensable. Mésalliance. Provocation.

Isabelle en souffrait. Elle le défendait sans bruit, par sa constance seule. Lui acceptait tout sans plainte, recevant cet amour comme une grâce. Il n’exigeait rien. »

Lakhdar, les blessures de la mémoire

La quête conduit ensuite le narrateur à la pension Mimosas, où il retrouve Lakhdar. Un traumatisme lié à la nouvelle d’un massacre a profondément bouleversé cet homme, au point de le priver d’une partie de ses souvenirs. Arlette tente d’expliquer cette amnésie et ses conséquences. Le dialogue donne à entendre la violence de cette blessure et la difficulté de retrouver le chemin du passé.

« — Il souffre d’une amnésie dissociative, expliqua-t-elle. Un choc violent a enfoui ses souvenirs sous une couche de protection. Mais ta présence a réveillé quelque chose. Il faut que sa fille vienne.

— Comment te dire… Lakhdar a été foudroyé par la nouvelle du massacre. Pas seulement par la violence des faits, mais par ce qu’ils emportaient avec eux. En une seconde, tout ce qui faisait tenir son monde s’est effondré.

— Face à une douleur d’une telle ampleur, l’esprit peut faire ce que la mer fait quand la tempête devient trop forte : il se retire. Il laisse le rivage nu.

— Imagine un brouillard épais. Chaque pas semble être le premier. Il n’y a pas de passé, seulement un présent instable. Parfois, surgissent des éclats – une voix, une odeur, un rire – aussitôt dissipés. »

La reconstruction ne peut se faire dans la précipitation. Le récit accorde à l’affection et à la patience une place essentielle. Ces dernières lignes retenues évoquent cette possibilité de réparer, peu à peu, les blessures de la mémoire :

« Grâce à cette forme d’amour patient qui ne brusque rien, mais qui recoud, point par point, les déchirures les plus profondes. Et pour la première fois depuis longtemps, le fantôme sembla s’éloigner. »

Bonnes feuilles extraites de La Cave des Capucins, de Nadjib Touaibia, Casbah Éditions, 2026.

À travers ces destins, le bistrot devient bien davantage qu’un simple décor. La Cave des Capucins rassemble des existences que les frontières, les préjugés et les blessures de l’Histoire auraient pu laisser à distance. De Marseille à Cartennae, les personnages portent chacun une part de mémoire, et leurs histoires continuent de se répondre bien après leur rencontre.

Djamal Guettala

Nadjib Touaibia, La Cave des Capucins, Casbah Éditions, Alger 2026 , 175 pages.

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