Le feuillet retrouvé du palimpseste d’Archimède : ce que l’or recouvre

La redécouverte d’un feuillet disparu du palimpseste d’Archimède révèle bien plus qu’un fragment de géométrie grecque : elle raconte une histoire de pertes, de détours et de survivances improbables. Dans ce texte, Didier Aubourg explore comment une enluminure tardive, posée pour masquer et vendre, a paradoxalement permis de sauver une page essentielle de la pensée scientifique.

En mars 2025, en feuilletant les archives numériques du musée des Beaux-Arts de Blois, l’historien des sciences Victor Gysembergh marque un arrêt. Sur l’écran, une page de parchemin. Des figures géométriques. Un style d’écriture qui lui est familier. Et, sur l’une des faces, une enluminure richement dorée, manifestement tardive, manifestement fausse.

Il reconnaît le feuillet 123 du palimpseste d’Archimède. Un des trois feuillets portés disparus depuis le milieu du XXᵉ siècle.

Pour comprendre ce que représente cette trouvaille, il faut d’abord comprendre ce qu’est un palimpseste. Le mot vient du grec palimpsestos : gratté de nouveau. Au Moyen Âge, le parchemin, peau de mouton, de chèvre ou de veau étirée et séchée, est une matière précieuse. Fabriquer un livre mobilise un troupeau entier. Quand un texte cesse d’être jugé utile, on gratte la surface, on la prépare, on écrit par-dessus. Rien ne se perd. Tout se recouvre.

Ce geste économique, répété pendant des siècles, a effacé une part considérable de la littérature antique. Il en a préservé une autre, par accident, sous les couches successives de l’écriture médiévale. Le parchemin garde la mémoire de ce qu’on voulait lui faire oublier.

Archimède et la destinée du texte

Le palimpseste d’Archimède est un objet à l’histoire heurtée. Au Xᵉ siècle, un copiste byzantin transcrit plusieurs traités du mathématicien de Syracuse sur des feuilles de parchemin. Trois siècles plus tard, un moine gratte ces pages et les réutilise pour composer un livre de prières. Les œuvres d’Archimède disparaissent sous les psaumes. Le codex circule, change de mains, traverse les siècles sans que personne ne soupçonne ce qu’il contient.

En 1906, le philologue danois Johan Ludwig Heiberg est alerté par des correspondants à Istanbul : un manuscrit présente des figures géométriques inhabituelles pour un livre liturgique. Il se rend sur place, examine le volume, en réalise des photographies. Ce qu’il identifie dépasse ses espérances. Sous le texte religieux, il reconnaît des traités d’Archimède, dont plusieurs étaient connus par d’autres sources. Un seul est unique au monde : La Méthode.

Ce texte change profondément notre compréhension du mathématicien. Dans l’Antiquité, les démonstrations mathématiques obéissent à une convention rigoureuse : on énonce, on démontre, on conclut. Le raisonnement qui a conduit à la découverte reste invisible. La Méthode rompt avec cette convention. Archimède y explique à son correspondant Ératosthène non seulement ses résultats, mais la démarche qui l’y a conduit, ses intuitions mécaniques, ses tâtonnements. C’est, à près de vingt-trois siècles de distance, un objet rare : un journal de recherche. Un document sans équivalent dans toute la littérature mathématique antique.

Après la visite de Heiberg, le palimpseste disparaît à nouveau. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitte Istanbul dans des conditions obscures. Il réapparaît des décennies plus tard dans la bibliothèque d’un collectionneur privé, Salomon Gerson. En 1998, ses héritiers le mettent aux enchères. Un acquéreur anonyme l’achète pour deux millions de dollars et le confie au Walters Art Museum de Baltimore, où il fait l’objet, à partir de 2000, d’un programme scientifique d’envergure. C’est à ce moment que l’inventaire révèle l’absence de trois feuillets, présents sur les photographies de Heiberg en 1906, disparus dans l’intervalle.

L’un d’eux vient d’être retrouvé à Blois.

Le faussaire providentiel

L’enluminure qui recouvre le feuillet 123 représente le prophète Daniel entouré de deux lions. Elle est tardive, dorée, soignée. Et selon Victor Gysembergh, elle a très probablement été ajoutée au XXᵉ siècle, dans un but précis : augmenter la valeur marchande d’une page isolée de son contexte. Un parchemin médiéval orné se vend mieux qu’un fragment illisible couvert de signes géométriques.

L’hypothèse avancée est glaçante dans sa logique. Le propriétaire du palimpseste, pris dans les persécutions de la Seconde Guerre mondiale, aurait vendu certains feuillets pour survivre ou fuir. L’enluminure était le maquillage commercial d’une détresse. Elle a permis à la page de circuler, d’être achetée, conservée, jusqu’à aboutir dans les collections d’un musée de province français où elle a attendu, silencieuse, que quelqu’un sache la reconnaître.

Il y a dans ce retournement une ironie que l’histoire du savoir connaît bien. Ce qui devait masquer a préservé. Ce qui devait faire oublier a maintenu en vie.

L’histoire de la transmission des textes antiques est jalonnée de sauvetages de ce type, où la survie d’une œuvre tient à un accident, une erreur de jugement, un intérêt mal placé. Les rouleaux de la mer Morte ont traversé deux millénaires dans des jarres d’argile, oubliés dans des grottes de Qumrân. En 1947, un berger bédouin lance une pierre dans une cavité et entend le bruit caractéristique de la céramique brisée. Les traités d’Aristote, perdus en Occident après la chute de Rome, ont survécu parce que des traducteurs arabes du IXᵉ siècle, à Bagdad, ont jugé utile de les transposer en arabe. Ils sont revenus en Europe latine plusieurs siècles plus tard, par Toledo, retraduits de l’arabe vers le latin, portant dans leur texture les traces de ce long détour. La bibliothèque d’Alexandrie elle-même, dont on a longtemps cru qu’elle avait péri dans un incendie unique et catastrophique, a en réalité décliné progressivement, ses fonds se dispersant, migrant, se fragmentant, certaines copies survivant précisément parce qu’elles se trouvaient ailleurs au moment des destructions successives.

On pourrait multiplier les exemples. Le De rerum natura de Lucrèce, seul grand poème épicurien de l’Antiquité latine, a failli disparaître avec lui. Un unique manuscrit carolingien en a assuré la survie jusqu’au XVᵉ siècle, quand le chasseur de manuscrits Poggio Bracciolini le redécouvre dans un monastère allemand dont on ignore encore aujourd’hui l’identité exacte. Sans ce moine anonyme qui avait jugé utile de copier un texte matérialiste dans un scriptorium chrétien, sans Poggio qui savait reconnaître ce qu’il tenait entre les mains, la physique atomiste antique nous serait à peu près inconnue. Newton, lecteur de l’atomisme antique, aurait peut-être pensé autrement.

La transmission du savoir n’est presque jamais un acte délibéré et continu. Elle est une série d’accidents heureux, de malentendus providentiels, de falsifications qui se retournent contre elles-mêmes. Le feuillet 123 du palimpseste d’Archimède en est une illustration supplémentaire : c’est l’or d’un faussaire qui l’a conduit jusqu’à nous.

Ce que la lumière révèle

Le feuillet retrouvé à Blois pose immédiatement un problème pratique. L’enluminure qui recouvre l’une de ses faces rend le texte sous-jacent illisible à l’œil nu. Les dorures, les pigments, les couches de préparation appliquées pour recevoir la peinture ont modifié irrémédiablement la surface du parchemin. Aucun grattage n’est envisageable sans détruire ce qu’on cherche à lire. Il faut voir sans toucher. Lire sans ouvrir.

C’est précisément ce que permettent les techniques d’imagerie multispectrale développées depuis une vingtaine d’années pour l’étude des manuscrits anciens. Le principe repose sur une propriété fondamentale de la matière : chaque substance réagit différemment selon la longueur d’onde de la lumière qui l’éclaire. L’encre de carbone utilisée par les copistes byzantins absorbe certaines longueurs d’onde et en réfléchit d’autres. Les pigments médiévaux se comportent différemment. En soumettant le parchemin à un spectre étendu de rayonnements, de l’ultraviolet à l’infrarouge proche, et en enregistrant séparément la réponse à chaque longueur d’onde, on obtient une série d’images dont le traitement numérique permet de faire apparaître des couches autrement invisibles.

La fluorescence X apporte une précision supplémentaire. Chaque élément chimique émet, sous bombardement de rayons X, un rayonnement fluorescent à une énergie caractéristique. Cette technique permet de cartographier la composition élémentaire de la surface du parchemin avec une résolution millimétrique, distinguant les métaux lourds des dorures des composés organiques des encres. Là où l’œil ne voit qu’une image pieuse, la fluorescence X révèle la stratigraphie chimique du document.

C’est par ces méthodes que le programme scientifique du Walters Art Museum a, entre 2000 et 2008, transformé notre connaissance du palimpseste d’Archimède. Des pages que Heiberg avait partiellement déchiffrées en 1906 à l’œil nu, parfois en se trompant, ont été relues avec une précision inédite. Des passages jugés illisibles ont livré leur contenu. La Méthode a pu être établie dans une version bien plus complète que celle que Heiberg avait reconstituée. D’autres textes ont été identifiés sous les prières médiévales : des discours de l’orateur attique Hypéride, dont certains passages étaient inconnus, et des commentaires philosophiques sur Aristote.

Le feuillet de Blois attend le même traitement. Les techniques disponibles aujourd’hui dépassent ce qui existait lors du programme de Baltimore. Les algorithmes de traitement d’image ont progressé. La résolution des capteurs s’est affinée. Il est raisonnable d’espérer que ce que l’enluminure recouvre finira par se lire, couche après couche, longueur d’onde après longueur d’onde. La lumière, cette fois, travaillera dans le sens inverse du faussaire.

Le palimpseste comme condition de la pensée

Un parchemin gratté, réécrit, recouvert d’or, retrouvé par sérendipité dans un musée de province : on pourrait s’en tenir à l’anecdote savante. Le palimpseste dit une vérité plus large sur la nature de la pensée et sur les conditions dans lesquelles elle se transmet.

Gérard Genette, dans Palimpsestes (1982), a emprunté ce mot à la philologie pour en faire une catégorie littéraire : tout texte s’écrit sur un autre texte, visible ou non. La littérature ne surgit pas du néant. Elle gratte, elle réutilise, elle transforme ce qui existait avant elle. Ce que Genette décrit comme une structure des textes est en réalité une structure de la pensée elle-même. Nous ne pensons jamais sur une page blanche. Nous pensons sur des pages déjà couvertes, dont nous percevons mal la totalité des couches.

Derrida, prolongeant cette intuition, parlait de la trace : non pas ce qui reste d’une présence passée, mais ce qui constitue toute présence comme déjà marquée par ce qui la précède et ce qui la suivra. Il n’y a pas de premier texte, pas d’origine pure, pas de pensée qui ne soit déjà la réécriture d’une autre. Cette idée, abstraite formulée ainsi, devient concrète devant le feuillet 123 : la géométrie d’Archimède porte la trace des mathématiciens grecs qui l’ont précédé, le parchemin porte la trace du moine qui l’a gratté, l’enluminure porte la trace d’une détresse historique, et l’ensemble porte maintenant la trace du regard de Gysembergh qui l’a reconnu. Chaque couche est une écriture sur une autre écriture. La trace ne s’efface pas. Elle se recouvre.

Archimède lui-même ne pensait pas ex nihilo. La Méthode le montre avec une clarté rare : ses démonstrations sur les volumes et les surfaces s’appuient sur des intuitions empruntées à la mécanique, sur des raisonnements par équilibre hérités d’Eudoxe, sur une pratique du calcul infinitésimal qui préfigure, sans l’atteindre, ce que Newton et Leibniz formuleront deux millénaires plus tard. Chaque avancée est un palimpseste de ce qui précède.

Ce constat ne diminue pas la pensée. Il en révèle la texture réelle. L’idée neuve n’est pas celle qui surgit sans origine : c’est celle qui, travaillant la matière héritée, en tire une figure que personne n’avait encore tracée. Le mathématicien de Syracuse grattait les certitudes de ses prédécesseurs pour y inscrire ses propres figures. Les moines médiévaux grattaient ses figures pour y inscrire leurs prières. Victor Gysembergh, devant son écran, gratte l’enluminure du regard pour retrouver la géométrie dessous. Chaque époque lit ce que l’époque précédente avait recouvert, et recouvre à son tour ce que l’époque suivante devra déchiffrer.

Il reste deux feuillets manquants. On ne sait pas où ils se trouvent. Peut-être dans une collection privée, peut-être sous une autre enluminure, peut-être perdus pour toujours. Cette incomplétude n’est pas un défaut de l’histoire : elle en est la condition normale. Aucune transmission n’est intégrale. Aucun texte ne nous parvient sans lacunes, sans altérations, sans le bruit de fond de tous les accidents qui ont présidé à sa survie. Ce que nous recevons est toujours un fragment, et ce fragment porte les traces de tout ce qui l’a traversé.

Walter Benjamin écrivait que les objets du passé ne nous parlent pas directement : ils nous parviennent chargés du temps qui les a portés, et c’est précisément cette charge qui leur donne leur poids. Le feuillet 123 du palimpseste d’Archimède n’est pas seulement une page de géométrie grecque. C’est une page de géométrie grecque qui a traversé un scriptorium byzantin, une guerre mondiale, les mains d’un faussaire, les réserves d’un musée de province, avant d’être reconnue par un chercheur qui savait ce qu’il cherchait sans savoir qu’il le trouverait là.

La pensée humaine avance ainsi : par pertes et retrouvailles, par recouvrements successifs et déchiffrements patients. Le palimpseste n’est pas une curiosité philologique. C’est le nom exact de ce que nous faisons chaque fois que nous pensons.

Didier Aubourg (*)

(*) Didier Aubourg est ingénieur, écrivain et poète. Il anime l’émission littéraire « Passeurs & Rêveurs des mots » sur Radio Top Side et a cofondé l’association « Les Plumes des Rivieras ». Son recueil de poésie « Ce que l’Univers murmure » est paru aux éditions Les Bonnes Feuilles. Il contribue à l’Anthologie des Littératures Francophones du Conseil International de la Langue Française.