La présente réédition de La hiérarchie dans l’Univers chez Spinoza d’Émile Lasbax, initialement publiée en 1919 chez Félix Alcan, est proposée par les Editions localement transcendantes, une maison d’édition prometteuse et courageuse qui s’attache à remettre en circulation des œuvres philosophiques susceptibles d’échapper aux circuits éditoriaux dominants.
En choisissant de republier La hiérarchie dans l’Univers chez Spinoza, les Editions localement transcendantes participent à la redécouverte d’Émile Lasbax, un auteur aujourd’hui relativement méconnu, mais dont l’interprétation de Spinoza conserve une réelle force spéculative et une étonnante capacité à susciter la réflexion.
Cette démarche éditoriale mérite une attention particulière. À une époque où la production intellectuelle est souvent soumise à l’actualité immédiate, aux impératifs de visibilité ou à la recherche de rentabilité, republier des ouvrages exigeants, parfois oubliés, constitue un choix à la fois ambitieux et salutaire. Les Editions localement transcendantes semblent ainsi vouloir ouvrir un espace à des textes qui exigent du temps, de la concentration et une véritable disponibilité intellectuelle. Leur travail s’inscrit dans une volonté de faire vivre ou revivre des œuvres situées à la croisée de la philosophie, de la métaphysique, de la spiritualité et de la recherche intérieure.
La publication de Lasbax illustre particulièrement bien cette orientation. La hiérarchie dans l’Univers chez Spinoza ne se contente pas de proposer un commentaire historique sur le philosophe hollandais : l’ouvrage interroge les grandes questions relatives à Dieu, à l’Unité, à la multiplicité, à l’éternité, au temps, à la connaissance et à la place de l’être humain dans l’Univers. En le rendant à nouveau accessible, l’éditeur ne propose donc pas seulement la réédition d’un document du passé ; il invite le lecteur contemporain à renouer avec une tradition de pensée dans laquelle la philosophie demeure inséparable des interrogations les plus profondes sur l’être et sur le sens de l’existence.
Le choix des Editions localement transcendantes apparaît, à ce titre, particulièrement cohérent avec l’esprit même du livre. La pensée de Lasbax cherche à dépasser les lectures figées et purement techniques pour retrouver le mouvement intérieur d’une philosophie, sa dynamique métaphysique et sa portée spirituelle. Rééditer une telle œuvre, c’est faire le pari que les textes philosophiques anciens ne sont pas seulement des objets d’étude réservés aux spécialistes, mais qu’ils peuvent encore devenir des interlocuteurs vivants pour notre époque.
Cette entreprise éditoriale mérite donc d’être saluée. En publiant ou en remettant en lumière des ouvrages consacrés aux grandes questions de la philosophie et de la spiritualité, les éditions localement transcendantes contribuent à préserver un patrimoine intellectuel tout en favorisant de nouvelles voies de lecture. Leur démarche, à la fois exigeante et audacieuse, témoigne de la conviction que certaines œuvres oubliées n’ont pas épuisé leur puissance de questionnement et qu’il demeure nécessaire de leur redonner une place dans le débat contemporain.
La réédition de l’ouvrage de Lasbax constitue ainsi un exemple significatif de cette volonté : faire revenir dans le présent des voix du passé afin qu’elles puissent, à nouveau, nous aider à penser.
Retrouver le mouvement vivant de la pensée spinoziste
Il faut toutefois préciser d’emblée que cette hiérarchie n’est pas une doctrine que Spinoza aurait exposée explicitement sous cette forme. Elle constitue une reconstruction de Lasbax. Toute la difficulté de son interprétation est précisément de savoir jusqu’où l’on peut retrouver, derrière les concepts de l’Éthique, une organisation implicite que Spinoza n’aurait jamais formulée directement. Lasbax ne se contente donc pas de commenter les textes : il cherche à retrouver le mouvement vivant d’une pensée, son principe générateur et les traditions qui auraient contribué à sa formation.
Pour lui, une philosophie ne peut être réduite à un ensemble de définitions, d’axiomes et de démonstrations. Le système philosophique ressemble plutôt à un organisme vivant dont il faudrait retrouver la genèse et le principe interne. Lasbax compare à cet égard le travail de l’historien de la philosophie à celui du naturaliste qui reconstitue un organisme disparu à partir de fragments. Il ne suffit pas d’inventorier les concepts de Spinoza ; il faut comprendre la vision d’ensemble qui leur donne leur unité. Derrière la rigueur géométrique de l’Éthique, Lasbax cherche donc une pensée en mouvement, une pensée qui part de Dieu, explique la dérivation du monde à partir de l’Absolu et conduit finalement l’homme à rechercher un retour vers la source éternelle.
Cette démarche l’amène à distinguer deux dimensions du spinozisme. Il y a, d’une part, une vision fondamentale qui donnerait au système son unité profonde ; il y a, d’autre part, les formes conceptuelles et techniques dans lesquelles cette vision a dû s’exprimer, notamment sous l’influence du cartésianisme et de la scolastique. Le langage de l’Éthique ne doit donc pas être confondu avec l’essence même de la pensée de Spinoza. Lasbax veut retrouver ce qui anime cette construction et qui, selon lui, demeure en partie dissimulé sous son apparence géométrique.
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Lasbax résume cette orientation à travers une formule qui exprime, selon lui, la pensée fondamentale du spinozisme : il faut commencer par Dieu, partir de son existence comme de la source de toute réalité, parvenir ensuite à l’homme comme à une réalité dérivée, puis chercher les moyens de remonter vers cette source afin d’y trouver la béatitude. C’est ici que Lasbax rapproche Spinoza de la tradition néoplatonicienne. Il interprète le système comme reposant sur un double mouvement : d’un côté, une procession allant de Dieu vers la multiplicité ; de l’autre, une conversion par laquelle l’homme peut retrouver, à travers la connaissance et l’amour, l’unité dont il participe.
La hiérarchie n’est donc pas, dans cette interprétation, une simple classification statique des êtres. Elle est un mouvement. Il y a une descente de la puissance divine vers ses différentes manifestations et, inversement, une remontée de l’existence vers des formes toujours plus universelles de connaissance et d’unité.
De la tradition ancienne à la révolution cartésienne
Pour comprendre cette conception, Lasbax ne s’en tient pas aux seuls textes de l’Éthique. Il cherche à reconstruire la généalogie intellectuelle de Spinoza. Il s’intéresse notamment à l’héritage juif et à certaines traditions qui auraient contribué à poser le problème de la relation entre Dieu et la multiplicité. Il ne prétend pas faire de Spinoza un simple disciple de la Kabbale, mais cherche à montrer que certaines conceptions anciennes de l’inhérence de toutes choses en Dieu pouvaient fournir un arrière-plan aux problèmes métaphysiques auxquels Spinoza apportera une solution nouvelle.
Lasbax s’intéresse également à Philon d’Alexandrie et surtout au néoplatonisme. C’est chez Plotin qu’il trouve le modèle qui lui permet de comprendre la structure hiérarchique qu’il croit reconnaître chez Spinoza. Dans la pensée néoplatonicienne, l’âme joue un rôle de médiation entre l’intelligible et le sensible, entre l’éternité et le temps, entre l’unité et la multiplicité. Lasbax estime que certaines fonctions traditionnellement attribuées à cette médiation ont pu être transformées chez Spinoza et réorganisées dans un langage philosophique nouveau. Il ne s’agit donc pas de faire de Spinoza un néoplatonicien déguisé, mais de montrer qu’une structure ancienne aurait pu être transposée dans une métaphysique moderne.
Cette transformation devient particulièrement importante avec Descartes. Pour Lasbax, la révolution cartésienne constitue un moment décisif dans l’histoire de la philosophie occidentale. La conception antique du monde reposait largement sur une continuité qualitative entre différents degrés de réalité. L’âme pouvait notamment jouer un rôle intermédiaire entre l’intelligible et le matériel. Le cartésianisme rompt avec cette organisation en séparant radicalement la pensée et l’étendue. Le corps devient une réalité géométrique, mesurable et soumise aux rapports quantitatifs, tandis que la pensée relève d’un ordre distinct.
Avec cette transformation, les médiations qui permettaient auparavant de penser la continuité entre le spirituel et le matériel semblent disparaître. C’est dans ce contexte que prend toute son importance l’idée de parallélisme. La pensée et l’étendue deviennent deux attributs distincts d’une même Substance, et leurs modes se correspondent sans qu’il soit nécessaire de supposer une causalité directe de l’un sur l’autre.
Mais, selon Lasbax, cette nouvelle organisation ne détruit pas véritablement l’ancienne hiérarchie : elle la déplace et la dissimule. Le parallélisme correspondrait à la manière dont l’entendement saisit les attributs et leurs modes, tandis qu’une hiérarchie plus profonde subsisterait au niveau de l’organisation de la Nature. Spinoza aurait ainsi intégré deux exigences apparemment contradictoires : d’un côté, la nouvelle rigueur scientifique et géométrique héritée de Descartes ; de l’autre, une conception plus ancienne de la continuité des degrés de réalité.
La hiérarchie des attributs : une reconstruction de Lasbax
C’est ici que l’interprétation de Lasbax devient particulièrement audacieuse. Spinoza affirme que Dieu possède une infinité d’attributs, mais que l’homme n’en connaît explicitement que deux : la pensée et l’étendue. Lasbax refuse de considérer cette infinité comme une simple juxtaposition de réalités indépendantes. Il cherche plutôt à y voir une continuité qualitative, une série de puissances permettant de relier les différents niveaux de manifestation de la réalité.
Selon cette reconstruction, il existerait donc entre la pensée et l’étendue des degrés intermédiaires. La réalité pourrait être comprise comme une progression allant d’un niveau supérieur d’intellectualité vers des formes intermédiaires de conscience, de vie et d’affectivité, jusqu’à l’étendue corporelle. Le monde matériel ne serait alors pas un domaine séparé de Dieu, mais le terme le plus déterminé d’une manifestation progressive de sa puissance.
Il faut cependant maintenir ici une distinction essentielle : cette hiérarchie des attributs appartient à Lasbax, non à une exposition explicite de Spinoza. Spinoza affirme bien l’infinité des attributs divins, mais il ne décrit pas une série allant du plus spirituel au plus matériel. C’est Lasbax qui reconstruit cette continuité à partir de l’ensemble des textes spinozistes, de leur vocabulaire et de leur contexte historique. Cette reconstruction constitue donc à la fois la force et le risque de son interprétation.
Lasbax introduit ainsi plusieurs degrés de manifestation entre la pensée et l’étendue. Au sommet se trouve l’esprit considéré dans sa dimension intellectuelle la plus pure. Viennent ensuite des degrés intermédiaires liés à la volonté, aux sentiments, à l’amour et à la vie affective, puis un niveau lié à la vie et à l’imagination, avant d’aboutir à l’étendue corporelle. Ces distinctions ne désignent pas, chez lui, des substances indépendantes. Elles représentent différents degrés de manifestation de la même puissance divine.
Cette construction permet à Lasbax de retrouver une fonction de médiation comparable à celle que l’âme remplissait dans la tradition néoplatonicienne. L’homme se trouve à la frontière de plusieurs niveaux de réalité : par sa pensée, il peut s’orienter vers l’intelligible et l’éternité ; par son affectivité et son existence corporelle, il demeure plongé dans la vie, la matière et le temps. La continuité entre ces dimensions permet alors de penser le passage de l’éternité à la durée sans supposer une rupture entre Dieu et le monde.
Les modes infinis et l’organisation de l’Univers
Cette conception entraîne également une nouvelle interprétation des modes infinis. Ceux-ci ne seraient pas de simples catégories techniques situées entre les attributs et les choses particulières. Ils constitueraient des médiations essentielles dans l’organisation de l’univers. Du côté de la pensée, l’intellect absolument infini joue un rôle fondamental ; du côté de l’étendue, le mouvement et le repos constituent un mode infini. À un niveau plus général apparaît la nature entière considérée comme une individualité totale.
Cette dernière notion est particulièrement importante pour Lasbax. La nature entière peut être pensée comme un individu dont les parties se transforment sans que l’unité de l’ensemble disparaisse. Les corps particuliers naissent, changent et périssent, mais l’organisation globale de la nature demeure. Cette conception permet de penser la multiplicité sans la transformer en dispersion absolue. Les êtres particuliers ne sont pas des réalités isolées : ils appartiennent à une totalité qui les enveloppe et les relie.
Lasbax distingue alors deux étapes dans le déploiement de la réalité. Dans un premier temps, la puissance de la Nature se manifeste à travers des modes infinis, encore caractérisés par l’infinité et l’éternité. Dans un second temps, cette réalité universelle se différencie en une multiplicité de réalités particulières, soumises à la détermination et à la temporalité. La distinction entre la Nature qui produit et la Nature produite acquiert ainsi une dimension dynamique : elle décrit les différents moments d’un déploiement progressif de la puissance divine.
Il n’y a pourtant aucune rupture entre ces niveaux. Le fini demeure enraciné dans l’infini dont il procède. La matière apparaît comme le terme ultime d’une différenciation progressive, mais elle reste intégralement comprise dans l’immanence divine. La multiplicité ne signifie donc pas séparation. Elle représente plutôt la manifestation de l’unité sous une infinité de formes déterminées.
Le corps, l’âme et les médiations de l’existence
Cette conception conduit également Lasbax à proposer une lecture particulière du rapport entre le corps et l’âme. Au niveau de l’entendement, corps et âme apparaissent comme deux modalités irréductibles et parallèles. Mais, dans la reconstruction de Lasbax, cette distinction ne suffit pas à décrire la profondeur de la réalité. Entre l’intelligence et le corps s’échelonneraient différents degrés de conscience, d’imagination et d’affectivité.
Les sentiments occupent dans cette architecture une position intermédiaire. Ils ne sont pas conçus comme des causes qui feraient passer directement quelque chose du corps à l’âme ou de l’âme au corps. Ils correspondent plutôt à une dimension intermédiaire de l’existence, permettant de comprendre comment la vie affective participe à la dynamique générale de la conversion. Les affects demeurent ainsi liés à notre condition corporelle tout en pouvant être progressivement transformés par la connaissance.
Cette interprétation permet à Lasbax de maintenir ensemble deux dimensions souvent séparées : la dimension intellectuelle de l’homme et sa dimension affective. La transformation de l’existence ne peut être seulement théorique. Elle doit également toucher les désirs, les passions et les relations avec autrui.
L’homme et le mouvement de conversion
La procession ne constitue cependant que la moitié de la dynamique décrite par Lasbax. Si la procession explique comment la multiplicité se déploie à partir de l’unité, la conversion explique le mouvement inverse. C’est dans l’homme que cette conversion devient particulièrement visible. L’être humain est un être fini, soumis au temps, au corps et à la multiplicité, mais il possède également la capacité de connaître, de comprendre et d’aimer.
La conversion commence lorsque l’homme cesse de s’enfermer dans la particularité immédiate de son existence. Il découvre progressivement des formes plus universelles de connaissance et comprend que son existence particulière ne peut être séparée de l’ensemble auquel elle appartient. La connaissance devient alors davantage qu’une accumulation de représentations vraies : elle devient une transformation du rapport de l’individu à lui-même, au monde et à Dieu.
Cette transformation concerne également les affects. Lasbax insiste notamment sur le passage de la haine à l’amour. La vie éthique ne consiste donc pas seulement à corriger les erreurs de l’intelligence : elle suppose une transformation de la vie affective. L’amour peut ainsi renforcer la joie qu’il suscite et devenir une puissance capable de modifier progressivement le rapport de l’homme aux autres.
Cette dynamique ne peut cependant se limiter à l’amour de soi ou à celui d’un petit nombre d’individus.
Elle conduit vers un amour plus universel de l’humanité. L’individu cesse alors de se considérer comme une réalité isolée et découvre son appartenance à une totalité plus vaste. De même que les corps particuliers peuvent être compris comme les parties d’un individu naturel plus vaste, les individus humains peuvent tendre vers une forme supérieure d’unité à travers l’amour.
Cette dynamique permet à Lasbax d’établir un lien étroit entre la cosmologie et l’éthique. L’univers possède une structure d’unification progressive et l’homme participe lui-même à ce mouvement. La conversion individuelle devient ainsi l’expression, sur le plan de l’existence humaine, d’une dynamique plus générale qui traverse l’ensemble du réel.
Le Traité théologico-politique : deux manières de comprendre Dieu
Le Traité théologico-politique joue à cet égard un rôle important dans la reconstruction de Lasbax. Il lui permet de rapprocher plusieurs manières de parler de Dieu qui pourraient, à première vue, sembler contradictoires. D’un côté, Dieu apparaît comme principe de pensée et de connaissance ; de l’autre, il est présenté dans le langage de la volonté, de l’amour, de la loi, de la révélation et de la Providence.
Pour Lasbax, ces deux perspectives ne renvoient pas à deux dieux différents. Elles correspondent à deux manières de considérer une même réalité. Dans la première perspective, Dieu est compris comme réalité intelligible et principe de connaissance. Dans la seconde, il apparaît à travers la volonté, l’amour et la vie affective. Cette distinction permet à Lasbax d’intégrer le langage du Traité théologico-politique à sa reconstruction métaphysique de l’Éthique.
Cette lecture lui permet également de donner à la foi une fonction particulière. La foi ne serait pas simplement une forme inférieure de connaissance appelée à disparaître dès que la raison devient possible. Elle jouerait un rôle dans le processus de conversion en fournissant une puissance morale et affective capable de transformer la volonté. La révélation de la charité et de la Providence devient ainsi, dans la reconstruction de Lasbax, une force qui permet à l’homme de dépasser les limites de son individualité.
Lasbax rapproche cette dynamique de l’idée de grâce. La béatitude ne serait pas une récompense extérieure accordée après l’accomplissement de la vertu ; elle serait l’épanouissement même de cette transformation. Plus l’homme participe à une puissance supérieure de connaissance et d’amour, plus il devient capable de dépasser ses passions et d’accéder à une forme d’existence plus libre.
La béatitude et la participation à l’éternité
Le terme ultime de cette conversion est la béatitude. Elle ne désigne pas l’entrée dans un monde futur séparé de celui-ci, mais une transformation de l’existence présente permettant à l’homme de participer déjà à l’éternité. La connaissance et l’amour de Dieu conduisent à une forme d’union intellectuelle qui dépasse l’attachement exclusif aux biens particuliers et à l’existence corporelle.
C’est dans ce contexte que prend toute son importance l’idée de régénération. Elle désigne une transformation profonde de l’existence, par laquelle l’homme se détache progressivement d’une vie dominée par les particularités corporelles et découvre une forme plus universelle de connaissance et d’amour. La mort corporelle doit alors être comprise à partir de cette conception plus vaste de l’individualité et de sa permanence dans l’organisation générale de la nature.
La nature entière constitue ainsi, dans la lecture de Lasbax, une unité complexe dont les transformations n’abolissent jamais l’organisation globale. Les individus particuliers naissent, se transforment et disparaissent, mais ils participent toujours à une individualité plus vaste. Ce principe permet à Lasbax de donner à sa hiérarchie une dimension véritablement cosmologique : elle ne concerne pas seulement la relation entre Dieu et l’homme, mais l’organisation de l’univers tout entier.
Une immanence dynamique
L’immanence spinoziste prend dès lors, dans cette interprétation, un sens particulièrement dynamique. Elle ne signifie plus seulement que toutes choses sont en Dieu et que rien n’existe en dehors de la Substance. Elle désigne également le déploiement continu d’une puissance qui se manifeste selon différents degrés de détermination et qui rend possible, en même temps, un mouvement de conversion vers des formes plus universelles de connaissance et d’amour.
C’est ici que se situe l’originalité majeure de Lasbax. Il cherche à réunir dans une même architecture des dimensions du spinozisme qui sont souvent étudiées séparément : la Substance et les modes, la pensée et l’étendue, l’éternité et le temps, la nécessité et la liberté, la raison et la foi, la connaissance et l’amour. La hiérarchie devient le principe permettant de relier ces différents aspects.
Cette interprétation conduit également à remettre en question l’image d’un Spinoza exclusivement horizontal, pour lequel toutes les expressions de la Substance seraient simplement équivalentes. Lasbax maintient l’unité fondamentale de Dieu, mais introduit à l’intérieur de cette unité une différenciation des degrés de puissance, de connaissance et de détermination. Le parallélisme n’est pas supprimé : il est replacé dans une architecture métaphysique plus vaste.
Les limites de l’interprétation de Lasbax
Il faut cependant revenir ici à la principale difficulté de cette lecture. Spinoza ne présente pas explicitement les attributs comme les degrés successifs d’une procession allant du spirituel au matériel. Il n’organise pas non plus de manière explicite une échelle ontologique complète allant de l’intelligence aux affects, puis à la vie et à l’étendue. Ces structures sont reconstruites par Lasbax à partir de différents éléments du système.
Le même problème concerne les différentes formes de conscience et d’affectivité que Lasbax utilise pour établir des médiations entre la pensée et le corps. Elles permettent de rendre intelligible la continuité qu’il recherche, mais leur organisation en une hiérarchie ontologique complète appartient à son interprétation. Plus cette reconstruction est cohérente, plus il faut donc être attentif à ne pas la confondre avec la lettre des textes de Spinoza.
C’est précisément ce qui fait à la fois la force et le risque de l’entreprise. En cherchant à retrouver une pensée vivante sous la forme géométrique de l’Éthique, Lasbax fait apparaître une cohérence qui peut rester invisible dans une lecture strictement analytique. Mais cette méthode l’autorise également à reconstruire une pensée fondamentale qui dépasse parfois ce que les formulations explicitement conservées permettent d’affirmer avec certitude.
La proximité qu’il établit entre Spinoza et les traditions de la procession et de l’émanation est donc particulièrement stimulante, mais elle doit être considérée comme une hypothèse interprétative. Spinoza développe une philosophie profondément originale, fondée sur l’immanence, la nécessité et la puissance. Rien n’autorise à réduire cette philosophie au néoplatonisme. La question intéressante est plutôt de savoir si certaines structures de pensée anciennes peuvent avoir été transformées et intégrées à l’intérieur du système spinoziste.
La meilleure manière de lire Lasbax consiste ainsi à maintenir constamment deux niveaux de lecture : Spinoza tel que les textes permettent de le reconstruire, et Spinoza tel que Lasbax le reconstruit à son tour. La seconde image est philosophiquement puissante, mais elle ne doit pas être confondue avec la première.
De l’Un au multiple : une nouvelle cohérence du spinozisme
Cette distinction n’enlève rien à la portée de son interprétation. Au contraire, elle permet de mieux comprendre ce qu’elle apporte. Lasbax nous oblige à poser de nouveau certaines des questions fondamentales du spinozisme : comment penser l’infinité des attributs ? Comment expliquer le passage de l’infini au fini ? Comment articuler l’éternité et la durée ? Comment comprendre ensemble le parallélisme et la hiérarchie ? Comment concilier l’unité absolue de la Substance avec la diversité concrète du monde ?
Son interprétation donne également à l’éthique spinoziste une dimension existentielle particulièrement forte. Si l’univers est traversé par différents degrés de réalité et si l’homme participe à une dynamique de conversion, alors la connaissance n’est plus une simple accumulation de vérités. Elle devient un mouvement d’élévation. L’homme passe progressivement de la connaissance liée à la multiplicité et à l’imagination vers des formes plus universelles de compréhension. Dans le même temps, sa vie affective se transforme : les attachements particuliers et la haine peuvent être dépassés par des formes plus universelles d’amour.
La philosophie devient alors une transformation de l’existence. La béatitude n’est pas simplement un état futur ou une récompense ; elle désigne l’accomplissement progressif d’une participation à l’éternité. L’homme ne sort pas de l’immanence pour rejoindre un Dieu extérieur. Il découvre au contraire plus profondément son appartenance à l’unité divine.
Tout l’édifice de Lasbax peut finalement être ramené à une même question : comment penser le rapport entre l’Un et le multiple ? La multiplicité ne peut provenir d’une division de l’unité divine, puisque Dieu demeure absolument un. Elle doit donc être comprise comme une différenciation progressive. Les êtres multiples ne sont pas des réalités extérieures à l’Un ; ils sont les formes déterminées sous lesquelles la puissance de la réalité unique se manifeste.
La procession décrit alors le mouvement par lequel l’unité se déploie dans la multiplicité. Dieu, les attributs, les différents degrés de puissance, les modes infinis et les modes finis forment, dans la reconstruction de Lasbax, une continuité qui conduit jusqu’à la diversité des êtres. La conversion décrit le mouvement inverse : l’homme, à partir de son existence particulière, peut s’orienter vers des formes toujours plus universelles de connaissance, d’amour et d’éternité.
Ces deux mouvements sont inséparables. La procession explique la présence de la multiplicité ; la conversion explique la possibilité d’une conscience toujours plus profonde de l’unité. Le monde n’est donc pas une collection d’êtres séparés, mais le déploiement d’une puissance qui demeure présente dans toutes ses manifestations et qui porte en elle la possibilité d’une compréhension plus universelle de leur appartenance commune.
C’est dans cette tentative de réunir l’unité et la diversité, la procession et la conversion, l’éternité et le temps, la pensée et l’étendue, la raison et l’amour que réside l’originalité de Lasbax. Il cherche à restituer au spinozisme un mouvement interne et une cohérence organique que la forme géométrique du système pourrait masquer.
Mais c’est également là que se situe sa limite. La cohérence de sa reconstruction est parfois si forte qu’elle risque de devenir plus systématique que les textes eux-mêmes. La valeur de son œuvre ne réside donc pas nécessairement dans la démonstration définitive que Spinoza serait un philosophe de la procession ou de l’émanation. Elle réside plutôt dans la puissance avec laquelle Lasbax construit cette hypothèse et montre tout ce qu’elle permettrait d’éclairer.
Lire Lasbax, c’est ainsi accepter de déplacer notre regard sur Spinoza. Derrière le philosophe de la Substance unique, de la nécessité et du parallélisme, il nous invite à chercher une pensée de la continuité, des degrés et du mouvement. Mais cette image doit rester une hypothèse de lecture. Elle est peut-être moins une restitution définitive de Spinoza qu’une proposition philosophique destinée à faire apparaître une autre cohérence possible de son œuvre.
Dans cette perspective, la question fondamentale n’est finalement pas de savoir si Spinoza est réellement un philosophe néoplatonicien. Elle est de comprendre ce que devient sa philosophie lorsqu’on la lit à partir du problème de l’Un et du multiple. Chez Lasbax, la réponse est claire : l’univers peut être compris comme le déploiement d’une puissance unique qui se manifeste sous une multiplicité de formes, tandis que l’homme, par la connaissance et l’amour, peut prendre conscience de son appartenance à cette unité. La procession explique ainsi le déploiement du réel ; la conversion exprime la possibilité d’en retrouver intellectuellement et affectivement l’unité.
C’est cette double dynamique qui donne à la lecture de Lasbax sa force singulière. Elle transforme l’immanence en une structure vivante : tout demeure en Dieu, mais tout ne se manifeste pas de la même manière ; la multiplicité ne rompt pas l’unité, mais en constitue le déploiement ; et l’homme, loin de devoir sortir du monde pour trouver Dieu, peut découvrir dans la connaissance du réel et dans la transformation de ses affects une manière plus profonde de participer à l’éternité.
Brahim Saci
Émile Lasbax, La hiérarchie dans l’Univers chez Spinoza, Éditions localement transcendantes, 2025.

