Compositrice visionnaire, poétesse des songes et virtuose singulière du santour, l’artiste franco‑iranienne Farnaz Modarresifar s’impose comme l’une des figures majeures de la création musicale contemporaine. En tissant la tradition orale persane avec les fulgurances des avant‑gardes occidentales, elle invente un langage sonore inédit, où le silence devient matière, où le temps se dilate, où le timbre se charge d’une densité presque tactile, jusqu’à entrer en résonance avec les zones les plus secrètes de l’âme humaine.
Née à Téhéran, peu après la révolution iranienne, l’artiste Farnaz Modarresifar grandit dans un foyer où la musique est une seconde langue. Les grandes œuvres du répertoire classique occidental y cohabitent naturellement avec la poésie et la musique traditionnelle persane.
D’abord attirée par le piano, elle voit pourtant son destin se cristalliser autour d’un autre instrument : le santour. Son père en joue en amateur ; la jeune Farnaz observe, fascinée, cette cithare sur table aux multiples chevalets, traversée d’une myriade de cordes.
Très vite, elle comprend que ce n’est pas seulement un instrument, mais un territoire. Elle aime dire qu’elle a choisi la musique, mais que c’est le santour qui l’a choisie.
Elle en apprivoise la complexité avec une patience d’orfèvre, façonnant chaque jour, de ses mains, des centaines de fines baguettes aux terminaisons de coton, qu’elle ajuste à son jeu, à la nuance de son toucher, à la couleur de son son.
A ne pas rater
Kacem Madani à l’Impondérable : une voix libre face au tumulte du monde« Urgagh mmutegh » de Samir Belateche : quand Mohia réinvente la langue kabyle au cœur de l'universelL’A4 comme tapis roulant de la mémoire : quand Marcus Hönig déballe son « Bagage »De Téhéran aux lumières de Paris : l’éveil d’une double culture
Le parcours académique de l’artiste Farnaz Modarresifar commence sous les meilleurs auspices. En 2006, elle est diplômée du Conservatoire national de musique de Téhéran, où elle étudie dans la classe de la prestigieuse Minâ Oftâdeh. Elle intègre ensuite le département de musique de la Faculté des Beaux‑Arts de l’Université de Téhéran pour y suivre une Licence. Elle y développe une double pratique du santour : d’un côté, le style classique traditionnel, fondé sur la transmission orale, la mémoire et une large part d’improvisation ; de l’autre, un style déjà plus contemporain, où l’instrument commence à se frotter à d’autres esthétiques.
Mais Farnaz ne se contente pas du seul domaine sonore. En 2007, en parallèle de ses études universitaires, elle rejoint l’École des Beaux‑Arts de Mahdiéh pour y étudier le dessin et la peinture. Cette immersion dans les formes, les lignes, les couleurs, au contact des autres disciplines artistiques, nourrit en profondeur sa perception de l’espace, du relief, de la texture, autant d’éléments qui irrigueront plus tard sa conception du timbre.
Elle obtient sa Licence en 2012, couronnée par un brillant premier prix d’interprétation. La même année, elle devient membre de l’Organisation Nationale des Élites d’Iran, reconnaissance officielle d’un talent déjà affirmé.
C’est pourtant quelques années plus tôt, en 2009, au cœur de ses études à la Faculté des Beaux‑Arts, qu’un événement décisif vient bouleverser sa trajectoire. Grâce à une bourse de l’office allemand d’échanges universitaires (DAAD), attribuée à quelques étudiants d’élite de l’Université de Téhéran, elle effectue un voyage académique en Allemagne. À la Philharmonie de Cologne, elle assiste à une exécution d’Atmosphères de György Ligeti. Le choc est total. La micro‑polyphonie ligetienne, cette masse sonore mouvante, sans repères mélodiques traditionnels, agit sur elle comme une révélation esthétique et sensorielle. Elle comprend, dans un éclair, qu’une autre voie s’ouvre : celle de la composition contemporaine.
À 22 ans, portée par cette certitude intime, elle quitte l’Iran et s’installe à Paris. Là, elle va gravir, avec une régularité exemplaire, tous les échelons de la formation musicale française. En 2013, elle intègre la classe de Michel Merlet à l’École Normale de Musique Alfred Cortot, où elle obtient son brevet d’orchestration à l’unanimité. Elle y poursuit ensuite ses études supérieures de composition jusqu’en 2018, auprès de figures marquantes de la musique française comme Édith Lejet et Éric Tanguy.
Soucieuse d’affiner encore son langage et sa recherche sur le timbre, elle rejoint la classe de Jean‑Luc Hervé au Conservatoire à rayonnement régional de Boulogne‑Billancourt. Son travail y est récompensé par un Diplôme d’Études Musicales (DEM) en composition. Ce cycle d’apprentissage d’une richesse exceptionnelle s’achève en 2020 à l’Université Paris VIII : sous la direction du musicologue Christian Accaoui, elle soutient un Master II consacré à l’improvisation, à la création musicale et à la musicologie, obtenu avec la mention Très Bien.
Reconnue par ses pairs, elle intègre en 2022 l’Atelier de composition de Georges Aperghis. Cette rencontre est déterminante : elle vient confirmer et légitimer son approche théâtrale, textuelle et dramaturgique du fait musical, où le son n’est jamais dissocié du geste, de la parole, de la présence.
| À LIRE AUSSI |
| Darmanin : « Ma visite en Algérie vise à améliorer la coopération judiciaire entre Alger et Paris » |
L’envolée d’une œuvre : reconnaissance, résidences et rayonnement scénique
Le talent singulier de l’artiste Farnaz Modarresifar n’a pas tardé à trouver un écho puissant, tant auprès des institutions musicales les plus exigeantes que du public. Dès 2019, son travail est salué par le Prix de composition Alain Louvier, première distinction qui annonce une trajectoire fulgurante.
En 2021, elle intègre l’Académie des jeunes compositrices de l’Orchestre de Chambre de Paris, véritable tremplin qui lui ouvre de nouvelles perspectives orchestrales et lui permet de confronter son écriture à un grand effectif.
L’année 2023 marque un tournant décisif dans sa visibilité. Grâce à ses captivantes Balades oniriques, imaginées pour les programmes de France Musique, elle remporte le 24ᵉ Grand Prix Lycéen des Compositeurs, doublé du prix des professeurs. Cette double récompense dit beaucoup de la force immédiate de sa musique : elle touche de jeunes auditeurs, non par la séduction facile, mais par sa sincérité, son mystère, sa capacité à faire naître des images intérieures.
Cette consécration se prolonge et s’intensifie l’année suivante, lorsqu’elle reçoit le prestigieux Prix Claude Arrieu, décerné par la SACEM. Ce prix, historiquement lié au répertoire symphonique, vient confirmer sa place incontournable dans le paysage orchestral contemporain.
Parallèlement à ces distinctions, l’artiste Farnaz Modarresifar multiplie les résidences dans des lieux emblématiques de la création. Accueillie dès ses débuts à l’Abbaye de Royaumont, laboratoire historique des avant‑gardes, elle tisse ensuite des liens durables avec plusieurs structures phares. Elle devient compositrice en résidence auprès de la Maison de la Musique Contemporaine et de l’Ensemble Sillages, avant de s’engager dans un compagnonnage au long cours avec l’Ensemble Ars Nova pour les saisons 2024 à 2026.
L’année 2025 marque un sommet dans cette reconnaissance institutionnelle : elle est invitée au Festival des Arcs et, surtout, nommée pensionnaire à la prestigieuse Villa Médicis à Rome. Sous le ciel romain, dans ce lieu chargé d’histoire, elle trouve un cadre de vie et de travail idéal pour approfondir ses recherches esthétiques. Elle y initie un cycle de créations directement inspirées par les résonances architecturales de la ville, par le son des cloches, par la manière dont l’espace urbain lui‑même devient instrument.
| À LIRE AUSSI |
| Baccalauréat : le ministre serre la vis sur l’orthographe et la fraude et envisage un « âge plancher » |
Loin de se retirer dans une tour d’ivoire, l’univers de Farnaz Modarresifar se nourrit de dialogues, de collaborations, de rencontres humaines. Les ensembles de musique contemporaine les plus renommés, Court‑Circuit, Alternance, L’Instant Donné, ICE, Regards, Zellig, Ensemble Intercontemporain, se saisissent de ses partitions et les portent sur scène.
Son audace la conduit également à franchir les frontières de la musique pure pour s’ouvrir au spectacle vivant. Elle collabore notamment avec Bartabas, dans le cadre du Cabaret de l’Exil consacré aux Femmes persanes, où sa présence scénique et son jeu de santour prennent une dimension à la fois poétique et politique.
À ces collaborations scéniques et transdisciplinaires s’ajoutent des complicités artistiques fortes avec des interprètes de premier plan. C’est le cas du grand maître du chant persan Homayoun Shajarian, mais aussi du pianiste Bertrand Chamayou, avec qui elle imagine une commande d’envergure pour ensemble et piano solo, créée à la Philharmonie de Paris en 2026.
Aujourd’hui, son rayonnement trouve un accomplissement naturel sur les scènes internationales les plus prestigieuses. Ses pièces de chambre et ses œuvres symphoniques résonnent à la Philharmonie de Paris, au Théâtre du Châtelet, à l’Opéra de Reims, au Bozar de Bruxelles, à Londres.
Derrière le pupitre, des chefs d’orchestre mondialement reconnus s’attachent à restituer la finesse de sa poétique. Le regretté Lars Vogt a dirigé ses premières pièces pour treize musiciens avec une sensibilité qui a profondément marqué la compositrice. La cheffe polonaise Anna Sulkowska‑Migon, quant à elle, s’est emparée avec passion de son œuvre orchestrale Les aiguilles de l’horloge sursautèrent (2024), donnant à voir et à entendre la complicité vibrante qui unit désormais la créatrice à ses interprètes.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Farnaz Modarresifar grâce à l’écrivain‑compositeur Raphaël Saint‑Rémy, et cette rencontre a été pour moi un moment suspendu. J’ai immédiatement perçu chez elle une humilité rare, une manière d’être au monde qui ne cherche ni l’effet ni la posture, mais qui émane d’une profondeur intérieure presque palpable.
Face à l’artiste Farnaz Modarresifar, on comprend très vite que la grandeur n’a rien à voir avec le bruit : elle se manifeste dans la douceur du regard, dans la précision du geste, dans cette façon de laisser le silence respirer avant de parler.
Toute sa création semble traversée par une spiritualité profonde, non pas affichée, mais incarnée, une verticalité discrète qui irrigue chaque note, chaque souffle, chaque vibration de son santour. Il y a chez elle quelque chose de quasi céleste, une lumière qui ne s’impose jamais mais qui éclaire tout ce qu’elle touche. Sa musique, comme sa personne, porte cette qualité rare : elle élève sans jamais écraser, elle ouvre sans jamais imposer, elle invite sans jamais forcer.
Rencontrer Farnaz, c’est comprendre que certaines artistes ne se contentent pas de créer : elles révèlent, elles transmettent, elles incarnent.
L’apport esthétique : une alchimie sonore et un engagement au cœur du siècle
L’apport de Farnaz Modarresifar au paysage musical du XXIᵉ siècle tient d’abord à une fusion organique, intime, bidirectionnelle, entre sa pratique virtuose du santour et son geste de compositrice. Elle est aujourd’hui la seule créatrice à explorer les territoires exigeants de l’avant‑garde occidentale armée de cette cithare traditionnelle d’Orient.
Loin de se contenter d’un simple dialogue superficiel ou d’un exotisme de façade, elle bouscule les codes de son instrument. En interrogeant ses modes traditionnels, en les confrontant aux recherches occidentales sur le timbre, elle repousse les limites physiques du santour. Elle développe un catalogue de techniques de jeu totalement inédites, explore ses résonances cachées, en exploite la percussivité intrinsèque, qu’elle associe parfois à la percussivité vocale, et parvient à extirper de cette lutherie séculaire des sonorités inouïes, microtonales, spectrales.
Sur ce point de rencontre unique, elle confie : « Je ne cherche pas à faire de la musique fusion. Le santour est mon prolongement physique, mais mon esprit a été sculpté par la liberté des avant‑gardes européennes. Mon but est de trouver le point de friction où ces deux mondes s’annulent pour créer une troisième voie. »
C’est précisément dans le sillage de cette « troisième voie » que sa musique impose une véritable dramaturgie de l’écoute. Chez elle, la création devient une poétique de la temporalité suspendue. Le silence n’est jamais un vide, mais une matière vibrante, un espace de tension presque palpable, qui exige de l’auditeur une attention totale.
Cette recherche formelle se manifeste dans des pièces de chambre ciselées comme Instants d’un bloc de marbre, ou dans ses expérimentations mêlant le santour à un dispositif électronique, afin d’en repousser encore les frontières acoustiques.
Son univers sonore, d’une grande intériorité, est indissociable de ses racines littéraires et de ses explorations intellectuelles. Nourrie de mythologie et de poésie persanes classiques, elle est particulièrement habitée par la voix moderne, fiévreuse, de la poétesse Forough Farrokhzad, dont les textes inspirent ses récents travaux de théâtre musical et d’opéra, menés durant sa résidence à la Villa Médicis (2025‑2026).
À cette source textuelle s’ajoute une fascination pour la psychanalyse. Lectrice assidue de Sigmund Freud et de Carl Gustav Jung, Farnaz Modarresifar place le songe, l’inconscient et le mystère de la mort au centre de sa matrice créative. Elle a d’ailleurs rassemblé ses propres visions nocturnes dans deux recueils de poèmes intitulés Petits Contes.
Cette conscience aiguë de la finitude, de l’éphémère, n’a rien de morbide. Elle y voit au contraire un vecteur d’intensité, une manière de goûter et de magnifier chaque fragment du présent. C’est cette urgence vitale qui traverse sa pièce maîtresse pour orchestre symphonique, Les aiguilles de l’horloge sursautèrent. Inspirée par une phrase bouleversante du chef d’orchestre Lars Vogt face à la maladie, « chaque lever de soleil devient un miracle », l’œuvre déploie une charge expressive saisissante, unissant l’hommage funèbre à la célébration ardente de l’instant.
Parallèlement à cette quête métaphysique, l’œuvre de Farnaz Modarresifar s’ancre profondément dans les remous du monde contemporain. Son engagement est clair, assumé, constant.
Son geste artistique devient une tribune pour mettre en lumière la situation dramatique et la résistance héroïque des femmes en Iran, son pays natal. En célébrant sur scène la richesse de sa culture d’origine, tout en contournant les interdits qui pèsent sur l’expression des femmes dans son pays, elle transforme sa musique en acte de mémoire et en forme de militantisme poétique.
Cet engagement pour la justice se manifeste aussi en Europe. Face aux statistiques frileuses de la création musicale, où les commandes d’œuvres restent majoritairement attribuées à des hommes, elle prend régulièrement la parole pour dénoncer la minorisation des femmes, qui représentent moins de 8 % des compositeurs programmés. Elle milite activement pour une parité réelle et une transformation des structures institutionnelles, faisant de son parcours un modèle d’émancipation et de courage créatif.
La voix souveraine d’une conscience en mouvement
Farnaz Modarresifar incarne, avec une force rare, la figure de l’artiste‑pont : une créatrice qui ne se contente pas de relier deux mondes, mais qui invente son propre territoire, aux confins de leurs géographies. En jetant des passerelles d’une exigence esthétique absolue entre l’Orient et l’Occident, elle refuse la facilité du compromis ou du pittoresque.
Son œuvre ne juxtapose pas le patrimoine séculaire persan et l’audace des avant‑gardes modernes ; elle les fond dans un même creuset alchimique. Le santour, sous ses doigts, n’est plus seulement le gardien d’une tradition immuable, mais le vecteur d’une expression contemporaine universelle, capable de dialoguer d’égal à égal avec l’orchestre symphonique, les dispositifs électroniques, les architectures textuelles les plus complexes.
Cette démarche, portée par une sincérité artistique totale et une rigueur technique sans faille, enrichit le répertoire musical mondial d’une voix singulière, farouchement indépendante, à la fois poétique et profondément humaine.
Qu’elle sculpte le silence, qu’elle traduise en sons la matière impalpable de ses songes, ou qu’elle prête sa voix aux luttes des femmes iraniennes, Farnaz Modarresifar place l’art comme un miroir de l’âme et un témoin du siècle. Sa musique ne cherche pas à séduire par l’artifice, mais à bousculer les consciences par l’intensité de l’écoute qu’elle exige et la profondeur du propos qu’elle porte.
Son entrée remarquée parmi les pensionnaires de la Villa Médicis à Rome, tout comme l’abondance de ses créations à venir sur les grandes scènes européennes, ne sont pas de simples étapes académiques : elles constituent la reconnaissance éclatante d’une œuvre en pleine maturité.
Alors que son calendrier de concerts, ses collaborations régulières avec l’Ensemble Intercontemporain et son compagnonnage avec Ars Nova dessinent les contours d’un avenir radieux, Farnaz Modarresifar s’impose définitivement comme l’une des consciences musicales les plus captivantes et nécessaires de sa génération.
Une artiste lumineuse dont le chant, suspendu entre la mémoire et l’avenir, continuera longtemps de faire vibrer l’invisible.
Brahim Saci
Site de l’artiste Farnaz Modarresifar : www.farnazmodarresifar.com

