Dans un monde fragmenté, les pays émergents doivent réinventer leur stratégie de développement

L’économie mondiale entre dans une nouvelle phase. Rivalités technologiques entre grandes puissances, recomposition des chaînes de valeur et retour des politiques industrielles transforment profondément les règles de la mondialisation. Dans ce contexte d’incertitude géoéconomique, une question redevient centrale : comment les pays émergents peuvent-ils repenser leur stratégie de développement dans un monde fragmenté ?

L’ouverture des « Deux Sessions » chinoises le 5 mars 2026 et les discussions autour du quinzième plan quinquennal illustrent ce retour de la planification dans les débats économiques internationaux. Longtemps considérée comme un héritage du XXᵉ siècle, la planification apparaît aujourd’hui sous un jour nouveau : celui d’un instrument de stratégie nationale dans un monde marqué par l’instabilité.

L’expérience chinoise en témoigne. Les premiers plans quinquennaux, lancés à partir de 1953, visaient à construire une base industrielle et à affirmer la souveraineté économique d’un État nouvellement fondé. Depuis les réformes engagées à la fin des années 1970, la planification chinoise s’est profondément transformée. Elle ne s’oppose plus aux mécanismes du marché ; elle en oriente les priorités, notamment dans les domaines de l’innovation technologique, de la montée en gamme industrielle, de la transition énergétique ou de la réduction des déséquilibres internes et régionaux.

À l’aube du quinzième plan quinquennal, la Chine n’est plus dans une phase de rattrapage industriel. Elle cherche désormais à consolider une économie déjà intégrée aux chaînes de valeur mondiales tout en renforçant son autonomie stratégique dans des secteurs clés tels que les technologies numériques, les semi-conducteurs ou les industries de la transition énergétique.

Le rôle structurant de la planification

Cette trajectoire rappelle, sous certains aspects, une expérience européenne souvent oubliée : celle de la planification française de l’après-guerre. Dès 1946, avec la création du Commissariat général du Plan sous l’impulsion de Jean Monnet, la France adopte une planification indicative destinée à reconstruire et moderniser son économie. Dans les décennies suivantes, cette approche s’inscrit dans une stratégie plus large d’indépendance nationale. Sous la présidence du général de Gaulle, l’État favorise l’émergence de grands secteurs industriels — énergie nucléaire, aéronautique, télécommunications ou transports ferroviaires — en coordonnant investissements publics, entreprises et recherche.

Bien que non contraignante, cette planification a joué un rôle structurant dans la modernisation du pays et dans la consolidation d’une base industrielle capable de soutenir son autonomie stratégique.

La comparaison entre ces deux expériences met en évidence un enseignement souvent négligé : dans les périodes de transformation structurelle, le développement économique ne résulte ni du marché seul ni d’une planification totale, mais d’une articulation entre État stratège et mécanismes de marché.

Cette question prend aujourd’hui une dimension particulière pour les pays émergents et, plus largement, pour les économies du Sud global.

Pendant plusieurs décennies, la mondialisation a été présentée comme un cadre relativement stable dans lequel les économies en développement pouvaient s’intégrer progressivement en se spécialisant dans certaines étapes de la production mondiale. Nous parlions ainsi de la division internationale du travail (DIT). Or ce cadre évolue rapidement. Les tensions commerciales, la multiplication des politiques industrielles et les préoccupations croissantes de sécurité économique redéfinissent les règles du commerce international.

Dans ce contexte, l’intégration passive dans les chaînes de valeur mondiales ne garantit plus le développement. Elle peut même accentuer certaines vulnérabilités, notamment pour les économies dépendantes des exportations de matières premières ou des flux financiers volatils.

Repenser l’État stratège

Pour les pays émergents, la question devient donc stratégique : comment construire une trajectoire de développement capable de résister à l’instabilité géoéconomique tout en permettant la transformation productive de leurs économies ?

L’histoire économique suggère que cette trajectoire repose sur plusieurs piliers.

Le premier est celui d’une vision stratégique à moyen et long terme. La planification peut jouer un rôle essentiel pour hiérarchiser les priorités nationales, coordonner les investissements et orienter les ressources vers les secteurs capables de générer des gains de productivité durables.

Le second concerne les infrastructures et le capital humain. Les infrastructures énergétiques, numériques et logistiques constituent le socle de toute industrialisation. De même, l’investissement dans l’éducation, la formation et la recherche conditionne la capacité à participer aux segments les plus dynamiques de l’économie mondiale.

Le troisième pilier réside dans la capacité d’un État stratège à mobiliser les instruments macroéconomiques — politiques industrielles, politiques budgétaires ou financement du développement — afin de soutenir l’investissement productif et d’accompagner les transformations structurelles.

Une telle approche ne signifie pas un retour à une planification centralisée. Dans les économies contemporaines, la planification doit fonctionner comme un cadre d’orientation stratégique intégrant les signaux du marché et les contraintes internationales.

Autrement dit, l’enjeu n’est plus d’opposer planification et marché. Il est de déterminer comment les deux peuvent être combinés pour soutenir un développement durable et souverain.

Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique et la compétition technologique, les pays émergents pourraient ainsi s’orienter vers un modèle fondé sur trois principes : une planification stratégique à moyen et long terme, des politiques économiques actives inspirées d’une logique keynésienne de soutien à l’investissement, et une intégration pragmatique dans les marchés mondiaux.

Pour ces économies, l’enjeu dépasse désormais la simple question de la croissance. Il s’agit de construire des systèmes productifs capables de résister aux chocs géopolitiques, de maîtriser les technologies stratégiques et de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.

À l’heure où l’ordre économique international se recompose, la capacité des pays émergents — et plus largement des pays du Sud global — à définir leur propre stratégie de développement pourrait bien devenir l’un des grands enjeux géopolitiques du XXIᵉ siècle.

Lyazid Benhami