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vendredi,30janvier,2026

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Ahmed Aït Bachir : l’incarnation d’un idéal culturel

La disparition d’Ahmed Aït Bachir, écrivain engagé et passeur infatigable, le 29 janvier 2026 à Paris, à l’âge de 72 ans, marque bien plus que la perte d’un homme. Elle symbolise la perte d’un idéal fondé sur la fidélité aux livres, le respect de la parole et une conception profondément humaine de la culture. Par sa discrétion, sa générosité et son attachement aux valeurs kabyles, il incarnait une manière rare de servir la littérature sans bruit, mais avec une constance exemplaire.

Il est des hommes dont la disparition ne provoque pas seulement la tristesse, mais un véritable déséquilibre intérieur, comme si un point d’appui venait soudain de céder. Leur absence ne se manifeste pas par le fracas, mais par un silence inhabituel, une légère fissure dans l’ordinaire des jours. On continue de vivre, de parler, de lire, mais quelque chose ne tient plus tout à fait de la même manière. Ce sont des présences discrètes, presque invisibles, qui assuraient pourtant une forme de continuité, de cohérence humaine et culturelle. Lorsqu’elles s’éteignent, c’est tout un écosystème de relations, de gestes et de valeurs qui vacille.

La mort d’Ahmed Aït Bachir, survenue le 29 janvier 2026 à Paris, à l’âge de 72 ans, il aurait eu 73 ans le 20 février, s’inscrit pleinement dans cette catégorie de pertes silencieuses mais profondes. Elle ne frappe pas par le spectaculaire, mais par ce qu’elle retire au monde : une présence rassurante, une fidélité sans faille aux livres et aux hommes, une manière d’être qui faisait lien sans jamais se donner en spectacle. Sa disparition touche au cœur même de la vie culturelle et humaine, parce qu’elle emporte avec elle un idéal fragile et précieux, celui d’une culture fondée sur la transmission, l’attention à l’autre et la dignité du partage.

Un repère silencieux et fiable

Ahmed Aït Bachir n’était pas de ceux que l’on remarque d’emblée, ni par la voix ni par la posture. Il avançait à distance du bruit, étranger aux stratégies de visibilité et aux mécanismes de reconnaissance rapide. Il ne cherchait ni la scène ni l’adhésion immédiate, convaincu que ce qui compte véritablement s’inscrit dans le temps long, loin de l’urgence et de l’effet. Sa présence se révélait progressivement, à mesure que l’on prenait conscience de sa régularité, de sa fiabilité et de cette constance tranquille qui finissait par devenir essentielle.

Sa force résidait précisément là : dans la durée, dans la répétition fidèle des gestes, dans cette attention continue portée aux êtres, aux livres et aux lieux. Il revenait, encore et encore, sans ostentation, créant par sa seule persévérance une forme de stabilité humaine et culturelle. Cette fidélité patiente n’avait rien de mécanique ; elle était habitée, consciente, nourrie par une foi profonde dans la transmission et le lien. Elle faisait de lui un repère silencieux, dont l’absence se fait sentir bien plus qu’on ne l’aurait imaginé.

Écrivain, certes, mais plus encore homme de culture au sens plein, Ahmed Aït Bachir ne concevait pas la littérature comme un territoire à conquérir ni comme un espace de pouvoir. Il l’habitait avec pudeur et respect, laissant aux autres la place d’exister, de dire et de chercher. Servir la littérature, pour lui, ne signifiait pas s’en servir : c’était accompagner les voix sans les dominer, défendre les livres sans les instrumentaliser, faire circuler la parole sans jamais la confisquer. En cela, il incarnait une éthique rare, où l’engagement se mesure moins à l’affirmation de soi qu’à la qualité du lien créé avec les autres.

Une fidélité rare aux livres et aux êtres

Sa relation aux livres n’était jamais abstraite ni théorique. Elle ne se résumait pas à des discours ou à des positions intellectuelles, mais s’enracinait dans des gestes concrets, modestes, presque rituels : s’asseoir parmi les autres, écouter avant de parler, feuilleter longuement les ouvrages, les acheter par fidélité autant que par conviction, les lire avec attention, puis seulement engager la parole. Ce rapport patient et respectueux au livre disait déjà beaucoup de son éthique : pour Ahmed Aït Bachir, la littérature se vit avant de s’énoncer, se partage avant de se commenter.

Lorsqu’il prenait la parole, ce n’était jamais pour s’imposer ni pour orienter les échanges. Il parlait pour accompagner, pour prolonger une réflexion, pour ouvrir une piste sans jamais la refermer. Ses mots n’avaient rien de définitif ; ils invitaient au dialogue, à la nuance, à l’écoute mutuelle. Dans les espaces littéraires qu’il fréquentait, et plus particulièrement au café L’Impondérable, sa présence s’inscrivait dans la durée. Elle était stable, reconnaissable, presque structurante. On savait qu’il serait là, attentif, disponible, fidèle.

Il ne donnait pas le ton, ne cherchait pas à diriger les échanges ni à occuper le centre. Il créait, par sa seule manière d’être, les conditions mêmes du dialogue. Sa posture, faite de retenue et de respect, instaurait un climat de confiance où chacun pouvait prendre la parole sans crainte d’être jugé ou réduit. Ainsi, sans jamais se poser en figure d’autorité, Ahmed Aït Bachir contribuait à faire de ces lieux des espaces vivants, ouverts, où la parole circulait librement et où la littérature retrouvait sa fonction première : relier les êtres.

Une éthique de la fidélité et de la transmission

Sa générosité, discrète et constante, ne relevait ni du spectaculaire ni de l’exceptionnel. Elle ne cherchait pas à se signaler ni à se distinguer, tant elle faisait partie intégrante de sa manière d’être. Elle procédait d’une éthique profondément ancrée, fondée sur l’attention sincère portée à l’autre. Ahmed Aït Bachir savait attendre, accepter les silences, laisser le temps aux mots de venir et aux idées de se formuler sans les brusquer. Il comprenait que toute parole authentique a besoin d’un espace de confiance pour émerger. Il accueillait les fragilités sans jamais les exposer, soutenait sans peser, encourageait sans enfermer. Cette retenue, cette délicatesse dans la relation à l’autre, faisaient de lui une présence rassurante et un repère moral autant que culturel, dans un monde de plus en plus soumis à l’urgence, à la performance et à l’affirmation de soi.

Invité à présenter ses ouvrages et à rencontrer les lecteurs par Youcef Zirem, Ahmed Aït Bachir transformait chaque rencontre en un moment de partage authentique, dégagé de toute mise en scène. Rien n’y était figé, rien n’y était joué d’avance. Les échanges se construisaient dans l’instant, portés par l’écoute et la disponibilité. Il parlait avec sobriété, sans emphase ni volonté de convaincre à tout prix. Il écoutait avec une attention entière, accordant à chaque interlocuteur la même importance, qu’il s’agisse d’un lecteur averti ou d’une voix plus hésitante. Lorsqu’il répondait, c’était avec précision et mesure, cherchant toujours la justesse plutôt que l’effet. Son autorité ne venait ni du statut ni de la reconnaissance, mais de la cohérence entre ses paroles et ses actes. On percevait chez lui une confiance profonde dans l’intelligence collective et dans la capacité des mots à relier les êtres plutôt qu’à les opposer.

Son attachement à la culture kabyle traversait l’ensemble de son engagement, mais sans jamais se figer dans une posture identitaire rigide. Pour Ahmed Aït Bachir, la culture n’était ni un refuge nostalgique ni un héritage à sanctuariser, mais un espace vivant de transmission et de dialogue. Il en portait la mémoire avec respect, conscient de sa fragilité, tout en la projetant vers l’avenir. Langue, valeurs, récits et éthique collective constituaient pour lui une matière vivante, appelée à circuler, à se transformer et à rencontrer d’autres expériences humaines. En cela, son engagement culturel relevait moins de la revendication que de la responsabilité : celle de transmettre sans enfermer, de préserver sans figer, et de faire de la culture un lieu de rencontre et de dignité partagée.

C’est d’ailleurs lui qui avait signé le livre Tudert-iw, publié par les éditions Koukou, une traduction du français vers la langue kabyle du célèbre livre, Histoire de ma vie, de Fadhma Aït Mansour Amrouche, publiée à titre posthume en 1968.

La littérature comme un espace de partage, de transmission et de dignité

La disparition d’Ahmed Aït Bachir laisse un vide qui ne se mesure ni aux hommages ni aux mots prononcés, mais à ce qui, désormais, manque silencieusement. Elle nous prive d’une présence fidèle, d’un regard juste, d’une manière d’être au monde où la culture n’était jamais dissociée de l’humain. Écrivain engagé, passeur, homme de lien, Ahmed Aït Bachir a incarné un idéal fragile et exigeant : celui d’une littérature vécue comme un espace de partage, de transmission et de dignité.

Son héritage ne se résume pas à ses livres, aussi précieux soient-ils. Il vit dans les auteurs qu’il a soutenus sans les contraindre, dans les lecteurs qu’il a accompagnés sans les guider de force, dans les lieux qu’il a habités sans jamais les occuper. Il demeure dans cette éthique de la présence, faite de fidélité, d’écoute et de retenue, qui rappelle que la culture ne se construit pas dans le bruit, mais dans la durée.

À l’heure où la visibilité tend à remplacer la profondeur et où l’urgence menace le sens, la figure d’Ahmed Aït Bachir apparaît comme un repère désormais rare. Sa disparition marque peut-être la fin d’un idéal, mais elle nous confie aussi une responsabilité : celle de préserver, à notre tour, cette manière humble et exigeante de faire vivre les livres, les paroles et les liens humains. Tant que cet idéal continuera d’être porté, même discrètement, sa présence ne s’éteindra pas.

Brahim Saci

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