Tahar Khalfoune estime dans cet entretien à Diasporadz qu’une reconnaissance claire des crimes de la colonisation par l’État français constitue un préalable essentiel à toute avancée mémorielle et politique entre Alger et Paris.
Pour l’universitaire et docteur en droit, en figeant des événements historiques dans la loi, ces textes risquent ainsi de substituer la contrainte juridique au débat scientifique, au risque de brouiller la compréhension des faits. Ils imposent aux historiens un cadre normatif qui limite leur liberté d’analyse et introduisent des lectures anachroniques du passé, puisque les catégories juridiques mobilisées aujourd’hui n’existaient pas au moment des faits.
Entretien réalisé par Kamel Lakhdar-Chaouche
Diasporadz : L’Assemblée populaire nationale (APN) algérienne a adopté une loi criminalisant le colonialisme français. Que pensez-vous de cette démarche ?
Tahar Khalfoune : Il faut dire d’abord que la criminalisation de la colonisation est une question récurrente. Mais cette fois-ci, elle a plus de chances de prospérer puisque la proposition de loi a déjà été votée à l’unanimité par l’Assemblée nationale le 24 décembre dernier, et tout porte à croire qu’elle sera aussi adoptée prochainement par le Conseil de la nation. Fixer dans un texte législatif, une loi mémorielle en l’occurrence, un fait historique massif est une pratique adoptée par nombre de pays, y compris la France (loi de 2001 sur le génocide des Arméniens ; loi Taubira de 2001 qualifiant la traite négrière de crime contre l’humanité ; loi Gayssot de 1990 pénalisant la négation de la Shoah).
Une reconnaissance politique officielle des crimes de la colonisation (massacres ; enfumades ; déportations ; spoliations ; tortures ; « corvées de bois » ; « crevettes Bigeard »…) par les plus hautes autorités de l’État français est fort souhaitable. Il s’agit là d’une dette de justice et de vérité due à l’Algérie. Cet acte solennel est d’autant plus nécessaire qu’il est susceptible d’ouvrir une ère nouvelle et apaisée des relations algéro‑françaises. Notons toutefois que la criminalisation intervient dans un contexte de grave crise des relations algéro‑françaises qui dure depuis l’été 2024, et n’est pas de nature à favoriser le rapprochement et la reprise des négociations entre les deux pays à court terme.
Aussi, l’inconvénient des lois mémorielles est qu’elles transforment les blessures et les traumatismes des peuples en normes juridiques qui contraignent et entravent d’autant plus le travail de l’historien que la proposition de loi prévoit des sanctions sévères pour quiconque glorifierait ou ferait l’apologie du colonialisme, avec des peines de prison et une interdiction des droits civiques et politiques. Elles conduisent, en outre, à des anachronismes puisque les concepts de crime contre l’humanité, crime de guerre et génocide n’ont été juridiquement définis qu’à la faveur du procès du tribunal de Nuremberg (Allemagne), du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946.
En Algérie, on affirme que cette loi n’a rien à voir avec la France d’aujourd’hui, mais qu’elle criminalise un régime colonial…
Tahar Khalfoune : Le regretté Abdelmalek Sayad a fait remarquer depuis longtemps que le nationalisme algérien est anachronique : il survit tel quel aux conditions politiques et historiques de sa naissance. Le nationalisme des élites dirigeantes l’a transformé après l’indépendance en nationalisme antifrançais, jetant ainsi le bébé avec l’eau du bain. Le fait qu’il ait pris cette tournure avec une inclinaison religieuse progressive incontestable à partir de la seconde moitié de la décennie 1930, alors qu’il est né prolétarien dans les faubourgs de Paris au cours des années 1920, au contact du mouvement ouvrier et international, n’est pas sans soulever de sérieux problèmes, favorisant notamment une approche organique au lieu d’une conception citoyenne de la nation.
Quelle lecture faites vous de la réaction du ministre français des Affaires étrangères qui déplore, sans le dénoncer explicitement, le vote unanime de l’APN ?
Tahar Khalfoune : Sans aborder les questions litigieuses liées à l’histoire commune et aux enjeux mémoriels que soulève cette proposition de loi, le ministre des Affaires étrangères, même s’il a qualifié cette proposition de loi « d’initiative hostile », est partisan d’une solution négociée avec les autorités algériennes, contrairement à d’autres, pour surmonter le présent contentieux diplomatique. Il a exprimé sa préoccupation quant au travail de rapprochement nécessaire entre les deux pays, devenu cependant, avec cette initiative législative, particulièrement délicat.
Cette loi aura-t-elle un impact sur le dialogue mémoriel au sein de la Commission mixte d’historiens algériens et français ?
Tahar Khalfoune : Quel que soit le sort que connaîtra la commission mixte d’historiens après l’adoption et la promulgation de cette loi, il est souhaitable que les rencontres, colloques, séminaires… entre historiens algériens et français se poursuivent. Les travaux d’historiens et la transmission des savoirs historiques, même s’ils requièrent plus de temps, sont plus réparateurs.
L’historien Pierre Nora avise que l’Histoire rassemble tandis que la mémoire divise. D’autant que les travaux d’historiens français sur l’Algérie, depuis Charles‑André Julien, Robert Ageron, Pierre Vidal‑Naquet, Benjamin Stora, Sylvie Thénault… sont dépouillés de la gangue idéologique colonialiste. Et ce sont bien les regrettés historiens Gilbert Meynier et Claude Liauzu qui furent les initiateurs de la pétition contre la loi du 23 février 2005, qui a abouti à l’invalidation par le Conseil constitutionnel de l’article 4 faisant l’éloge des aspects positifs de la colonisation, avant qu’il ne soit définitivement abrogé.
Certains qualifient la criminalisation du colonialisme français comme étant la fin de la séquence de dialogue initiée par les présidents Tebboune et Macron. Qu’en pensez-vous ?
Tahar Khalfoune : La loi de criminalisation fixe un cadre général vague et imprécis, notamment sur les questions des réparations, de la forme des excuses, de l’échéancier… Il est donc nécessaire que les discussions reprennent après la promulgation de cette loi. Qui plus est, entre les deux pays, il n’y a pas que le contentieux mémoriel et historique ; d’autres questions doivent également être traitées à l’avenir : l’entrée, le séjour et l’établissement des ressortissants algériens en France, l’accord de 1968, les Algériens frappés d’OQTF…
Par ailleurs, même si les négociations politiques sont présentement rompues, les imaginaires collectifs de part et d’autre continuent de dialoguer.
Envisagez-vous, à votre niveau ou à celui de la communauté intellectuelle algérienne et française, une quelconque initiative pour débloquer le dialogue ?
Tahar Khalfoune : Ce sont des questions politiques qui dépassent la compétence des intellectuels algériens et français ; il est fort souhaitable que le dialogue reprenne dans l’intérêt des deux pays, mais la décision revient aux politiques, et au premier rang aux deux chefs d’État bien sûr.
Le discours algérien accompagnant cette loi est invisibilisé en France par l’extrême droite. Ce courant politique s’appuie-t-il uniquement sur la machine médiatique qui lui est acquise ou dispose-t-il de sérieux relais dans l’administration ?
Tahar Khalfoune : Il est vrai que l’on trouve peu d’analyses éditoriales de cette proposition de loi dans les grands quotidiens français, mais la presse lui a consacré quelques articles. Les travaux sur l’histoire, les mémoires, les relations franco‑algériennes… ne laissent guère indifférent ; ils sont souvent dénoncés par certains courants politiques des deux côtés de la Méditerranée, car les rentiers et les lobbys de mémoire sont nombreux aussi bien en France qu’en Algérie.
La criminalisation de la colonisation sera sans doute exploitée en France par des courants politiques d’extrême droite à des fins électoralistes évidentes, comme un levier en vue des prochaines échéances électorales. Mais aussi en Algérie, notamment par les tenants du nationalisme arabe et le courant politique de la « badissiya‑novembria » pour consolider leur pouvoir.
Entretien réalisé par K. L.-C.

