À l’occasion du 29 mars, date anniversaire de la révolte malgache de 1947, cet article revient sur le cri « Tabataba », devenu le symbole d’un soulèvement populaire écrasé par une répression coloniale d’une violence extrême. En retraçant l’origine de cette insurrection et l’ampleur des massacres qui l’ont suivie, il met en lumière une tragédie longtemps occultée et pourtant centrale dans la mémoire malgache.
Tabataba évoque, pour les Malgaches, ce vent mystérieux qui traverse la forêt en se chargeant de pollens toxiques et qui, lorsqu’il atteint les villages, semble y semer le trouble et la folie ; mais il est aussi ce cri de la révolte malgache qui, ayant résonné dans la nuit du 29 mars 1947 comme un signal d’alarme et de soulèvement, annonçait l’irruption d’un destin tragique. Ainsi, tandis que le mot porte en lui l’écho d’un phénomène naturel redouté, il est devenu, dans la mémoire collective, le symbole du martyre, de la souffrance et de la répression coloniale qui frappèrent le peuple malgache à la fin de ce mois de mars 1947, et dont les blessures demeurent encore sensibles aujourd’hui.
Le cinéaste Raymond Rajaonarivelo a réalisé, en 2008, un film remarquable intitulé « Tabataba », qui proposait une méditation profonde sur la mémoire, sur la transmission du traumatisme et sur la manière dont un peuple continue de porter en lui les empreintes d’un passé longtemps tu et occulté. De son côté, Jean-Luc Raharimanana l’une des voix les plus puissantes de la littérature malgache francophone, a écrit et joué une belle œuvre théâtrale intitulée « 47 », pour briser le silence entourant le « tabataba » et le nombre faramineux de malgaches massacrés.
Cette pièce, empreinte d’une grande douceur, portait pourtant un regard sans concession sur l’extrême brutalité des troupes coloniales et sur la dimension profondément déshumanisante de l’action de la France. Elle mettait aussi en lumière les cris de ces Malgaches qui, lorsqu’ils s’avançaient vers les tirailleurs pour défendre leur dignité, n’étaient armés que de bâtons et scandaient une incantation « Rano, Rano », c’est-à-dire « de l’eau, de l’eau » en malgache, comme un ultime recours face à la violence des armes. Parce que les sorciers et les ombiasy, ces guérisseurs traditionnels de la société malgache, leur avaient fait croire que les balles françaises se transformeraient miraculeusement en gouttes d’eau au contact de leur peau ou qu’elles les épargneraient simplement, ces hommes marchaient vers une mort certaine avec une ferveur mystique. Ils tombaient par centaines sous les balles des troupes coloniales.
A ne pas rater
"Un massacre en Kabylie" : l’enquête de Kessas et Riceputi contre l’oubli et le déni colonialSi El Hachemi Assad : exploiter les manuscrits berbères rédigés en caractères arabesLe site « histoirecoloniale.net » lance un espace abonnés afin d’assurer sa survieLa pièce fut créée le 19 septembre 2008 au Centre culturel français Albert Camus d’Antananarivo, à Madagascar, avant d’être présentée quelques semaines plus tard au Festival des Francophonies de Limoges, puis diffusée lors d’une tournée en France. Cependant, elle fut ensuite retirée des programmations prévues dans les centres culturels français de la zone Océan Indien, sur décision de la Direction générale de la coopération internationale et du développement relevant du ministère français des Affaires étrangères et européennes. A cette période, le ministère était dirigé par Bernard Kouchner qui, malgré les démarches entreprises par l’auteur pour infléchir la décision, maintint l’interdiction. Il convient de rappeler que Bernard Kouchner occupait alors ses fonctions au sein du gouvernement de Nicolas Sarkozy.
Quant au nombre de morts « réalisés » lors de cette « prouesse » des armées françaises, les données varient selon les témoignages et les historiens. On parle généralement de plusieurs dizaines de milliers de morts, entre 11 000 et 110 000 morts. Il s’agit d’une fourchette absurde, parce que la différence entre l’estimation la plus basse et le plus haute est de 100 000 morts. Pierre Boiteau, un botaniste français vivant sur l’ile, avait parlé de 100 000 morts. L’historien Jean Fremegacci a ramené ce nombre à une fourchette allant de 30 000 à 40 000 morts, un nombre largement contesté par les Malgaches. Un rapport officiel militaire français de 1948 évoquait de 89 000 morts. Ce massacre rappelle étrangement celui survenu dans le Nord-Constantinois, en Algérie, le 8 mai 1945, ainsi que ceux de Dimbokro et de Bouaflé (Côte d’Ivoire) en 1949. Les bilans, bien qu’imprécis, sont estimés par les historiens à plusieurs centaines de milliers de morts, ce qui illustre la manière dont la France coloniale entendait, selon certains, rappeler sa gloire et affirmer sa toute‑puissance.
Le code de l’indigénat appliqué dès 1901
Rappelons maintenant ce qui fut à l’origine du « Tabataba », c’est-à-dire de l’insurrection malgache de mars 1947, alors qu’à cette époque Madagascar vivait, depuis son annexion en 1896, sous une domination coloniale française qui l’avait intégrée à un système fondé sur l’exploitation économique, l’inégalité statutaire et la marginalisation politique des populations autochtones.
Tandis que cette organisation profondément inégalitaire s’enracinait dans les structures sociales et administratives de l’île, le code de l’indigénat, appliqué dès 1901, instaurait une justice administrative réservée aux « indigènes » comme son nom l’indique, laquelle permettait de punir sans procès contradictoire et d’imposer des sanctions arbitraires, si bien que la loi elle-même devenait l’instrument d’une inégalité institutionnalisée.
Parce qu’il consacrait juridiquement une hiérarchie entre les êtres humains, ce code demeure comme une tache sur l’histoire morale de la France coloniale sinon de la France tout simplement, en ce qu’il renforça durablement le sentiment d’une injustice structurelle et d’une dignité niée. Bien qu’il ait profondément marqué des générations entières dans les territoires colonisés, ce dispositif inique ne fit jamais, en France, l’objet d’une véritable explication collective ni d’un débat public à la mesure de son importance, débat qui aurait pourtant permis de regarder en face les zones d’ombre de l’entreprise coloniale, afin que se dissipe l’illusion d’une grandeur sans faille et qu’émerge un imaginaire national plus lucide et plus apaisé.
En l’absence d’un tel examen, la mémoire de la colonisation est demeurée fragmentaire, souvent reléguée aux marges du récit national, comme si ce pan de l’histoire, trop complexe ou trop dérangeant, devait rester à demi couvert. Au lieu d’un travail intellectuel et conceptuel conduit avec sincérité et exigence, qui aurait consisté à interroger les fondements moraux, politiques et juridiques de la domination coloniale, on a trop souvent assisté à un silence prudent, voire à une forme de retenue qui a contribué à maintenir intacts les matériaux symboliques de la colonisation.
Ainsi, tandis que les sociétés anciennement colonisées élaboraient leurs propres récits de la souffrance, de la résistance et de l’émancipation, la France peinait à produire un discours collectif capable d’assumer pleinement la complexité de son passé. Or, lorsqu’une nation diffère l’examen critique de son histoire, elle risque de demeurer prisonnière d’une fierté révolue, qui, parce qu’elle s’alimente d’images simplifiées et d’une mémoire sélective, ne permet pas de percevoir avec clarté les transformations du monde contemporain.
En n’ayant pas véritablement traité la problématique de la décolonisation, non seulement comme un événement politique, mais comme une rupture morale et symbolique, la France s’est exposée à une difficulté persistante à comprendre les attentes, les sensibilités et les blessures issues de cette histoire partagée. Il s’agit de reconnaître que toute puissance historique porte aussi sa part d’ombre et que la maturité d’une nation se mesure à sa capacité à affronter cette ombre sans crainte. Car c’est seulement lorsqu’un travail de « vérité » est entrepris avec rigueur et honnêteté que peut se construire un avenir apaisé, dans lequel les relations avec les anciennes colonies ne reposent plus sur des malentendus ou des nostalgies, mais sur une compréhension réciproque et un dialogue fondé sur la lucidité.
Pour les Malgaches, ce code discriminatoire, qui se conjuguait à l’exploitation du travail forcé et à la domination raciale quotidienne, avait accru l’exaspération des paysans, des artisans et des membres de l’élite locale ; car, bien que certains aient obtenu un droit de vote restreint après la Seconde Guerre mondiale, cette concession limitée ne saurait compenser des décennies de marginalisation et de souffrances accumulées.
Tabataba, une révolte paysanne pour la dignité, la justice et l’autonomie
Ainsi, lorsque fut créé en 1946 le Mouvement démocratique de la rénovation malgache (MDRM), sous l’impulsion de dirigeants tels que Joseph Raseta, Joseph Ravoahangy et Jacques Rabemananjara, tous trois députés à l’Assemblée nationale française et figures intellectuelles respectées dans l’île, l’espoir naquit qu’une autonomie élargie, voire l’indépendance, pourrait être obtenue par des voies légales au sein de l’Union française. Cependant, tandis que les promesses de réforme tardaient à se concrétiser et que la répression des mouvements nationalistes se faisait plus pesante, l’absence de progrès tangible face aux attentes des populations les plus défavorisées alimentait une réaction progressive d’une partie de la société malgache, si bien que certains groupes clandestins, composés notamment de jeunes militants, en vinrent à prôner une action plus directe, alors même que les élites légalistes perdaient en crédibilité dans un contexte de fractures sociales profondes.
C’est dans ce climat d’attentes déçues et de tensions croissantes que l’insurrection éclata dans la nuit du 29 mars 1947, lorsque des attaques coordonnées furent menées contre des garnisons militaires françaises, des plantations et divers symboles de l’autorité coloniale, notamment dans les régions de Moramanga et de Manakara sur la côte orientale. Bien que les insurgés fussent armés principalement de sagaies, de lances et de quelques armes légères, ils cherchaient à se procurer des fusils et à affirmer leur rejet du système colonial, si bien que la révolte, qui se propagea rapidement vers les hautes terres et jusqu’aux abords de la capitale, rassembla des milliers de paysans autour d’une cause devenue l’emblème d’une lutte pour la dignité, la justice et l’autonomie.
Au fil des mois qui suivirent, la répression prit la forme d’opérations dites de « pacification », au cours desquelles furent menées des expéditions dans les campagnes soupçonnées de soutenir les insurgés, avec des arrestations massives, des exécutions sommaires, des villages incendiés et des déplacements forcés de populations. Tandis que certains combattants se repliaient dans les forêts et tentaient de poursuivre une guérilla, de nombreux civils furent pris dans l’engrenage de la violence, accusés de complicité ou contraints de dénoncer leurs proches, de sorte que le conflit, initialement perçu comme une insurrection localisée, se transforma en une tragédie collective d’ampleur nationale.
Parallèlement, les dirigeants du Mouvement démocratique de la rénovation malgache furent arrêtés et traduits devant la justice coloniale, bien qu’ils eussent officiellement prôné une voie légale ; leur procès, très médiatisé, marqua durablement les esprits et contribua à briser l’élan politique qui s’était exprimé au lendemain de la guerre.
À mesure que les combats s’essoufflaient, l’île demeurait meurtrie, traversée par le deuil, la peur et le silence, tandis que les chiffres des victimes, encore débattus, révélaient l’ampleur d’une répression qui compta des dizaines de milliers de morts. Lorsque, vers 1949, l’ordre colonial fut officiellement rétabli, ce fut au prix d’un traumatisme profond dont les effets se prolongèrent bien au-delà de la fin des opérations militaires. Car si l’insurrection fut écrasée, l’aspiration à la dignité et à l’autonomie ne disparut pas ; elle continua de nourrir, de manière plus souterraine mais persistante, le mouvement qui conduirait finalement Madagascar vers l’indépendance en 1960, laissant dans la mémoire collective le souvenir d’un soulèvement à la fois tragique et fondateur.
Omar Hamourit

