« Rire ou sombrer » d’Élodie Perrelet : un récit de la chute, mais aussi de la lumière

Avec Rire ou sombrer, Élodie Perrelet signe un récit incandescent où la folie n’est jamais un simple diagnostic, mais une traversée intime, charnelle, parfois drôle, toujours lucide. De l’hôpital psychiatrique aux souvenirs du désert, l’auteure compose une œuvre où l’humour côtoie la détresse, où la brume devient métaphore de l’existence, et où chaque rencontre révèle une humanité vacillante mais tenace. Un livre qui bouleverse autant qu’il éclaire.

Élodie Perrelet est enseignante à la Haute école de travail social (HETS). Elle a travaillé comme libraire spécialisée dans les livres anciens, des incunables aux ouvrages du XIXᵉ siècle. Elle anime des ateliers d’écriture où se croisent récit de soi, littérature et transmission, et tient un blog sur Instagram intitulé La Vie ardente. Elle est également chroniqueuse pour Lorànt Deutsch dans l’émission Entre dans l’histoire sur RTL. Rire ou sombrer. Ce que la brume sait de moi est son premier livre.

Avec Rire ou sombrer, publié en 2026 aux éditions BSN Press (collection verum factum), Élodie Perrelet livre un texte d’une intensité rare, où la folie n’est jamais réduite à un diagnostic mais explorée comme une expérience humaine totale, traversée de lumière, de vertige et d’humour. Dès les premières pages, l’auteure impose une écriture qui refuse la simplification : la crise maniaque n’est pas un épisode clinique, mais un basculement existentiel, un passage où la perception se déforme, où le réel se dédouble, où l’identité vacille.

Le livre s’ouvre sur une scène d’hôpital d’une puissance presque cinématographique : la narratrice, sanglée sur un brancard, glisse dans un couloir saturé de néons, comme dans un travelling brutal où le monde se réduit à un plafond aveuglant et à la sensation d’être dépossédée de soi. « Le plafond défile. Les néons m’agressent avec l’acharnement d’un écrivain raté. » Cette phrase, à la fois drôle et désespérée, donne immédiatement la tonalité du récit : une lucidité acérée, capable de transformer la détresse en image, la peur en ironie, la perte de contrôle en matière littéraire.

L’humour, ici, n’est jamais un simple effet de style. Il devient un mécanisme de survie, un réflexe vital, presque un geste de résistance. Ce rire, nerveux, déplacé, parfois incongru, permet à la narratrice de tenir face à la violence institutionnelle, à la dépossession progressive de ses repères, à l’effacement de son identité dans les protocoles hospitaliers. Il est ce qui reste quand tout vacille, ce qui empêche la chute d’être totale. Dans un environnement où les objets personnels sont confisqués, où les lacets disparaissent, où le temps lui-même se dissout, le rire devient un dernier territoire intérieur.

Mais derrière cette ironie affleurent des failles profondes. La phrase « Je voudrais ma mère », répétée comme un mantra, dit la fragilité nue de l’être humain confronté à la dépersonnalisation psychiatrique. Elle ramène la narratrice à un état archaïque, presque infantile, où la peur se loge dans la gorge et où l’appel à la mère devient un appel à la vie. Cette demande, simple et bouleversante, traverse le récit comme un fil tendu entre l’effondrement et la possibilité d’un retour au monde.

Dans cette scène inaugurale, Perrelet parvient à condenser l’ensemble des tensions qui irrigueront le livre : la confrontation entre l’intime et l’institutionnel, la coexistence du tragique et du comique, la lutte entre la dissolution et la survie. L’édition BSN Press, fidèle à son exigence littéraire, accueille ici un texte qui ne cherche pas à expliquer la folie, mais à la faire sentir, à la rendre palpable, à la restituer dans sa dimension sensorielle, émotionnelle et profondément humaine.

La psychiatrie comme théâtre de l’absurde

L’hôpital psychiatrique décrit par Perrelet n’est ni un lieu de pure souffrance ni un espace de rédemption. C’est un territoire ambigu, un entre‑deux où la vie continue de vibrer malgré la peur, où l’absurde côtoie le tragique, où l’humain surgit là où on ne l’attend plus. L’auteure en fait un véritable théâtre, un espace scénique où se jouent des drames minuscules, des comédies involontaires, des éclats de vérité. Chaque patient devient un personnage à part entière, non pas caricatural mais profondément incarné, traversé par ses propres logiques, ses propres blessures, ses propres tentatives de rester debout.

Le réfectoire, notamment, apparaît comme une scène centrale, presque une agora détraquée où se rejouent les tensions du monde psychiatrique. On y voit la vieille dame obèse qui réclame son miel avec la détermination d’une révolutionnaire en fin de carrière ; son combat, dérisoire en apparence, devient un acte de résistance contre l’arbitraire institutionnel. On y entend l’homme qui chante Sardou « comme s’il était à Bercy devant dix mille fous debout », transformant le repas en concert improvisé, rappelant que la folie peut aussi être une forme d’excès vital. On y croise la jeune femme qui parle au mur, choisissant le carrelage comme interlocuteur parce qu’il est le seul à ne jamais contredire. Chacun, dans ce microcosme, invente sa manière de survivre, de tenir, de dire encore « je ».

Cette humanité dissonante, Perrelet la regarde sans jugement, avec une tendresse lucide qui constitue l’une des forces majeures du livre. Elle ne ridiculise jamais, ne dramatise pas non plus : elle observe, elle écoute, elle restitue. Elle montre que la folie n’est pas un bloc homogène mais une constellation de vécus, de peurs, de désirs, de stratégies de survie. Elle révèle la diversité des trajectoires, la singularité des gestes, la beauté parfois inattendue des êtres cabossés. Dans ce regard, il n’y a ni voyeurisme ni pathos, mais une volonté de comprendre, de rendre justice à ceux que la société préfère souvent invisibiliser.

Ainsi, l’hôpital psychiatrique devient chez Perrelet un lieu paradoxal : un espace de contrainte où l’on confisque les lacets et les montres, mais aussi un lieu où se tissent des liens, où des éclats de rire surgissent au milieu du chaos, où la tendresse circule malgré les murs verrouillés. Un lieu où l’on tombe, mais aussi où l’on se relève, parfois maladroitement, parfois avec grâce. Un lieu où la folie, loin d’être une abstraction clinique, prend le visage de ceux qui la vivent, et où l’humanité, même fracturée, continue de battre.

Rencontres décisives : Ahmed, Michel, Mireille

Ahmed, le jeune homme qui se proclame prophète, incarne à lui seul la beauté et le danger de la manie. Il apparaît d’abord comme une figure solaire : vingt ans à peine, un visage « taillé au couteau », un accent qui « roule dans la bouche comme une chanson », une désinvolture presque cinématographique. Il séduit par sa vivacité, amuse par ses tirades théologiques improvisées, inquiète par l’éclat fixe de ses yeux. Dans sa bouche, les mots deviennent des armes, des prières, des certitudes. Lorsqu’il déclare, avec un sérieux administratif, « Je suis le prophète Mohammed », le lecteur comprend que la folie peut être lumineuse avant de devenir brûlante, qu’elle peut offrir une forme d’élévation avant de précipiter dans l’abîme. Ahmed est un personnage charnière : il révèle à la narratrice la frontière poreuse entre exaltation et danger, entre charme et vertige.

Michel, lui, incarne une autre forme de fragilité : celle qui s’étire dans le temps, qui use, qui fatigue, qui revient comme une marée sombre. Toxicomane de longue date, il porte sur lui les stigmates d’une vie cabossée, mais aussi une douceur désarmante, presque chevaleresque. Son effondrement dans la purée, scène à la fois triviale et tragique, est l’un des moments les plus marquants du livre. Le corps qui chute, la cuillère encore en main, la purée comme coussin dérisoire entre la vie et la mort : tout y est d’une violence silencieuse. Perrelet parvient à saisir l’instant où le quotidien bascule dans l’horreur, où la banalité du repas devient le théâtre d’une overdose. Ce contraste, entre le dérisoire et le fatal, donne à Michel une profondeur bouleversante. Il n’est pas un « cas », mais un homme qui lutte, qui échoue, qui recommence.

Mireille, silhouette tremblante, est peut-être la figure la plus spectrale du récit. Elle avance « un peu de travers », comme si le sol se dérobait sous ses pas, ses yeux scrutant l’horizon avec une vigilance animale. Elle sent la peur, non pas celle qu’elle inspire, mais celle qu’elle porte, incrustée dans sa peau, dans ses gestes, dans sa voix qui « tombe des escaliers ». Mireille est le miroir de ce que la narratrice craint de devenir : une femme rongée par l’alerte permanente, par la perte de soi, par la dérive lente. Elle incarne la possibilité d’un futur que la narratrice redoute, un futur où la folie n’est plus un épisode mais un état.

Ces personnages ne sont jamais réduits à leurs symptômes. Ils existent pleinement, avec leurs contradictions, leurs éclats, leurs ombres. Perrelet refuse la simplification : elle ne décrit pas des pathologies, mais des êtres humains. Chacun d’eux possède une histoire, une manière de tenir debout, une façon de résister ou de céder. Ahmed, Michel, Mireille ne sont pas des figures périphériques : ils sont les compagnons de route de la narratrice, les témoins de sa chute et de sa reconstruction. À travers eux, le récit montre que la folie n’est pas un territoire uniforme, mais un archipel de vies singulières, de douleurs, de forces, de tentatives de survie. Et c’est précisément cette humanité complexe, fragile et vibrante, qui donne au livre sa puissance émotionnelle et littéraire.

La mère : mémoire vive et moteur de survie

La figure maternelle traverse tout le récit comme une lumière persistante, une présence à la fois réelle et mythifiée, qui accompagne la narratrice dans ses moments de chute comme dans ses tentatives de retour au monde. La mère n’est pas seulement un personnage : elle est un refuge, une origine, un horizon. Dans les instants de panique, lorsque l’hôpital psychiatrique devient un labyrinthe de néons, de cris et de portes verrouillées, l’appel à la mère surgit comme un réflexe vital : « Je voudrais ma mère. » Cette phrase, répétée à plusieurs reprises, dit la régression forcée, l’effondrement des défenses, mais aussi la puissance archaïque du lien maternel, ce lien qui précède les mots et qui, dans la détresse, redevient le seul langage possible.

Le souvenir du désert de Merzouga, où mère et fille riaient ensemble, constitue un contrepoint poétique à la froideur clinique de l’hôpital. Dans ce souvenir, la mère apparaît insouciante, solaire, presque héroïque : « Maman conduisait la jeep, insouciante, magnifique, lunettes noires, peau hâlée. » Le désert devient alors un espace de liberté absolue, un lieu où les corps respirent, où les frontières s’effacent, où la lumière enveloppe au lieu de blesser. « À Merzouga, on ne regarde pas le désert : on s’y dissout. » Cette phrase, d’une grande force métaphorique, dit la dissolution de l’ego, mais dans un sens inverse à celui de la crise maniaque : ici, se dissoudre signifie s’ouvrir, s’élargir, devenir plus vaste que soi.

Ce contraste entre l’immensité du désert et l’enfermement psychiatrique donne au texte une profondeur symbolique remarquable. L’hôpital, avec ses murs trop blancs, ses fenêtres verrouillées, ses lumières crues, représente l’espace de la contrainte, de la surveillance, de la dépossession. Le désert, au contraire, incarne l’espace de l’infini, du souffle, de la verticalité. Entre ces deux lieux se joue une tension fondamentale : celle entre l’étouffement et l’expansion, entre la claustration et la liberté, entre la chute et la possibilité d’une renaissance.

La mère est le pont entre ces deux mondes. Elle est celle qui, dans le souvenir, ouvre les portes du désert, et celle qui, dans le présent, manque cruellement, comme si son absence rendait l’hôpital encore plus étroit. Elle est aussi celle dont la caresse imaginaire, « Juste avant que tout s’éteigne, je crois sentir au milieu du front la caresse de ma mère », parvient à apaiser la narratrice au cœur même de la crise. Cette caresse, réelle ou fantasmée, devient un geste de survie, un rappel que l’amour peut encore traverser les murs, même ceux d’une chambre d’isolement.

Ainsi, la figure maternelle n’est pas seulement un motif affectif : elle est une structure symbolique qui organise le récit. Elle incarne la possibilité d’un retour à soi, d’un retour au monde, d’un retour à la lumière. Elle est la mémoire d’un espace ouvert au sein d’un espace clos, la promesse d’une respiration au milieu de l’asphyxie. Et c’est peut-être dans cette tension, entre la brume de l’hôpital et la clarté du désert, entre la peur et le rire, entre la chute et la main maternelle, que se joue la véritable force du livre.

Une écriture de la survie

Le style de Perrelet est l’un des grands atouts du livre. Il possède cette qualité rare d’être poétique sans être lyrique, ironique sans cynisme, sensoriel sans surcharge. L’auteure parvient à maintenir un équilibre subtil entre intensité émotionnelle et précision d’écriture, entre fulgurance et retenue. Sa prose est traversée d’images fortes, « Le plafond défile. Les néons m’agressent avec l’acharnement d’un écrivain raté », mais jamais décorative : chaque métaphore naît d’une nécessité intérieure, d’un effort pour dire l’indicible, pour rendre perceptible ce qui, dans la folie, échappe au langage ordinaire.

Cette écriture a quelque chose de nerveux, de vibrant, de presque organique. Elle épouse les variations de l’état psychique : l’accélération maniaque, la confusion, la peur, la lucidité qui revient par éclairs. Pourtant, Perrelet ne sombre jamais dans l’opacité. Elle parvient à dire la souffrance sans pathos, la confusion sans brouillard, la peur sans grandiloquence. Elle écrit au plus près de l’expérience, mais avec une maîtrise qui empêche le texte de se dissoudre dans le chaos qu’il décrit.

L’ironie, omniprésente, joue un rôle essentiel. Elle n’est pas un masque, ni une distance froide, mais un outil de survie. Elle permet de tenir, de respirer, de créer un espace entre soi et l’effondrement. Quand la narratrice écrit « Le réfectoire, c’est l’enfer avec des plateaux », elle ne cherche pas à faire sourire : elle tente de rendre supportable l’insupportable, de transformer la violence institutionnelle en scène presque burlesque pour ne pas s’y perdre. L’humour devient un geste de résistance, une manière de reprendre la main sur un monde qui la dépossède.

L’écriture, chez Perrelet, est aussi un geste vital. Elle le dit explicitement : « J’écris. Je note tout : la lumière, l’odeur, les cris. » Écrire, c’est ne pas sombrer. Écrire, c’est témoigner pour ne pas être effacée. Écrire, c’est reconstruire un fil narratif là où la maladie a brisé la continuité du temps. Le récit devient alors un espace de recomposition, un lieu où la narratrice peut rassembler les fragments de son identité, redonner sens à ce qui semblait n’être qu’un chaos d’impressions et de peurs.

Ce style, à la fois limpide et incandescent, donne au livre sa force singulière. Il permet au lecteur d’entrer dans l’expérience psychiatrique sans voyeurisme, sans distance, mais aussi sans se perdre. Il ouvre un espace où la folie peut être dite, non pas comme un spectacle ou un mystère, mais comme une expérience humaine totale, traversée de douleur, de beauté, de rire et de brume.

Un livre nécessaire

Rire ou sombrer d’Élodie Perrelet n’est pas seulement un récit sur la psychiatrie. C’est un texte sur la condition humaine, sur ce qui vacille en chacun de nous lorsque les certitudes s’effondrent. Perrelet y explore la fragilité non comme une faiblesse, mais comme un état fondamental de l’existence, un lieu où se révèlent la honte, la tendresse, la peur, la beauté, parfois dans un même geste. La maladie mentale n’y est jamais isolée du reste de la vie : elle est prise dans un tissu d’émotions, de relations, de souvenirs, de désirs. Elle n’est pas un accident extérieur, mais une possibilité intime, une zone de l’être que chacun pourrait traverser un jour.

Le livre interroge ainsi notre rapport à la normalité, à ce que nous appelons « équilibre », à ce que nous considérons comme acceptable ou non dans les comportements humains. En décrivant la crise maniaque de l’intérieur, Perrelet montre que la folie n’est pas un ailleurs, un territoire réservé à quelques-uns, mais une potentialité inscrite dans la condition humaine. Elle écrit la porosité des frontières : entre lucidité et délire, entre rire et effondrement, entre soi et les autres. Le lecteur comprend alors que la folie n’est pas un monde étranger, mais un miroir déformant où chacun pourrait se reconnaître.

Le texte interroge aussi la compassion : comment regarder ceux qui chutent sans les réduire à leur chute ? Comment accompagner sans infantiliser ? Comment entendre la souffrance sans la dissoudre dans des protocoles ? Perrelet ne donne pas de réponses, mais elle ouvre un espace où ces questions deviennent inévitables. Elle montre que la tendresse, celle des soignants, celle des patients entre eux, celle de la mère, peut être un acte politique, une manière de résister à la déshumanisation.

Et surtout, le livre affirme que même au cœur de la nuit, une étincelle peut subsister. Une étincelle minuscule, parfois dérisoire, mais tenace : un rire nerveux dans un couloir saturé de néons, un geste de douceur, un souvenir du désert, une main posée sur un front, une cigarette partagée dans le froid de décembre, un mot griffonné sur une feuille. Ces éclats, qui pourraient sembler insignifiants, deviennent des preuves de vie, des points d’ancrage, des respirations. Ils disent que la survie ne tient pas toujours à de grandes décisions, mais à ces micro‑gestes qui empêchent l’effacement total.

Ainsi, Rire ou sombrer d’Élodie Perrelet n’est pas seulement le récit d’une crise. C’est un manifeste discret mais puissant sur la persistance de la lumière, même dans les zones les plus obscures de l’existence. Un livre qui rappelle que l’humain ne disparaît jamais complètement, même lorsqu’il vacille, et que parfois, un rire, même mal placé, suffit à rouvrir une brèche vers le monde.

Brahim Saci

Élodie Perrelet, Rire ou sombrer, éditions BSN Press, 2026.
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